Le marché des représentations purement numériques des monnaies se développe rapidement, soulevant des questions stratégiques à la fois économiques, politiques et sociétales. Or les nombreux projets existants ont des objectifs très différents, ce qui crée une grande confusion autour de leur impact macroéconomique. L’essentiel de l'attention politique internationale se porte aujourd’hui sur le projet Diem de Facebook (anciennement Libra) et les projets de monnaie numérique de la banque centrale (MNBC), notamment en Europe et en Chine et plus récemment aux États-Unis. Ces projets n’existent pourtant pas encore et n’ont par conséquent aucune application concrète. Pendant ce temps, les stablecoins émis par le secteur privé sont largement utilisés et supportent une importante vague d’innovation sur les blockchains publiques. Dans ce domaine, les États-Unis prennent les devants en réponse à une demande croissante de représentations des monnaies fiduciaires sur ces réseaux.
L’existence des crypto-actifs a accéléré les projets de numérisation de la monnaie
La numérisation de la monnaie est loin d’être un sujet nouveau et la plupart des représentations de l'euro sont d’ores et déjà dématérialisées, mais le développement de la technologie blockchain et des crypto-actifs a vu émerger de nouvelles formes de valeur purement numériques, sur des réseaux publics et ouverts. Le pionnier Bitcoin a ouvert la voie à de nombreux actifs (aussi appelés « tokens ») et plus généralement à une idée phare : la décentralisation, concept familier, appliquée à la valeur ; on parle à raison d’« internet de la valeur ». Aujourd’hui, il existe de nombreuses valeurs programmables décentralisées, qui révolutionnent la finance (DeFi
S’ils ont apporté une fluidité inédite des échanges et une forte ouverture favorisant des cycles d’innovation rapide, les crypto-actifs sont souvent volatils ; a minima leur valorisation obéit à des nouveaux fondamentaux. Ces tokens n’ont habituellement pas vocation première à servir de nouveaux moyens de paiement : le bitcoin et l’ether sont les incitations qui garantissent l’intégrité des protocoles et des réserves de valeur plus que des monnaies au sens traditionnel, les jetons de DeFi représentent des droits sur des nouveaux services, les DAO matérialisent une nouvelle forme de gouvernance, les NFT sont des objets numériques, etc.
Or les acteurs de ces nouveaux marchés ont rapidement eu besoin d’une représentation de monnaie légale sur ces réseaux pour effectuer des paiements, des investissements… Aucune entreprise financière n’a répondu à cette demande et les premiers stablecoins sont nés au sein de l’industrie des crypto-actifs. Ils sont des représentations de monnaie commerciale sur blockchains publiques. Deux modèles existent : soit ils émanent d’une entité légale qui émet des tokens correspondant à des réserves (1 USD en réserve = 1 token USD), soit ils sont émis directement par des programmes informatiques exécutés par la blockchain publique (les fameux smart-contracts), tirant profit du potentiel maximum de ces réseaux décentralisés.
En parallèle, les banques centrales et les BigTechs américaines (en premier lieu Facebook), probablement inspirées (ou effrayées ?) par ces développements, ont, elles aussi, imaginé des formes plus radicalement numériques de monnaie : les banques centrales, sous la forme de MNBC ; Facebook, sous la forme du diem (ex-libra), un actif adossé à un panier de devises et valeurs comparables, avec pour ambition de devenir la monnaie du monde. Ce qui n’a pas manqué de provoquer une forte réaction des États nations qui y ont vu, à raison, une menace sur la stabilité financière et l’efficience de leurs politiques monétaires. Pour autant, ces projets n’existent pas encore et n’ont par conséquent aucune application concrète. Le tableau 1 synthétise les diverses formes modernes de monnaie numérique, les tokens de protocole servant de point de comparaison.
Le sujet est d’actualité et a fait l'objet de nombreuses études tout au long de 2020, y compris de la part du FSB
Les risques avancés par ces études, synthétisés dans le tableau 2, sont bien réels. Mais s’ils peuvent sembler significatifs, ils sont à mettre en parallèle avec le potentiel des différents produits. À titre d’exemple, si le stablecoin décentralisé est celui qui présente le plus de risques à l’heure actuelle, il est aussi le plus innovant et celui qui porte le plus de valeur économique potentielle. Les premières esquisses de ce potentiel se présentent d’ores et déjà avec l’explosion des marchés de crypto-actifs.
Le marché des crypto-actifs explose, dominé par les États-Unis et l’Asie
Le marché des crypto-actifs s’est largement développé aux États-Unis et en Asie ces derniers mois : les marchés et les cas d'utilisation ont fortement progressé et la valorisation de ces actifs a dépassé 1 000 milliards de dollars dans le monde. En février 2021, 90 % des volumes d'échange sur les marchés des crypto-actifs étaient réglés en USD tokenisés
Cette domination américaine du marché risque de devenir une situation permanente. Les stablecoins en USD sont émis par des entités réglementées aux États-Unis, sous la supervision de la FinCEN (US Financial Intelligence Unit). Récemment, les banques américaines ont été autorisées à émettre et réaliser des transactions en stablecoins par l’Office of the Comptroller of the Currency (OCC)
Ces initiatives des régulateurs ont envoyé un signal fort au marché américain sur la valeur à long terme des réseaux ouverts de crypto-actifs et ont fourni la clarté réglementaire et les incitations nécessaires à toutes les entreprises américaines pour qu'elles s’intéressent à ces nouveaux marchés. Elles signalent en outre l'intention politique des États-Unis de conforter la portée du dollar américain dans la finance internationale et de moderniser son secteur financier en soutenant le développement des stablecoins privés. Il n'est pas exagéré de qualifier ces mouvements récents d’offensive sur la prochaine génération de marchés financiers.
Un retard européen à combler ?
Puisqu’il n’existe pas de stablecoins euro significatifs émis sur blockchains publiques, les entreprises localisées en Europe s'appuient aujourd’hui sur le dollar américain pour gérer leur trésorerie et réaliser leurs activités. Ainsi, toutes les entreprises innovantes en crypto-actifs – et notamment dans le domaine émergent de la finance décentralisée – utilisent l’USD comme valeur de référence, ce qui constitue une menace durable à la réalisation du potentiel d'innovation exceptionnel de ce secteur en Europe, tout en confortant le dollar comme valeur de référence.
Or, les tendances actuelles en ce qui concerne l'utilisation, le financement et l'intérêt des investisseurs sur ces actifs sont des signaux importants pour le futur. L’adhésion des grands acteurs américains du paiement et des FinTechs le confirme. Pourtant, la nouvelle réglementation européenne MiCA (Markets in Crypto-assets Regulation) prend une approche purement défensive sur le sujet des stablecoins, qui aura pour effet pratique d’interdire ou de rendre inutilisables ceux-ci sur le territoire européen. En effet, elle se concentre sur les risques portés par d'autres projets, comme Diem, qui n'existent pas encore, et définit des règles exorbitantes pour leur émission. La récente prise de position de la Banque Centrale Européenne, revendiquant un droit de veto sur les stablecoins de la zone euro, envoie également un signal très négatif