L’Europe traverse une crise de légitimité. D’abord, la montée des populismes fait craindre à chaque nouvelle élection, une dislocation de l’Union européenne et de la zone euro. Ensuite, les réponses aux multiples crises (financière, sociale, climatique, sécuritaire etc.) sont jugées insuffisamment coordonnées et rapides. De plus, une grande partie des Européens partagent le constat d’épuisement du modèle de croissance qui a prévalu ces dernières années. Certains sont même de plus en plus défiants vis-à-vis des institutions existantes, jugées incapables de répondre efficacement à leurs problèmes. Enfin, l’exercice conjoint de souveraineté est trop souvent présenté comme le problème majeur à résoudre.
Dès lors, se pose la question : comment créer une nouvelle dynamique économique durable et suscitant l’adhésion des électeurs et décideurs ?
Pourquoi créer un fonds vert ?
« Tout ressemble à un clou pour qui ne possède qu’un marteau » selon
Maslow
[1]
. Avec les mêmes instruments et institutions européennes, nous avons tendance à apporter les mêmes réponses aux problèmes auxquels nous faisons face. Pour tenter de relever ces défis, nous proposons la mise en place d’un fonds souverain vert européen ouvert au secteur privé et en particulier aux investisseurs de long terme. Ce fonds agirait comme vecteur du
capitalisme patient
[2]
au profit du financement de la transition écologique et des investissements dans les infrastructures vertes stratégiques.
Cette initiative présenterait un triple intérêt. D’abord, les besoins en investissements additionnels sont estimés à 270 milliards d’euros par
an
[3]
pour tenir les engagements européens en matière climatique et réduire notre dépendance
énergétique
[4]
. Ensuite, cela serait un débouché intéressant pour placer l’excès d’épargne de la zone euro présente a fortiori étant donné les disparités
intra-européennes
[5]
. Enfin, une grande majorité de nos concitoyens reconnaissent les effets du changement
climatique
[6]
. Le même constat est partagé en
Europe
[7]
. Les dégâts liés à la pollution de l’air, qui tue chaque année près d’un demi-million d’européens y contribuent
probablement
[8]
. Il est donc urgent de transformer en actions concrètes les engagements pris à Paris à l’issue de la COP21.
Des besoins d’investissements verts massifs
Tendre vers un monde « 2 degrés » et respecter les engagements pris lors de la COP21 nécessitent des investissements massifs, tant au niveau mondial qu’européen.
En Europe, des centaines de gigawatts issus de sources à faible teneur en carbone sont requises. Le rôle des gouvernements est essentiel pour mobiliser les financements nécessaires, a fortiori étant donné les contraintes comptables et prudentielles qui ne privilégient pas assez les investissements
verts
[9]
. Les coûts du capital pour ces projets peuvent donc parfois décourager les investisseurs privés. L’intervention de l’État est d’autant plus nécessaire car même si les progrès s’accélèrent et si les tarifs de certaines technologies vertes ont
diminué
[10]
, le déficit d’investissement s’élève à 1,5 % du PIB selon la Commission européenne.
Au-delà du secteur vert, l’Europe, qui dispose pourtant d’un plan ambitieux en matière d’énergies
renouvelables
[11]
, a ainsi vu ses investissements baisser de 21 % en 2015 à 48,8 milliards de dollars (touchant un plus bas historique depuis
2006)
[12]
. Pionnière en matière d’énergies vertes, l’Europe représentait 46 % des investissements renouvelables au niveau mondial en 2005. La concurrence des émergents a fait passer sa part à 17 % en 2015. En matière d’emplois, l’Europe est ainsi passée de la deuxième à la cinquième place
entre 2014 et 2015
[13]
.
Recréer de la mobilité des capitaux entre pays européens
La statistique n’est pas nécessairement connue, mais globalement le compte courant de la zone euro est en surplus pour l’année 2016 à 359,4 milliards
d’euros
[14]
(soit 3,3 % du PIB). La zone euro affiche ainsi un large excédent de la balance courante (grâce aux exportations allemandes et néerlandaises) générant un excès d’épargne qui n’est pas réinvesti dans les pays déficitaires. Afin de compenser le déficit d’investissement (15 %
annuellement
[15]
par rapport au niveau d’avant crise) et alors que l’Allemagne se divise sur l’utilisation de ses excédents commerciaux (253 milliards d’euros en 2016), un fonds souverain européen pourrait être une solution intéressante, surtout si ce fonds n’investit que dans des secteurs d’avenir verts.
Notons toutefois que des initiatives ont déjà été lancées, en particulier le Plan Juncker ayant déjà approuvé près de 450 transactions pour 168,8 milliards d’euros
investis
[16]
selon la Commission Européenne.
Quelle différence entre un fonds souverain et le Plan Juncker ?
D’abord, au plan institutionnel, un fonds est par définition plus facilement identifiable qu’un Plan, d’ailleurs souvent fustigé pour sa
complexité
[17]
. Rien n’empêche qu’une telle structure soit l’interlocuteur privilégié des fonds souverain étrangers qui souhaiteraient investir en Europe dans les secteurs verts et les infrastructures stratégiques. Nous ne nous poserions plus la question de savoir si les fonds souverains étrangers sont une menace et passerions à une démarche beaucoup plus proactive qui pourrait même arbitrer les failles de coordination de certains fonds souverains
asiatiques
[18]
.
Ensuite, un fonds souverain permettrait plus facilement de renforcer la coordination entre les acteurs financiers de la zone, a fortiori si certains montent au capital. Chaque investissement du fonds serait mieux suivi et plus transparent, permettant de jouer sur une capacité d’attraction des capitaux privés.
Enfin, un tel fonds devrait rendre des comptes chaque année au Parlement européen suscitant ainsi plus d’adhésion des citoyens et électeurs.
Transformer en actions concrètes les engagements pris à Paris
Les gouvernements font souvent des promesses qu’ils ne peuvent tenir, ou ne tiendront pas. Lorsque les gouvernements annoncent des politiques destinées à inciter les entreprises à investir, ces dernières prennent souvent des engagements conséquents sur l’avenir pour la société. Les investisseurs et même les citoyens s’appuient sur ces promesses pour interpréter les différentes intentions des pouvoirs publics, allouer des ressources et prioriser leurs éventuels soutiens. Si ces promesses ne sont pas respectées, ces derniers sont désorientés, appauvris et
méfiants
[19]
.
Or, un risque pèse sur la capacité des pays membres de l’Union à respecter et délivrer leurs engagements environnementaux. En effet, le Parlement européen a adopté en octobre 2016 une résolution approuvant la ratification de l’Accord de Paris sur le climat. Cet accord n’est toutefois pas contraignant au niveau individuel de chaque pays et certains appellent déjà à la mise en place d’engagements plus contraignants à l’échelle de chaque pays. Dix associations européennes œuvrant pour la promotion des énergies renouvelables ont ainsi récemment appelé à la mise en place d’engagements plus contraignants pour chaque
pays
[20]
.
Pour y arriver, le fonds souverain européen pourrait mettre en place des mécanismes d’investissement avec des contingences environnementales. À titre d’illustration, le fonds investissant dans une entreprise publique ou privée pourrait lier les montants investis à des critères environnementaux : réduction de CO2 ou de NOx, augmentation de la contribution à la part du renouvelable dans le mix énergétique, etc.
Des moyens financiers à la hauteur des enjeux
Les enjeux industriels, de santé publique, financiers et d’emplois militent en faveur d’un dimensionnement adéquat du fonds souverain vert européen qui devrait être doté d’au moins
500 milliards d’euros
[21]
. Au départ, ce fonds devrait être lancé par une initiative de quelques grands pays de l’Union intégrant la Norvège et quelques pays scandinaves. La règle serait que chaque pays bénéficiant en priorité des investissements du fonds souverain devrait être contributeur (par ses excédents commerciaux et/ou un apport en capital initial et sa volonté affichée de suivre comportement vertueux et ambitieux en matière environnementale). Les droits de vote seraient obtenus en proportion des engagements financiers. Le conseil
d’administration
[22]
comprendrait des représentants des banques de développement de chaque pays, des administrateurs nommés par les investisseurs privés ainsi que des ministères des Finances (et plus particulièrement des directions du Trésor) des États participants. Le rapport annuel serait présenté et adopté par le Parlement européen chaque année. Le fonds européen fonctionnerait ainsi en coordination avec les institutions multilatérales existantes (Banque Européenne d’Investissement, etc.) et les structures nationales (Bpifrance, KFW, etc.). Le secteur privé, et notamment les assurances, pourrait contribuer au fonds en bénéficiant d’un coût du capital réglementaire allégé de 39 % à
22 %
[23]
.
Les sources de revenus pourraient ainsi provenir (en plus des abondements initiaux lors de la création du fonds évoqués plus haut) : d’une partie des taxes carbone récoltées ; d’une partie des excédents courants dépassant 6 % du
PIB
[24]
et même d’une partie des fonds levés grâce aux « green bonds » souverains. Le fonds souverain pourrait également se financer en émettant des obligations vertes ou des obligations à impact
environnemental
[25]
. Ces dernières semblent particulièrement adaptées aux spécificités des investissements verts en termes de risque et de maturité, liant la dette du fonds à l’atteinte d’un objectif environnemental et qui, contrairement aux obligations vertes classiques, verseraient une rémunération à taux variable, corrélant la performance environnementale et le taux d’intérêt versé par le fonds souverain.
Quelles règles et stratégie d’investissement ?
La stratégie d’investissement du fonds serait basée sur des objectifs de rendement vert et financier et sur un horizon d’investissement long. Les normes comptables basées sur la valeur de marché et prudentielles limitant les investissements longs ne lui seraient pas appliquées. Chaque investissement serait évalué selon des critères financiers (évaluation du rendement espéré et du niveau de risque pris par le fonds) et verts (évaluation du positionnement de l’investissement selon une grille d’analyse opérationnelle : qualité environnementale du projet,
critères ESG
[26]
, transparence, minimisation par euro généré de l’utilisation d’énergie, d’eau et de déchets, etc.).
En termes d’allocation des fonds, les opportunités d’investissement seront axées sur l’Europe avec une priorité accordée aux pays contributeurs. Un appui stratégique serait donné, en matière d’investissements en capital, aux entreprises maximisant le suivi des critères verts listés ci-dessus. En particulier, les PME vertes et innovantes seront un axe d’investissement privilégié étant donné la capacité de création d’emplois liée. Des partenariats public/privé seraient également favorisés pour utiliser au mieux les capacités et expertise du secteur privé.
Conclusion
Il ne sera pas aisé de créer un fonds souverain européen. Au niveau national, les égoïsmes subsisteront et les objectifs des différentes nations européennes pourraient continuer à diverger, a fortiori pour les pays largement excédentaires. Mais les différents plans d’investissements et institutions déjà mis en place témoignent de la faisabilité d’investissements européens. La différence majeure est qu’un fonds souverain offre beaucoup plus de visibilité et peut contribuer à susciter plus d’adhésion des citoyens.
Cette nouvelle institution européenne, si elle venait à être créée, insufflerait une dynamique de croissance durable en Europe. Pour y arriver, nous nous devons d’être ambitieux en positionnant d’emblée un tel fonds comme un acteur incontournable gérant au moins 5 % du PIB de la zone euro. Le succès du fonds reposerait également sur une capacité d’exécution et de gestion irréprochables.
Schuman et Monnet, comme chacun sait, considéraient qu’il serait très difficile de construire un ensemble européen par le haut. Leur vision est plutôt basée sur des « petits pas » et projets concrets pour créer une solidarité réelle. Un fonds souverain européen, du fait de cette vision historique, peut et doit être à l’initiative d’un capitalisme vert et patient servant de référence dans le monde.
1
Abraham Maslow (1969),
The Psychology of Science: A Reconnaissance, Gateway Éditions.
2
Voir les travaux de Abdeldjellil Bouzidi et al. (2016),
Le Capital patient : un horizon pour la France et l’Europe, Terra Nova.
3
Selon la Commission européenne. Source : https://ec.europa.eu/clima/policies/strategies/2050_en.
4
L’Europe importe 30 % environ de son gaz naturel de la Russie.
5
Avec l’excédent allemand ayant atteint un montant record en 2016 versus le déficit français (par exemple).
6
Selon un sondage du WWF France : http://www.developpement-durable.gouv.fr/sondage-wwf-transition-energetique-est-irreversible.
7
Source : https://summitcountyvoice.com/2017/04/18/survey-shows-very-little-climate-skepticism-in-europe/.
8
European Environment Agency (2016), « Air quality in Europe – 2016 report », EEA Report n° 28/2016.
9
Et plus généralement les investissements de long terme. Pour plus de détails, voir Abdeldjellil Bouzidi (2016), op. cit.
10
Le coût moyen de l’électricité d’origine renouvelable était de 142,50 euros le MWw pour le solaire, de 82 euros pour l’éolien onshore et 180 euros pour l’éolien
offshore et enfin 15 euros pour l’hydraulique. L’énergie nucléaire coûte 49,50 euros en moyenne (pour les anciennes constructions et plus de 100 pour les nouvelles) et les centrales à charbon 60 euros (source : Cour des comptes et Natixis).
11
Ainsi et d’ici 2030 : les énergies renouvelables devraient représenter au moins 27 % de la consommation énergétique ; l’efficacité énergétique doit s’améliorer au moins de 27 % et la réduction des gaz à effet de serre atteindre au minimum 40 % par rapport au niveau de 1990.
12
Frankfurt School – UNEP Collaborating Center (2016), « Global Trends in Renewable Energy Investment 2016 », United Nations Environment Programme.
13
Les emplois dans le renouvelable étant mesurés en termes de part par habitant dans les emplois totaux.
14
Voir https://www.ecb.europa.eu/press/pr/stats/bop/2017/html/bq170406.en.html. Le surplus de l’année 2015 était à 326,4 milliards d’euros (3,2 % du PIB).
15
Source : Abdeldjellil Bouzidi et al. (2016), op. cit. Selon Michel Aglietta (2014), la baisse moyenne de l’investissement productif a été de 17 % entre 2007 et 2013. Elle aurait même atteint 42 % dans les pays périphériques. L’investissement public y a contribué. Il est tombé à 2,6 % du PIB contre 4 % il y a 30 ans. Source : http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=337.
16
Présenté fin 2014, le plan Juncker doit permettre de mobiliser 315 milliards d'euros en trois ans via sa filiale, le Fonds européen pour les investissements stratégiques. Il s'appuie sur 21 milliards d'euros seulement de fonds publics européens (financés par le budget européen et la BEI) et sur une garantie qui permettra de financer des projets qui ne trouveraient pas de soutien sur les marchés sans elle. Neuf États européens se sont à ce jour également engagés à le cofinancer, à hauteur de près de 40 milliards d'euros. Les 21 milliards d’euros serviront de garantie à un fonds ad hoc, qui sera alimenté par des investisseurs, essentiellement privés. Si un projet échoue, cet argent (public) épongera les premières pertes. Grâce à la capacité de la BEI de lever de l’argent sur les marchés, ce mécanisme doit permettre d’aboutir à 315 milliards d’euros investis in fine. Les projets devront s'intégrer dans un des sept secteurs d'investissement stratégique, dont la recherche et l'innovation, l'énergie, l'environnement ou encore les transports.
17
Voir https://www.challenges.fr/economie/a-berlin-juncker-se-heurte-a-un-mur-de-critiques_127406.
18
Voir Abdeldjellil Bouzidi et Romain Perez (2014), « La stratégie des fonds souverains asiatiques : quels enjeux pour l’Europe ? », Supplément Revue Banque n° 773, juin 2014.
19
Voir les travaux de Sir Michael Barber (2016), How to Run a Government so that Citizens Benefit and Taxpayers Don’t Go Crazy, Penguin, ainsi que Abdeldjellil Bouzidi et Michael Mainelli (2017), L'Innovation financière au service du climat, RB Édition.
20
Voir Renews (2016), « EU Green Dream at Risk » : http://renews.biz/103516/eu-green-dream-at-risk/.
21
La taille cible du fonds serait de 1 000 milliards d’euros soit 10 % environ du PIB de la zone euro.
22
Notons, en accord avec plusieurs travaux universitaires, que l’un des facteurs clés de succès du fonds serait le processus de nomination au conseil d’administration.
23
Pour rappel, cette disposition de solvabilité 2, déjà utilisée en France par le Fonds stratégique de participations, permettrait de récolter des fonds massifs des assureurs qui gèrent pour la seule zone euro près de 8 000 milliards d’euros d’actifs (soit 11 % du total des actifs financiers dans la zone ou encore trois quarts du PIB de la zone).
24
Cette règle est bien moins connue que la fameuse règle consistant à ne pas dépasser 3 % de déficit public (en pourcentage du PIB). La Commission européenne, afin d’empêcher des déséquilibres excessifs au sein de l’Union européenne, exige de chaque pays dont l’excédent de la balance des transactions courantes dépasse 6 % d’agir pour réduire son surplus. Ainsi, l’Union européenne doit engager une procédure pour « déséquilibre excessif », avec d’éventuelles sanctions, lorsqu’un État connaît des « déséquilibres macroéconomiques ». Une balance des transactions courantes en déficit de plus de 4 % du PIB ou en excédent de plus de 6 % du PIB, trois années de suite, est considérée comme un « déséquilibre macroéconomique ». À titre d’illustration, l’excédent record des comptes courants allemands aurait ainsi permis de récolter environ 60 milliards d’euros pour la seule année 2016. La contrepartie de l’utilisation de ces fonds d’origine allemande pourrait être l’obtention de droits de vote supplémentaires sur les projets.
25
Voir Abdeldjellil Bouzidi et Michael Mainelli, op. cit.
26
Ce sigle désigne les critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG).