MTF : leur concurrence a fait évoluer le business model des Bourses

Créé le

30.08.2011

Chercheur à l’IDEI au sein de la Toulouse School of Economics, Sophie Moinas conserve une opinion mesurée et distanciée vis-à-vis des critiques, de plus en plus vives, contre la course à l’innovation et à la performance que se livrent les Bourses. Selon elle, à l’heure actuelle, il existe trop peu de données pour se prononcer.

Quelles sont les principales sources de revenus des Bourses et des plates-formes d’échange (MTF) ?

Elles sont de trois natures : le listing, le trading, et la vente des données (données historiques), laquelle représente une part croissante des revenus des Bourses. Le listing est pour le moment dévolu aux Bourses, quant au trading, il fait bien sûr l’objet de toutes les attentions : c’est sur ce segment que la concurrence est la plus importante (voir Encadré 1).

Quels types de services les MTF ont-elles mis en place pour conquérir des parts de marché ?

Avec la réglementation MiFID, qui a mis fin à la concentration des ordres dans plusieurs pays, dont la France, des plates-formes d’échange se sont créées et leur business model était justement de mettre en place des tarifs faibles, compensés par les volumes.

Leurs cibles privilégiées ont été les traders haute fréquence, dont les pratiques sont décriées aujourd’hui [1] , mais qui, de par leur spécialité, génèrent de la liquidité. Leur montée en puissance depuis 2005-2006 est difficile à évaluer, car nous ne disposons pas de chiffres en Europe, mais elle a été l’un des éléments clés de la réussite de ces plates-formes.

Comment ont-elles fait pour les attirer ?

Les plates-formes ont consenti à de lourds investissements technologiques pour pouvoir assurer une forte rapidité d’exécution des ordres. Elles ont également mis en place des structures tarifaires particulières, appelées maker taker fees (voir Encadré 2). En conséquence, les plates-formes ont attiré, avec cette offre tarifaire, une grosse partie de l’offre de liquidité.

La baisse des échelons de cotation, que l’on appelle aussi tick size, est un autre élément différenciant ; il existe un débat afin de savoir s’il existe une taille optimale des échelons de cotation (différence entre deux prix successifs) auxquels on peut placer les ordres.

Enfin, les offres de colocation se développent beaucoup. Le principe est le suivant : les serveurs d’Euronext sont à Londres, la banque X est à Paris. Il y a donc un temps de latence qui correspond au temps de transfert des données entre Paris et Londres. Ce temps, qui peut être d’1 millionième de seconde, est trop élevé. Les Bourses d’échange proposent donc aux établissements financiers d’installer leurs serveurs « à résidence », dans leurs locaux.

Face à cette stratégie commerciale agressive des MTF, comment réagissent les Bourses traditionnelles ?

Globalement, les prix du trading ont fortement baissé avec l’augmentation de la pression concurrentielle (voir Encadré 3). En 2008, Euronext avait annoncé une baisse tarifaire afin de s’aligner sur le modèle des MTF, puis a changé sa stratégie.

Sur la question des pas de cotation, Bourses et MTF sont parvenues à un accord pour ne pas réduire l’échelon au-delà d’une certaine limite [2] . En effet, une taille de tick trop élevée crée des rentes pour les opérateurs, en diminuant la concurrence. Mais une taille de tick trop faible est également problématique : en exacerbant la concurrence, elle conduit à ce que certains opérateurs refusent de placer des ordres qui ne sont exécutés que dans de mauvaises conditions de marché.

En quoi la révision de la MiFID peut-elle apporter une clarification dans les stratégies commerciales agressives des places d’échange ?

Normalement, la MiFID n’a pas de lien avec le trading haute fréquence. Mais l’opinion générale veut que c’est suite à la Directive MIF que le trading algorithmique a connu cet essor, car il a permis de pallier les défauts d'un marché fragmenté. Il semble que les autorités européennes aient souhaité dans le cadre de la révision du texte, rectifier le tir.

Avez-vous le sentiment que les guidelines publiées par l’ESMA en prévision de la révision de la Directive MIF, ou encore la consultation de l’IOSCO, sont de nature à encadrer l’escalade dans la concurrence à la vitesse que se livrent les Bourses ?

Il me semble que c'est une question encore à l'étude : les régulateurs restent vigilants, mais en l'absence de constat formel des méfaits du trading à haute fréquence, ils ne sont pas prêts à endiguer cette pratique. Or, pour l'instant, il existe peu d'études scientifiques.

1 Voir l’article consacré à l’innovation dans le dossier du RB n°739 (septembre 2011) 2 http://www.fese.be/_lib/files/Implementation_Dates_and_Chosen_Models_12APR10.pdf

Notes :
1 Voir l’article consacré à l’innovation dans le dossier du RB n°739 (septembre 2011)
2 http://www.fese.be/_lib/files/Implementation_Dates_and_Chosen_Models_12APR10.pdf