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Réduction des effectifs en BFI : mythe ou réalité ?

En dépit d’annonces alarmantes de suppressions de postes par plusieurs établissements, l’évolution des effectifs en BFI est moins sombre qu’il n’y paraît. Plus particulièrement, les BFI des banques françaises résistent assez bien. Toutefois, les changements sont profonds dans les organisations, à la fois pour améliorer la profitabilité de cette activité et faire face aux nouvelles réglementations.

Evolution des effectifs en BFI

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Pour en savoir plus

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  • 1. Les annonces de réduction d’effectifs en BFI dans le monde

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  • 2. Évolution du Produit net bancaire (PNB) d’un panel de BFI européennes et américaines

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  • 3. PNB et taux de rentabilité des BFI européennes entre 2009 et 2018

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  • 4. Évolution de la part du PNB et Rentabilité nette (RN) BFI dans le groupe des banques européennes de 2009 à 2018

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  • 5. Évolution des effectifs BFI européennes entre 2014 et 2018

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  • 6. Ratio PNB et RN BFI sur Effectif BFI de 2014 à 2018

    6. Ratio PNB et RN BFI sur Effectif BFI de 2014 à 2018

  • 7. Les trois leviers stratégiques employés par les BFI

    7. Les trois leviers stratégiques employés par les BFI

Les auteurs tiennent à remercier Thibaut DALLE, Senior Consultant, Sia Partners, Sophiane ALI MOKBEL, Consultant, Sia Partners, Majd NACIRI, Junior Consultant, Sia Partners.

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°387

Les BFI européennes face à leur destin

Société Générale, Deutsche Bank, HSBC, Commerzbank et Unicrédit ont un point commun : toutes ces banques ont annoncé en 2019 des plans de réduction de leurs effectifs en Banque de financement et d’investissement (BFI) (voir Tableau 1).

Il faut dire que la multiplication des réglementations portant sur ces activités ainsi que le contexte de taux bas ne facilitent pas la vie de ces banquiers. Selon l’étude du cabinet Sia Partners, on observe qu’entre 2014 et 2018, la rentabilité des banques européennes s’est détériorée de près de 6 % (passant de 23,4 % à 22 % sur le panel étudié). Certaines banques ont ainsi décidé de se séparer de leurs activités les moins rentables, d’autres de nearshorer et/ou offshorer [1] de plus en plus de fonctions, pour contrôler les coûts. Voyons cela plus en détail.

Les BFI à contre-courant face à un contexte économique et réglementaire défavorable

Malgré un contexte de taux bas et de faible volatilité des marchés de capitaux – qui pèsent sur les revenus générés par les activités de prêt aux entreprises et de trading sur les marchés –, les BFI continuent à réaliser en 2018 des résultats positifs. Elles opèrent néanmoins dans un marché transformé par les vagues réglementaires au cours de la dernière décennie et en pleine transition technologique pour la décennie à venir.

Pour ce qui est de la décennie passée, de 2009 à 2014 d’abord, on observait une baisse générale du PNB des BFI dans le monde, de l’ordre de 25 % en Europe et de plus de 20 % aux États-Unis. En revanche, depuis lors, alors que le PNB des BFI européennes a diminué (-5 %, restant donc largement inférieur à 2009), celui des BFI américaines dépasse les niveaux de 2009 en augmentant de 65 % sur la période.

Depuis 2014, trois acteurs européens ont vu une croissance notable de leur PNB : Crédit Agricole CIB (+43 %), HSBC GBM (+33 %) et BPCE – Natixis (+28 %).

À l’opposé, RBS (-63 %) et Deutsche Bank (-26 %) voient leurs revenus s’amoindrir en connaissant des périodes à performances commerciales à pertes. Credit Suisse et UBS maintiennent des revenus stables bien qu’ils aient connu également des déficits commerciaux importants sur la période. Face à des difficultés commerciales Deutsche Bank voit sa rentabilité nette chuter de l’ordre de 87 %. Unicredit (-24 %), Credit Suisse (-33 %) et Société Générale (-30 %) ont vu également leurs profits dégagés diminuer fortement sur la période. Comparés au reste du groupe bancaire, les profits des BFI européennes ne pèsent plus que 33,8 % en 2018, soit presque deux fois moins qu’en 2015. La part du PNB au sein du groupe reste néanmoins stable sur la période.

Ces performances financières constituent ainsi les symptômes d’une profonde transformation de la BFI qui n’en finit pas, générée principalement par la mise en place de programmes de conformité aux nouvelles réglementations et de baisse de la rentabilité.

La primauté de la réglementation

Répondre aux exigences réglementaires – et ainsi éviter les sanctions [2] – est devenu la première préoccupation des grands dirigeants bancaires, tant elles impactent la quantité et la qualité de leurs matières premières (fonds propres), limitent les possibilités de revenus (pays sanctionnés, activités de trading restreintes) et restreignent la commercialisation des produits.

À titre d’exemple, comparativement à 2008, les réglementations « bâloises » obligent les banques à détenir deux fois plus de fonds propres – la matière première des banques – à exposition identique, c’est-à-dire pour une prise de risque équivalente. Ces réglementations visent à renforcer les bilans des banques d'investissement en les forçant à réduire leurs expositions, mais aussi à modifier la nature des risques pris en arbitrant certaines de leurs activités à forte exposition (activité de crédit, equities…). En outre, les BFI avaient pour habitude de trader en utilisant leur propre capital, ce qui est désormais fortement limité sous des conditions très strictes aujourd’hui (Dodd-Frank Act et Volcker Rule aux États-Unis ou encore loi de séparation bancaire en France).

Les BFI, comme les autres activités bancaires, sont également désormais tenues d'avoir des actifs plus stables, avec suffisamment d'actifs liquides pour survivre à de plus longues périodes de stress. Elles sont soumises à des stress-tests plus rigoureux de la part des organismes réglementaires (European Bank Authority…) et doivent renforcer leur plan de gestion de crise.

Par ailleurs, les politiques de conformité pays et sectorielles (Embargo, politique RSE) ont fortement impacté les lignes métiers BFI telles que les financements structurés, en encadrant et limitant les pays et secteurs avec lesquels la banque accepte d’opérer. En outre, les exigences en termes de lutte contre le blanchiment et contre le financement du terrorisme (LAB-FT) ont alourdi le processus d’entrée en relation avec de nouveaux clients. Cette simple entrée en relation avec un nouveau client entreprise coûte entre 4 000 et 6 000 euros afin de pouvoir respecter l’ensemble des contraintes réglementaires. À l’échelle d’une banque mondiale, on estime plus globalement le coût du KYC (Know your Customer) à plus de 1 milliard d’euros par an. En conséquence, certaines BFI se focalisent aujourd’hui sur la rétention de clients existants plutôt que sur l’acquisition de nouvelles parts de marché.

Enfin, les nouvelles législations visant à protéger les consommateurs et la liberté individuelle (MIFID II, GDPR…) restreignent la capacité des commerciaux à exercer leur fonction en limitant les communications faites à leur client. Pour assurer l’ensemble du dispositif réglementaire, les BFI ont dû ainsi mettre en place et renforcer leur dispositif de conformité, de gestion des risques, voire juridique. Plan de contrôle, comité de validation des nouveaux produits et projets sont au cœur de la transformation bancaire des dernières années.

Les paradoxes de la réduction des effectifs

Malgré le flux régulier d’annonces de suppression de postes et de réduction d’effectifs, nous constatons qu’entre 2014 et 2018, le nombre d’employés dans les BFI européennes a paradoxalement augmenté de près de 32 %. Cette tendance s’accompagne également d’une augmentation de la part des effectifs des BFI dans les effectifs bancaires totaux.

On observe la même tendance, même si elle est plus faible, aux États-Unis : l’effectif de Goldman Sachs s’est accru de 50 965 employés en 2014 à 54 480 en 2019. Pour JP Morgan, les équipes BFI sont passées de 34 000 employés en 2014 à 36 600 en 2019.

En effet, la densification du contexte réglementaire et le renforcement des dispositifs de supervision ont conduit les acteurs à renforcer leurs effectifs sur les fonctions concernées que sont la conformité, les risques, et la direction juridique, afin de renforcer à la fois l’effort de mise en conformité et les dispositifs de contrôle en vie courante.

Et pour ce qui est de la réduction des coûts, peu de leviers de réduction existent, la digitalisation des processus en BFI générant – pour le moment – une réduction assez faible des effectifs, contrairement aux activités de banque de détail.

À noter tout de même que l’accroissement des effectifs est également dû à des réorganisations au sein du groupe des banques européennes. La fusion de BP2S (environ 10 000 employés) et CIB chez BNPP en 2015 en est l’illustration.

Bien sûr, la conséquence des effectifs s’accroissant à performances commerciales constantes, est une rentabilité qui s’amoindrit comme le montre le PNB et Résultat net par employé (voir graphique 6).

Quel avenir pour les BFI ?

Le contexte économique et réglementaire dans lequel évoluent les BFI est donc complexe, se traduisant à la fois par une pression sur les revenus et par une inflation des coûts. Pour y faire face, les banques ont adopté des stratégies différentes.

Le premier levier stratégique employé par les banques consiste bien sûr à optimiser la base de coûts. Pour ce faire, outre la chasse aux gaspillages, la plupart des acteurs ont continué leurs grands mouvements d’offshoring ou de nearshoring, dans l’optique d’une part de réduire la masse salariale, et d’autre part de gagner en efficacité en créant des pôles d’expertise autour de certains métiers, par exemple l’informatique, les opérations (activités middle office et/ou back office) ou l’entrée en relation client. Ainsi, HSBC a entamé une migration de certaines activités vers Cracovie, BNP Paribas vers Lisbonne et Madrid, Natixis vers Porto ou encore la Société Générale vers Bucarest.

Toujours dans une optique de réduction des coûts, mais aussi d’amélioration de la performance et d’acquisition d’avantages compétitifs, les BFI comme les autres divisions bancaires mènent un effort important sur la technologie et les infrastructures informatiques : mutualisation des systèmes informatiques (très nombreux en BFI), remplacement de systèmes obsolètes, développement de l’Intelligence artificielle et du machine learning ou encore application du RPA (Robotic Process Automation) [3]. L’investissement technologique reste essentiel pour rester compétitif sur certaines activités cœur de métier, comme le trading.

Mais souvent la réduction des coûts n’est pas suffisante et certains acteurs ont tout simplement décidé de délaisser leur activité de financement et d’investissement, à l’instar d’UBS, qui dès l’après-crise a fait le choix de concentrer ses investissements sur d’autres métiers dont la banque privée. Cela se manifeste de plusieurs manières. Cela peut être l’arrêt net ou la forte réduction de certaines lignes métiers, trop peu rentables en raison de la pression réglementaire ou des taux bas, ou trop consommatrices en fonds propres ; d’autres, poussés dans leurs derniers recours, ont fait le choix de se séparer de certaines activités, revendues à d’autres acteurs. Ainsi, Deutsche Bank a organisé la cession de certaines activités à BNP Paribas et Commerzbank à la Société Générale. Dans tous les cas, il s’agit, pour les acteurs de Place, de recentrer leurs activités sur leurs points forts.

Enfin qu’en est-il du cas particulier des BFI françaises ? Comme leurs concurrentes, elles continuent à réduire drastiquement certaines activités devenues peu rentables, telles que le trading pour compte propre ou encore des matières premières OTC, tout en cherchant à maintenir leurs activités clients classiques de financements structurés mais aussi de marchés de capitaux, et ce malgré la forte volatilité et la faible rentabilité de ces activités ces deux dernières années. Mais globalement, les BFI françaises se portent bien : toutes ont vu leur PNB augmenter sur les 5 et 10 dernières années faisant ainsi mieux que les américaines, Bank of America et Goldman Sachs ayant reculé sur 10 ans.

Ainsi, bien que la plupart des acteurs réduisent la voilure dans leurs activités moins rentables et donc leurs effectifs, nous avons vu que, à l’échelle du secteur, la baisse des effectifs reste limitée. En effet, les fonctions supports sont contraintes de croître afin de répondre aux contraintes de contrôle des régulateurs d’une part, et de pressions technologiques concurrentielles d’autre part. En conséquence, la rentabilité s’est dégradée, accélérant encore l’offshoring et surtout le nearshoring en Europe. Pour ce qui est du futur, nous n’anticipons pas de baisse à court terme des effectifs des BFI, du moins des BFI françaises. En revanche, leur masse salariale devrait continuer à baisser, notamment via toujours plus de création de pôles d’expertises européens ou mondiaux spécialisés au sein de pays ayant un coût de travail plus compétitif. Ce phénomène va s’accélérer dans les années à venir, via la pérennisation des modèles de « servicing companies » (qui ne nécessitent pas tous une licence bancaire), pouvant ainsi offrir des services aussi bien aux clients internes rattachés au même groupe bancaire qu’à des clients externes pouvant être des entités rattachées à des groupes bancaires concurrents.

 

 

 

[1] Le nearshoring consiste à délocaliser une activité présente dans un pays vers une autre région de ce même pays ou dans un pays proche (notamment au sein de l’Union européenne). Il s’agit d’une forme d’offshoring pouvant présenter des gains de productivité importants, compte tenu de la proximité géographique des différentes équipes qui travaillent ensemble.

[2] Voir notre étude sur les amendes bancaires depuis 2007, « 234 milliards de dollars – Les banques mises à l'amende » : https://finance.sia-partners.com/20190106/234-milliards-de-dollars-les-banques-mises-lamende.

[3] L’automatisation des processus robotisés est une technologie de création de robots par apprentissage du comportement d’un usager. Il est utilisé dans les entreprises pour automatiser des tâches et des processus.

 

Sommaire du dossier

Les BFI européennes face à leur destin

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