Groupe bancaire

« Offrir une expérience client qui soit d’une qualité équivalente à celle des GAFA »

Créé le

18.02.2020

Si les big techs menacent les banques, c’est à ce jour uniquement sur le segment du paiement aux particuliers, mais ces acteurs pourraient remonter la chaîne de valeur. Face à ces géants, les banques, qui nouent des partenariats avec des GAFA en matière de cloud notamment, cherchent à mieux exploiter leurs précieuses données financières et à adopter des logiques de plateformes et d'open banking.

Depuis quelque temps, des big techs proposent des services de paiement, l’un des métiers des banques…

À la faveur du développement du digital et de l’émergence des nouveaux moyens de paiement dématérialisés sont apparues un certain nombre d’initiatives prises par des entreprises technologiques qui agissent en se substituant aux plateformes bancaires – comme le fait Alibaba avec Alipay en Chine, par exemple –, ou en coopérant, en proposant leurs technologies qui viennent s’interfacer avec les technologies des banques – avec des wallets comme Apple Pay, par exemple. Cela ne concerne pas encore le segment BtoB, qui reste quasi exclusivement géré par les banques.

Pourquoi s’immiscent-ils dans les paiements des particuliers mais pas dans ceux des entreprises ?

Cela ne touche pas encore les paiements des entreprises, pour des raisons qui concernent principalement les données. L’entreprise est plus sensible que le particulier à un certain nombre de sujets relatifs à la sécurité des données sous l’angle de la lutte contre la fraude, la sécurité des paiements, la maîtrise et la confidentialité des données que l’entreprise gère dans la relation avec ses partenaires, au premier titre desquels les banques. Et il y a aussi une complexité du paiement pour les entreprises qui fait que cela est plus difficile pour les GAFA de s’interfacer sur ces sujets.

Cela dit, je demeure persuadé que si les banques ne savent pas répondre à un certain nombre de besoins qui ont facilité le développement des entreprises technologiques sur le segment des paiements des particuliers, ce qui se passe sur le BtoC finira par s’imposer sur le BtoB. Aujourd’hui, on voit le développement de plateformes digitales, de marketplaces, dont Amazon est un exemple important, qui viennent s’intermédier, offrir une plateforme de vente qui permet à des particuliers d’avoir accès à toute une série de biens et de services. Ce phénomène est en train d’émerger sur le BtoB. Des logisticiens, comme CMA/CGM, proposent une plateforme pour donner à leurs clients entreprises accès à des services de transport qui sont produits par des partenaires.

Les big techs sont-elles une menace ? Captent-elles de la valeur sur les paiements ?

Les GAFA commencent à capter une partie de la valeur. Apple Pay, par exemple, s’interface entre le client et sa banque. Ils prennent un rôle d’intermédiaire, mais il ne faut pas oublier que le débouclage en cash se fait toujours dans une banque.

La valeur qu’ils captent, une part de la commission que prennent les acteurs traditionnels sur les paiements, est encore limitée, car la part des paiements à distance reste limitée par rapport au paiement en boutique dans les achats des particuliers. Le paiement par internet représente à peine 10 % des paiements aujourd’hui, même s’il augmente d’environ 15 % par an.

Il y a donc une menace, qui concerne aujourd’hui le BtoC, et elle va progressivement remonter la chaîne de valeur si l'on n’y prend pas garde.

Au-delà des paiements, les acteurs technologiques qui sont des réseaux sociaux pourraient chercher à devenir le point d’entrée de la relation client à partir duquel proposer des services financiers…

C’est déjà le cas avec un certain nombre de ces nouvelles plateformes qui ont développé des algorithmes pour identifier l’appétence au crédit des clients et proposer une prestation de crédit à la consommation au sein de la marketplace, en partenariat avec des acteurs du crédit à la consommation comme Cetelem par exemple. La relation client ne se trouve plus dans la banque mais dans la marketplace. Cependant, les études montrent que lorsqu’il s’agit de faire une opération financière un peu particulière, la banque reste de loin considérée comme l’acteur le plus sûr.

Les banques nouent des partenariats avec ces grands acteurs technologiques, de quoi s’agit-il ?

Il y a deux sujets concernant le travail avec ces acteurs. Ils ont une agilité et une capacité technologique sur laquelle les banques peuvent capitaliser en construisant des partenariats avec eux. Ces entreprises sont moins affectées par la complexité de l’historique des systèmes informatiques des banques et ont une grande agilité, meilleure que celle des banques. Ce sont des partenaires qui nous donnent accès à leur expérience de développements informatiques. Je pense notamment à notre stratégie en matière de cloud, l’un privé et géré en autonomie et l’autre public qui fait l’objet de différents partenariats au sein du Groupe, notamment avec Amazon et Microsoft, acteurs de référence en la matière.

Dans certains pays, les paiements ont été externalisés à des acteurs de la technologie comme Wordline ou Wordpage, au Royaume-Uni par exemple. En France, le paiement monétique reste intermédié par le GIE carte bancaire pour des raisons de mutualisation des coûts et d’efficacité, car l’environnement est compétitif et les commissions que les banques touchent lors des paiements ont tendance à se réduire. Les banques ont dû conduire des investissements très lourds. Société Générale a par exemple créé Transactis avec La Banque Postale, une coentreprise spécialisée dans le traitement des flux de paiements.

Le second sujet important est la maîtrise de la donnée. Les acteurs comme Google, Amazon ou Facebook ont une capacité à traiter les data et à en déduire une segmentation de la clientèle qui leur permet d’avoir une approche proactive très développée. C’est un champ très intéressant pour les banques, qui détiennent une quantité de données très importantes mais n’en font aujourd’hui qu’un usage partiel. Des partenariats pourraient nous aider à être plus agiles dans l’exploitation des données.

Les données sont-elles aussi un atout pour les banques ?

Le grand avantage des banques en la matière est de disposer d’une masse de données considérable dont les GAFA ne disposent pas et de la traiter dans un cadre responsable, avec des pratiques déontologiques dans lesquelles les banques sont plus expérimentées. Elles bénéficient d’un capital de confiance bien supérieur aux GAFA dans le traitement de la donnée et la sécurité dans son utilisation. Les banques ont tout à gagner à continuer de développer et sécuriser le maintien dans nos livres des opérations de paiement.

Les GAFA disposent cependant d’énormément de données. Facebook revendique 2,5 milliards d’utilisateurs…

Ce ne sont pas les mêmes données ! Avec un relevé de compte, une banque a accès à beaucoup d’information sur la vie d’un individu. La grande question est de savoir comment capitaliser sur ces informations, dans le plein respect de la vie privée de nos clients. Des FinTechs développent des algorithmes pour cela et nous collaborons avec elles sur ces sujets.

Un des objectifs des GAFA dans les paiements est d’ailleurs d’enrichir encore leur capacité à connaître les clients en intégrant des données financières et en les mettant en relation avec leurs données extra-financières pour un meilleur calibrage du profil de leurs clients.

Comment une grande banque comme Société Générale évolue-t-elle pour faire face à ces nouvelles concurrences ?

Notre réaction se situe à plusieurs niveaux. Chez Société Générale, nous sommes en train de lancer, dans différentes entités, et notamment au sein des activités dont je suis en charge, une vraie stratégie autour de la donnée pour pouvoir mieux l’exploiter et apporter à nos clients un accompagnement sur-mesure. Nous y favorisons un conseil aux entreprises sur la gestion de leur trésorerie pour mieux prévoir et calibrer leurs besoins et leur donner des conseils sur les offres. En banque de détail, le travail sur la donnée permet de mieux affiner nos segmentations de clients pour les orienter davantage vers des offres et du conseil qui correspondent à leurs besoins. Si nous, les banques, faisons cette exploitation de la donnée en capitalisant sur nos avantages en matière de confiance et nos exigences déontologiques très fortes en la matière, nous sommes moins menacés par l’intrusion d’autres acteurs. Nous devons développer nos bases de données et notre capacité à mieux comprendre les besoins du client.

Le second axe, c’est que nous devons capitaliser sur le développement des technologies, pour essayer d’offrir une expérience client qui soit d’une qualité équivalente à celle qu’offrent les GAFA. C’est dans cette optique que la banque de grande clientèle a développé son propre marketplace, SG Markets. Dans une logique proche de celle des GAFA, elle y propose un certain nombre de briques offrant chacune un service spécialisé de la banque. On y trouve ainsi, par exemple, notre propre outil de cash management réservé aux grandes entreprises. À terme, l’objectif est d’ouvrir cette plate-forme à d’autres services bancaires externes, en accord avec la philosophie d’open banking promue par Société Générale.

Propos recueillis par L. B.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº842