Spéculation

Pour une financiarisation responsable et régulée

L'ONG Oxfam, qui a fait de l'accès à la nourriture l'un de ses thèmes de campagne, considère que les crises alimentaires de ces dernières années, qui se sont traduites par une explosion des prix de certaines denrées, sont en partie imputables à des dysfonctionnements sur les marchés financiers. Elle milite pour des ajustements dans la réglementation.

L'auteur

  • jamart
    • Responsable de plaidoyer Sécurité Alimentaire
      Oxfam France

Revue de l'article

Vous vous émouvez de ce que la financiarisation, qui devait apporter profondeur et liquidité aux marchés financiers, n'a pas fonctionné…

Notre objet n'est pas de combattre les marchés dérivés de matières premières agricoles de manière massive et indifférenciée. Les marchés financiers en eux-mêmes ne sont pas un problème ; ils peuvent jouer un rôle positif en matière de sécurité alimentaire, ainsi que sur les marchés physiques de matières premières agricoles, car ils peuvent permettre de couvrir les risques inhérents à l'activité agricole. Ce que nous dénonçons, c'est la déconnection totale entre les marchés physiques et les marchés financiers, et donc l'ultra-financiarisation des marchés. Nous nous intéressons au premier chef à la faim dans le monde. Pourquoi aujourd'hui, selon la FAO [1], 1 personne sur 9 souffre-t-elle de la faim ? Ce n'est pas en raison d'une inadéquation entre l'offre et la demande au niveau mondial, car la production est suffisante pour nourrir convenablement la population. La question de la faim est liée à un problème de prix : les populations les plus vulnérables n'ont pas les moyens matériels d'accéder aux denrées alimentaires de base.

Plusieurs phénomènes parallèles sont des causes fondamentales de la hausse des prix des matières premières agricoles, mais également de leur très forte volatilité : les politiques de soutien aux agrocarburants menées par les États du Nord (et notamment par l'Union européenne), l'abandon global des politiques de stockage, l'impact du changement climatique et, enfin, l'ultra-financiarisation et la spéculation massives, aggravant encore le phénomène.

Certains spécialistes des matières premières, tels que Philippe Chalmin, pensent que les événements climatiques et géopolitiques ont davantage d'impact sur les prix que la financiarisation des marchés. Partagez-vous cette analyse ?

En disant cela, les spécialistes des marchés sont dans leur rôle. En effet, toutes les parties prenantes tentent de se dédouaner : les responsables politiques à Bruxelles nous affirment que leur politique de soutien aux agrocarburants n'a pas d'effet négatif, contrairement à la spéculation à laquelle se livrent les financiers. Ces derniers rejettent la faute sur les industriels qui sont à l'origine du changement climatique. C'est un faux débat ; l'ensemble des facteurs possède sa part de responsabilité et concourt à l'aggravation des problèmes liés à la volatilité des prix alimentaires. Chacun doit donc, à ce titre, contribuer à résoudre le problème.

La déréglementation imposée dans les années 1980 par la Banque Mondiale et le FMI n'a-t-elle pas largement créé les difficultés actuelles d'accès à la nourriture pour les populations du Sud ?

Il est vrai que dans les années 1980, les politiques d'ajustement structurel conditionnaient l'obtention de prêts de la Banque Mondiale et du FMI à des mesures de déréglementation des marchés agricoles. Cela a considérablement affaibli les agricultures familiales et paysannes des pays du Sud. En parallèle, les systèmes agricoles des pays du Nord étaient massivement subventionnés, ce qui a permis de faire du dumping du Nord vers le Sud. Cela a également entraîné un sous-investissement dans le secteur agricole, de la part des pays du Nord (via l'Aide publique au développement), comme de la part des pays du Sud (via leur budget national).

Quelles ont été les conséquences des grandes crises alimentaires des années 2000 ?

Les marchés agricoles ont connu trois grandes crises en cinq ans, qui se sont toutes traduites par un pic de prix. La crise alimentaire de 2008 a révélé le phénomène de la hausse des prix alimentaires et de leur volatilité, ainsi que la dépendance aux mouvements de marchés des populations pauvres du Sud (avant tout des agriculteurs). Enfin, ces crises ont permis une prise de conscience de l'importance stratégique de l'agriculture, ainsi que du potentiel considérable de cette classe d'actifs en termes de profits : la production et la consommation augmentent ; du fait du changement climatique, les niveaux de production sont de moins en moins prévisibles. Cela a amené les institutions financières à considérer le secteur agricole comme potentiellement rentable.

Pensez-vous que les marchés financiers agissent de la même manière, négative, pour les agriculteurs du Nord et du Sud ?

La financiarisation n'a pas forcément de conséquences négatives pour les agriculteurs des pays du Nord. Les consommateurs pauvres du Nord en pâtissent assurément.

La régulation américaine serait plus vertueuse que la méthode choisie par l'Europe. Partagez-vous cette opinion ?

Nous sommes en partie d'accord avec cette analyse. La loi Dodd-Frank a remis en place un mécanisme de limites de positions. Cet outil existait dans tous les pays développés jusqu'à la mise en place des politiques ultra-libérales, dans les années 1980. C'est un plafond, fixé par l'Autorité des marchés financiers locale, qui impose à chaque acteur une limite sur les contrats qu'il peut passer, pour une matière première donnée et dans un temps donné. C'était évidemment un premier pas que nous avons salué. Mais cet outil a encore beaucoup de failles ; en particulier, des exemptions sont accordées à l'ensemble des acteurs actifs sur les marchés physiques. Les principaux traders de matières premières mondiaux échappent donc à cette loi. Là où le bât blesse, c'est que les leaders du marché (ABM, Cargill, Dreyfus et Bunge) possèdent des filiales financières spécialisées dans la spéculation, et que ces activités sont également exemptées.

Quel regard portez-vous sur la réglementation européenne ?

MIFiD 2 reproduit exactement le système américain de limites de position, avec un régime d'exemption similaire. Nous le déplorons ; le texte proposé au départ par la Commission a en effet été largement affaibli afin de parvenir à un compromis. Certains États comme le Royaume-Uni ne voulaient même pas entendre parler de limites de position. La France, déjà sous le gouvernement Sarkozy, avait des positions très fermes, défendant le principe des limites de position, mais également avec des exemptions très larges, qui permettraient à certains acteurs d'échapper au système de régulation.

Quelles répercussions les travaux du G20 ont-ils eu sur le fonctionnement et la transparence des marchés ?

Ce qui a été discuté en France pendant le G20 agricole de 2011 était effectivement très intéressant. Considérant que la spéculation était prise en charge par Bruxelles, la France s'était emparée d'un problème nouveau : la question des stocks. Une grande opacité règne sur l'état des stocks de céréales dans le monde, ce qui empêche d'agir en amont en cas de risque de crise. La France avait donc proposé deux choses : la mise en place d'un système appelé AMIS [2] et la création d'un « Forum de réaction rapide ».

En quoi consistaient ces systèmes ?

L'AMIS avait pour objectif d'inciter les États du G20, et d'autres, à rendre publics leurs stocks de céréales. Il a été mis en place assez rapidement, mais pour plusieurs raisons, il ne fonctionne pas très bien : certains pays sont incapables techniquement de fournir l'état de leurs stocks ; ailleurs, c'est la volonté politique qui n'est pas toujours là ;enfin, l'AMIS n'a pas pour vocation à contraindre les acteurs privés à diffuser l'état de leurs stocks. Pourtant, les grands traders en détiennent l'essentiel, d'où l'absence de réalisations probantes sur ce sujet. La dernière réunion du bureau d'AMIS, qui s'est tenue au début du mois d'octobre, n'a fait que le confirmer.

Le Forum de réaction rapide était un dispositif qui permettait de convoquer rapidement une réunion ministérielle agricole en cas de crise alimentaire liée à un problème de prix. Il n'a en réalité jamais fonctionné. Les événements de l'été 2012 l'ont prouvé : la canicule en Russie laissant présager un risque de crise alimentaire, François Hollande, qui venait d'être élu, a essayé de convoquer le forum. Les autres membres du G20 s'y sont opposés, craignant d'affoler l'opinion et les marchés. Au final, une réunion ministérielle agricole s'est tenue au mois d'octobre à la FAO, en marge du comité pour la sécurité alimentaire mondiale. C'était un peu tard, d'autant plus que les questions fondamentales que nous posions déjà à l'époque n'ont pas été abordées, notamment celles de la politique de subventions aux agrocarburants, de la spéculation excessive sur les marchés dérivés de matières premières agricoles ou des impacts du changement climatique. Depuis, j'ai le sentiment que tout le monde a renoncé à utiliser cet outil. Chaque année au mois d'octobre se tient une réunion ministérielle agricole à huis clos. Cela n'a donné lieu à aucune mesure, à aucun moment.

Que proposez-vous pour maîtriser cette spéculation excessive ?

Oxfam a soutenu, aux États-Unis comme en Europe, la mise en place de la réglementation visant à rétablir les limites de position. Notre rôle est de tirer la sonnette d'alarme sur les exemptions, trop nombreuses, qui fragilisent le système. Nous demandons également l'interdiction des outils purement spéculatifs, c'est–à-dire qui ne jouent aucun rôle dans l'économie réelle et le fonctionnement des marchés de matières premières mondiaux. Nous visons tout particulièrement les fonds indexés sur les matières premières.

Ces fonds indiciels rencontrent un succès croissant…

Oui, depuis la fin des années 2000 encore une fois, lorsque les financiers ont constaté que ces marchés recelaient un fort potentiel de profits. La Banque Mondiale elle-même a reconnu en 2010 le rôle fondamental joué par les fonds indiciels dans la crise des prix alimentaires [3]. La corrélation entre les investissements massifs réalisés par ces fonds et la volatilité des prix a été démontrée : n'importe qui peut spéculer sur les mouvements des marchés sans contrepartie de vente. En augmentant artificiellement la demande, les prix sont poussés à la hausse et la volatilité est croissante.

Est-ce que des institutions financières respectent vos recommandations ?

Suite à notre rapport, publié en 2013, certaines banques ont pris des engagements. En particulier, le Crédit Agricole s'est engagé à fermer l'ensemble de ses fonds consacrés aux matières premières agricoles. La Société Générale s'était engagée à ce que Lyxor ne crée plus, à l'avenir, de fonds de ce type. BNP Paribas, quant à elle, s'était engagée à fermer ses fonds indiciels les plus exposés aux matières premières agricoles ; nous en sommes en train de réaliser un travail de suivi et d'évaluation de ces engagements, qui fera l'objet d'une publication début 2015.

Quel accueil les responsables politiques réservent-ils à vos propositions ?

Nous avons de longue date demandé à l'État de s'engager sur ces sujets, considérant que c'est au gouvernement d'agir sur la question de la réglementation. Dans le cadre de la réforme bancaire qui a été adoptée en juillet 2013, nous avions demandé à ce que les fonds indiciels soient purement et simplement interdits. Notre proposition s'inscrivait dans la droite ligne des engagements de la campagne présidentielle. Craignant une forte perte de compétitivité des banques nationales, Bercy était très mal à l'aise avec ce projet. Nous nous sommes entendus sur trois amendements, qui ont été adoptés. Il s'agit de la création de limites de position qui entreront en vigueur en juillet 2015 et de deux amendements sur l'amélioration de la transparence des marchés dérivés de matières premières agricoles, qui contraignent l'ensemble des acteurs détenant des actifs dérivés dont le sous-jacent est une matière première agricole à déclarer quotidiennement leurs positions auprès de l'AMF. L'AMF doit également publier un rapport hebdomadaire sur ces positions agrégées. Les amendements ne précisaient pas de date d'entrée en application de ces reportings. De fait, ce n'est toujours pas mis en œuvre.

Propos recueillis par Annick Masounave

[1] Food and Agriculture Organization, entité dépendant des Nations Unies.

[2] Agricultural Market Information System.

[3] Banque Mondiale, Placing the 2006-2008 Commodity Price Boom into Perspective, juillet 2010. Les auteurs du rapport insistent cependant, sans conclure, sur le fait que les interprétations empiriques sur ce sujet sont très contrastées et opposées dans leurs conclusions, ndlr.

 

Sommaire du dossier

Matières premières : le fonctionnement des marchés en question

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