La « nouvelle » BFI : adaptation, transformation, innovation

Créé le

29.12.2015

-

Mis à jour le

08.04.2019

Quel que soit le sujet retenu – cadre réglementaire, organisation et nouveaux usages –, les banques de financement et d’investissement (BFI) ne peuvent faire l’impasse sur une réflexion globale quant à leur avenir. Pour perdurer, elles devront effectuer des choix discriminants.

Tout comme d’autres pôles d’activités bancaires, la banque de financement et d’investissement (BFI) est amenée à se transformer. Le premier axe d’adaptation, ayant résulté de la crise financière de 2008, porte sur les normes prudentielles nettement renforcées. Les nouvelles réglementations induisent à présent un encadrement plus étroit des métiers et une augmentation des contrôles. Face à des exigences supplémentaires, et afin de conserver un certain niveau de rentabilité, la BFI s’est engagée dans différentes mutations en termes d’organisation, de maîtrise des coûts et de changement de modèle économique, ces évolutions constituant un deuxième axe de transformation. Enfin, la nouvelle BFI doit aussi prendre en compte les différents impacts liés à la digitalisation et à l’émergence de nouvelles pratiques et outils technologiques. Il s’agit là pour nous d’évoquer le troisième axe lié à l’innovation.

Un cadre réglementaire qui s’applique « également » à la BFI

Les retours d’analyses menées sur les causes de la crise financière ont démontré que c’est en premier lieu l’insuffisance des règles applicables à certains acteurs et produits du secteur bancaire qui en était à l’origine. Suite à ce constat, la réglementation s’est considérablement durcie au niveau européen et international.

Sur un plan prudentiel, la BFI doit désormais répondre aux nouvelles exigences en fonds propres et en liquidités de Bâle III. Le coût en fonds propres des activités de marché est aujourd’hui beaucoup plus important qu’auparavant, ce qui diminue de manière significative le ROE des activités concernées. Le coût de liquidité de certains financements a également augmenté de manière significative (financements structurés, long terme…).

S’agissant de la régulation des activités de marché, nous notons au niveau européen le positionnement du Conseil Ecofin de juin 2015, qui interdit aux banques les plus importantes de pratiquer la négociation pour des comptes propres, une activité de marché risquée. Ces nouvelles règles devraient également permettre aux autorités de surveillance d’imposer la séparation des activités de dépôt des activités de négociation risquées.

Par ailleurs certaines activités de marché, telles que les transactions sur dérivés, font l’objet de réglementations dédiées. C’est notamment le cas en Europe, avec le règlement Emir qui rend obligatoire la compensation centrale des produits dérivés négociés de gré à gré et jugés suffisamment liquides et standardisés. Aux États-Unis, toute transaction effectuée en dollars doit également passer par une chambre de compensation présente sur le sol américain. Le non-respect de cette règle a d’ailleurs entraîné la sanction financière importante de certains groupes.

Dans une même optique, l’Autorité européenne des marchés financiers (European Securities and Markets Authority – ESMA) a publié les règles de mise en œuvre de MIF 2 visant à accroître la transparence des marchés de gré à gré. Ce texte confère à l’ESMA un pouvoir accru de limitation des prises de position spéculative et encadre le développement du trading intensif.

Réorganisation des activités : les réflexions en cours

Les nouvelles réglementations ont donc rendu les activités de la BFI plus coûteuses, car elles exigent non seulement des fonds propres, mais induisent également davantage d’investissements dans les systèmes d’information ainsi que dans le risk management. Et ce n’est qu’un début. On estime que la Révision fondamentale du Trading Book [1] du Comité de Bâle pourrait augmenter prochainement de 11 % les actifs pondérés en risque (RWA) actuels de la BFI.

Pour réagir à cette hausse des coûts, les BFI ont restructuré et réorganisé leurs activités. Beaucoup d’efforts de réduction des coûts de fonctionnement ont été réalisés, notamment en ce qui concerne la masse salariale qui représente à présent moins de 50 % du montant de leurs charges. Cependant, ces efforts n’ont eu qu’un impact limité, les coûts n’ayant baissé que de 3 % par rapport à 2010 et étant surcompensés par des amendes « record » (Libor, etc.). Des réductions de coûts supplémentaires ont été annoncées, malgré une certaine « lassitude » des équipes BFI.

On a également assisté à la révision de la stratégie BFI et à la rationalisation des activités. Comme c’est le cas dans d’autres industries, on revient du modèle « tout proposer pour tous les clients partout au monde » à une concentration sur des activités clients et régions révélant un positionnement d’excellence [2] . Les activités consommatrices en fonds propres ou avec un coefficient d’exploitation proche de 100 % (fixed income, devises, matières premières) ont été plus particulièrement abandonnées par de nombreuses BFI. À côté de l’abandon d’activités, les BFI font aussi évoluer leur business model pour réduire leurs bilans, du « originate to hold » (OTH) vers plus de « originate to distribute » (OTD) [3] ou tout du moins vers davantage de OTD. Cependant, l’évolution dans ce domaine reste incertaine puisque la révision fondamentale du Trading Book pourrait bien rendre la titrisation non rentable suite à des exigences de fonds propres « discriminantes ».

Un autre axe de réorganisation envisagé serait de structurer les activités selon une vision plus ouverte et transversale couvrant le projet de la genèse à l’exécution. Cette approche permettrait de mieux servir le client en répondant à ses besoins les plus variés. L’impact sur les nouvelles technologies de l’information (NTI) pourrait modifier de manière conséquente la façon d’interagir avec les clients et les services proposés.

Disruptions et de nouveaux usages au sein de la BFI

Les nouvelles technologies impactent d’ores et déjà la banque de détail et les différents métiers (paiements, crédits) envisagent en conséquence des diminutions significatives des revenus et produits proposés pour les acteurs « traditionnels » de la BFI.

Selon une étude BCG datant du mois de mai 2015 [4] , sur plus de 600 start-up implantées aux États-Unis et en Europe, 21 % s’orientent vers la BFI, qui y constate aussi l’émergence de pratiques et outils innovants. Pour y « faire face », la BFI met en place différentes stratégies. Ainsi, à l’image d’autres acteurs, elle peut faire le choix de partenariats, d’acquisitions de sociétés novatrices ou de plates-formes électroniques de négociation. De manière plus avancée et en lien avec l’écosystème, des « labs » spécifiques avec des ressources dédiées, des associations avec des instituts de recherche ou bien encore la constitution de filières internes ou pôles d’excellence orientés vers la R & D, constituent aussi des opportunités pour construire la « nouvelle » BFI. Ces initiatives devront être accompagnées d’une diffusion « poussée » de la culture du numérique (se transformer dans et avec l’entreprise) afin d’entraîner l’adhésion des équipes.

Les progrès technologiques restent la clé au sein de nombreuses industries. Ils se manifestent notamment au travers :

  • du Big Data, qui permet de mieux exploiter, analyser et valoriser l’information sous forme d’indicateurs, de flux d’informations liés aux clients corporate (mais aussi aux contreparties, brokers, etc.). L’interprétation ne se focaliserait pas seulement sur les usages client, le profilage, la proactivité et la personnalisation affinée des produits et services, mais également sur leur utilisation en matière d’analyse de risque ;
  • de l’intelligence artificielle permettant, outre la rationalisation des moyens humains, de renforcer le rôle des analystes, des Senior Bankers et de proposer des stratégies et des services davantage personnalisés.
Dans le contexte d’une activité où le «  time-to-market » des nouveaux produits et services est un avantage concurrentiel, les évolutions liées à la digitalisation devraient se traduire par des initiatives communes et systématiques associant fonctions informatiques et métiers (sous l’angle de la création de valeur pour identifier les meilleurs services digitaux), par l’optimisation de l’agilité technologique des organisations (démarches de développement en mode lean start-up par exemple) ou encore, en levant les barrières qu’imposent les cycles de vie et d’évolution des systèmes legacy non adaptés au numérique.

Un avenir à inventer

Les trois axes évoqués précédemment structurent la nouvelle BFI et sont sans cesse en évolution. C’est le cas notamment de la réglementation avec la publication prochaine, par le Comité de Bâle, de propositions concernant le risque de crédit (prévues à fin ​2015), tout comme de la finalisation – en ligne directe avec la BFI ​– d’approches pour les risques de marché. Les transformations du business model sont elles aussi concernées puisque différentes annonces tendent en effet à promouvoir la mise en place de plates-formes mutualisées et délocalisées (outsourcing via nearshore ou offshore). Les avancées évoquées dans cet article étant le fruit d’une innovation qui s’inscrit dans un mouvement perpétuel, on peut considérer que la nouvelle BFI reste encore à… inventer.

1 En anglais « Fundamental Review of the Trading Book (FRTB) ». Cette révision approfondie du traitement réglementaire du portefeuille de négociation vise à dresser un cadre global cohérent des risques de marché et à légiférer sur le cœur des systèmes de mesure (approche standard et modèle interne).
2 Lire à ce sujet l’entretien avec J.-P. Mustier.
3 Le modèle « originate to hold » correspond au système bancaire traditionnel où l'intermédiaire financier qui offre un prêt le garde dans son bilan jusqu'au remboursement complet du principal et des intérêts, à l’inverse du modèle « originate to distribute », où l'intermédiaire financier le transforme en un actif financier vendu sur le marché (titrisation).
4 Étude publiée en anglais et intitulée « Global Capital Markets 2015 : Adapting to Digital Advances ».

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº343
Notes :
1 En anglais « Fundamental Review of the Trading Book (FRTB) ». Cette révision approfondie du traitement réglementaire du portefeuille de négociation vise à dresser un cadre global cohérent des risques de marché et à légiférer sur le cœur des systèmes de mesure (approche standard et modèle interne).
2 Lire à ce sujet l’entretien avec J.-P. Mustier.
3 Le modèle « originate to hold » correspond au système bancaire traditionnel où l'intermédiaire financier qui offre un prêt le garde dans son bilan jusqu'au remboursement complet du principal et des intérêts, à l’inverse du modèle « originate to distribute », où l'intermédiaire financier le transforme en un actif financier vendu sur le marché (titrisation).
4 Étude publiée en anglais et intitulée « Global Capital Markets 2015 : Adapting to Digital Advances ».