Marchés agricoles : les fluctuations de prix menacent-elles les équilibres mondiaux ?

Créé le

07.03.2011

-

Mis à jour le

15.03.2011

Le débat actuel sur la volatilité des marchés agricoles, en mettant l’accent sur le rôle des acteurs financiers, ne doit pas occulter le fait que la planète peine à produire suffisamment. Or les investissements agricoles nécessaires ne se feront qu’à la condition de prix durablement élevés.

Après des décennies de prix de céréales chroniquement déprimés, les fortes fluctuations que nous connaissons depuis une dizaine d’années remettent au cœur du débat public la volatilité des marchés agricoles. Ces marchés font l’objet d’une attention particulière car ils concernent des biens essentiels à l’alimentation.

La double question de la volatilité et de la variation de prix

Il existe généralement une concomitance entre hausse des prix et volatilité, ce qui conduit à un amalgame. Distinguons donc soigneusement :

  • la volatilité qui est définie comme l’écart type des prix sur une période donnée, généralement le mois ;
  • les variations de prix qui concernent des comparaisons de prix moyens sur des périodes qui s’étendent du mois au siècle.
Par exemple, l’envol du prix du blé d’environ 160 ​à 230 euros la tonne entre le début juillet et la mi-août 2010 correspond à une variation du prix, elle-même liée à des événements cruciaux, telle que la disparition de plus de 15 millions de tonnes dans la seule Russie, ​à cause d’une vague de chaleur imprévisible. Autour de cette évolution, les prix n’ont cessé de fluctuer : c’est la volatilité. Cette dernière croît avec la tension du marché, ​donc avec l’augmentation des prix : un marché plus tendu est plus sensible aux événements et subit des oscillations de prix plus fortes. Le phénomène est récent et déconcerte les opérateurs habitués depuis des décennies à des prix beaucoup plus « prévisibles ».

Mais la volatilité des prix sur les marchés agricoles peut avoir un impact direct et toxique sur l’économie réelle, en particulier sur la décision d’investissement du producteur. Quel que soit le type d’agriculture, le producteur a besoin d’être orienté « clairement » par ses perspectives de profits. L’investissement agricole se raisonne sur plusieurs années et nécessite une visibilité à long terme. Pour que le message économique fourni par les prix soit perceptible, ceux-ci doivent témoigner d’une certaine stabilité. Dans un contexte de forte fluctuation des prix, l’investisseur demandera une importante prime de risque et sera donc moins réactif aux opportunités économiques offertes par les prix du moment. Ainsi, selon l’expression de John Maynard Keynes, la volatilité vient éroder « les esprits animaux », qu’il définit comme étant une forme particulière de confiance ou d’optimisme naïf des investisseurs.

Ce problème est d’autant plus important quand des lustres de prix bas ont conduit et conduisent encore à un important exode rural, en particulier dans les pays en développement. Ces flux de populations ont deux conséquences importantes : la désertion des campagnes par des personnes capables de les valoriser et la forte expansion des villes dont les économies sont encore balbutiantes. Tarir, ​voire inverser ces flux migratoires ne peut se faire que dans des conditions de prix « durablement » élevés.

Au niveau mondial, depuis plus de 30 ans, on observe une forte tension liée à la baisse des stocks. C’est là le principal facteur explicatif des fortes et brutales variations de prix observées depuis quelques années. Cette situation ne pourra être résolue que par l’investissement dans l’agriculture. En outre, la « financiarisation » des marchés, accusée par beaucoup d’être à l’origine de la volatilité des cours des matières premières, a des effets ambivalents sur nos marchés. Les marchés à terme constituent un outil de gestion du risque incontournable pour les opérateurs de la filière agricole, ​il convient de le préserver.

Une baisse des stocks mondiaux de blé engagée depuis un quart de siècle

Depuis le début des années 2000, les marchés céréaliers connaissent un regain considérable d’animation. Le phénomène n’étonne que ceux qui n’avaient pas suivi la baisse tendancielle des stocks mondiaux depuis au moins 1985, pour le blé par exemple (voir Graphe 2).

Depuis un quart de siècle, la planète consomme davantage qu’elle ne produit, l’ajustement ne pouvant se faire qu’en puisant dans les stocks. Cette situation ne peut perdurer. Des prix durablement bas ont favorisé l’expansion de la consommation, y compris à des segments de marchés originellement marginaux pour le blé, ​tels l’alimentation animale et les biocarburants ; dans le même temps, ces prix décourageaient les investissements dans l’agriculture. Une explosion des prix s’est produite en 2007‑2008. Or cette année-là… il ne s’est rien produit de particulier, sinon la poursuite des tendances. Ce qui est arrivé en 2007 a été pour une fois ​pris en compte par les opérateurs, alors que ce qui se passait depuis vingt ans n’avait aucun impact sur les prix. Quelque chose d’analogue est intervenu au cours de l’été 2010.

Force est de constater que la production suit difficilement l’essor de la population mondiale qui devrait atteindre ​8 à 11 milliards ​en ​un demi-siècle.

Un autre facteur ne doit pas être négligé : aujourd’hui, ce sont au moins 150 millions de tonnes de céréales et d’oléagineux qui sont transformées en carburant, ​cel qui ​n’a pas peu contribué à la progression des besoins depuis dix ans. Dans un contexte de prix chroniquement déprimés, cette filière a permis d’améliorer la valorisation des productions. Si ce débouché venait à disparaître, quel serait l'impact sur les marchés mondiaux ?

Nécessité d’encourager l’investissement agricole

L’amélioration de la productivité ne peut s'envisager sans la stimulation de prix durablement incitatifs. À ce titre, les campagnes 2008‑2009 et 2009‑2010 ont pu laisser croire à certains que la flambée des prix de 2007‑2008 n’était qu’une parenthèse.

Or il ne faut pas se bercer d’illusions, ​la croissance continue des rendements cache des disparités ​:

  • pour le blé, on constate que les rendements deviennent de plus en plus fluctuants ; il est donc naturel que le prix du blé varie de plus en plus, dans la mesure où la production est de plus en plus difficile à prévoir ​;
  • pour le ​maïs, ​on constate une nette relance de la croissance du rendement depuis le début des années 2000, que certains mettront en relation avec la diffusion des semences génétiquement modifiées ​;
  • en revanche, le développement des biotechnologies n’a pas permis d’obtenir une augmentation régulière des rendements du soja ; l’importance croissance prise par l’Amérique du Sud est probablement cause de cette variabilité importante.¶
Or la croissance des rendements est au cœur de l’augmentation de la production. Si la superficie utilisée per capita sur la planète venait à ne plus diminuer, ​la progression de la population nécessiterait l’accroissement d’environ 25 % des surfaces cultivées, ce qui est difficilement envisageable. De plus, une extension de ces surfaces ne ​concernerait que des terres moins productives, les sols les plus riches étant déjà tous en culture, voire déjà occupés par des villes ou des aéroports… Sur ces terres nouvellement conquises, les rendements seraient nécessairement plus volatils, les conditions pédoclimatiques (relatifs au climat du sol, NDLR) y étant moins favorables. Le développement de ces ​zones  ​éloignées des consommateurs nécessitera de gigantesques investissements infrastructurels.

C’est donc plutôt par la poursuite de la progression des rendements, c’est-à-dire par les progrès de l’agronomie et de la génétique, que la production a quelques chances de satisfaire la demande croissante. Ces progrès nécessitent des investissements qui ne seront consentis qu’à la condition que les prix soient durablement élevés.

Marchés dérivés : un outil de gestion du risque incontournable…

Face à l’instabilité des prix des matières premières, les marchés à terme offrent aux opérateurs du monde agricole des outils de couverture contre la fluctuation des prix. Ils permettent une mutualisation du risque de prix auquel sont confrontés producteurs et consommateurs. Ces marchés étant directement dérivés des marchés physiques, ils permettent une découverte et une diffusion du prix plus transparentes. Leur utilisation s’est largement étendue en Europe au cours des dernières années, que ce soit chez les agriculteurs, les coopératives ou les industriels. Or l’agriculteur est confronté au risque de prix sur des périodes très longues, ses investissements structurels s’opèrent sur plusieurs années et il s’écoule au moins 9 mois entre le moment où il prend la décision de semer une céréale d’hiver et le moment où il la récolte – et plus encore si l’on considère l’échéance de la livraison physique. Les marchés à terme fournissent ainsi à la fois un déterminant majeur de la décision d’investissement et un outil de gestion du risque de prix auquel l’agriculteur est confronté.

Les contrats Euronext sur le colza ou le blé ont prouvé leur efficience et on y observe une liquidité en constante progression. L’efficience de ces marchés est liée d’une part à leur bonne corrélation avec les marchés physiques desquels ils sont dérivés et d’autre part à des coûts d’intervention « raisonnables ». Des conditions concernant la liquidité et l'importance des intervenants doivent naturellement être respectées. Si l’intervention de plus en plus significative des opérateurs financiers permet une amélioration de la liquidité, ce phénomène laisse craindre un déséquilibre quant au nombre et à la diversité des intervenants, qui pourrait constituer un facteur de décorrélation entre le marché à terme et les logiques d’ajustement de l’offre et de la demande physiques, mais également une aggravation de la volatilité.

…mais qu’il convient de préserver

Depuis les années 1970, les financiers ont progressivement pénétré les marchés de matières premières. Leur appétit pour les produits agricoles s’est clairement aiguisé depuis 2007. On les répartit en deux classes : les fonds indiciels qui placent de l’argent à long voire très long terme et les hedge funds, fonds spéculatifs qui tirent parti des fluctuations de prix à court terme.

Les fonds indiciels, qui sont structurellement acheteurs, apportent une précieuse liquidité aux marchés organisés et dérivés de gré à gré et s’offrent comme une utile contrepartie aux intervenants agricoles qui sont structurellement vendeurs.

Ils défendent un point de vue controversé en considérant les matières premières comme des actifs financiers à part entière. La masse d’argent qu’ils investissent sur les grains leur paraît marginale au regard de leurs actifs sous gestion mais contribue, depuis 4 ans, à une déstabilisation des marchés. Ainsi, la réplication d’indice de matières premières a pour principale conséquence de contribuer à un fort soutien des cours à long terme, mais aussi à court terme si l’investissement est réalisé sur un petit laps de temps. Qui plus est, la logique d’investissement sur plusieurs années provoque un phénomène de corrélation des prix entre les campagnes agricoles tout en favorisant souvent une pente positive de la courbe des prix : les céréales valent de plus en cher à mesure que l’échéance s’éloigne. Enfin, cette financiarisation entérine un phénomène de globalisation des marchés. La réplication d’indices globaux, impliquant des placements sur l’énergie, les métaux et l’agriculture facilite les transferts de volatilité d’un secteur à l’autre. En outre, compte tenu de l’importance et de l’impact de cette pratique, on ne peut oublier le risque systémique que subirait la filière agricole en cas de désinvestissement massif.

D’un autre côté, les fonds spéculatifs, qui tirent parti des fluctuations de prix, apportent aux autres intervenants sur les marchés dérivés une nécessaire liquidité. Ils proposent une intéressante équation « liquidité contre volatilité » tout en contribuant de manière significative à l’animation du marché. Si l’impact des investisseurs est admis comme principalement haussier, l’impact des spéculateurs peut être tout autant baissier que haussier : les règles de gestion qu’ils s’imposent et le dictat du ratio « risque/rendement » qu’ils s’efforcent de respecter provoquent des accélérations et des amplifications des variations des cours.

En contrepartie d’une liquidité offerte par les financiers aux professionnels du monde agricole, on retiendra des phénomènes éventuels de soutien des cours, de génération de volatilité et parfois même de déconnexion des cours entre les marchés dérivés et physiques.

Le cas des banques mérite d’être clarifié dans la mesure où elles préfèrent mettre en avant les offres de couverture de risque de prix qu’elles proposent aux professionnels agricoles, plutôt que de rappeler qu’elles sont elles-mêmes parties prenantes des logiques d’investissement à long terme – par leur département asset management – ​ainsi que de spéculation – ​​par leurs équipes de proprietary trading.

Aux États-Unis, ​il existe une structuration et une transparence qui font encore défaut en Europe·, mais sont en cours de mise en place. La CFTC, instance de régulation des marchés américains, publie ainsi quotidiennement la position globale sur chaque marché, ventilée par grandes classes d’investisseurs. Des limites de position par opérateur ont été instituées, ​ce qui évite toute position dominante, contrairement à ce qui peut se produire pour l’instant sur Euronext.

Davantage de transparence et d’organisation serait souhaitable. Pour autant, il serait dangereux de calquer l’organisation des marchés de matières premières sur celle des marchés financiers. Dans les premiers, il ​existe une réalité physique d’une partie des quantités échangées, ce qui évite les dérives durables qu’on a parfois constatées, ​par exemple sur les parités monétaires. Le risque est une divergence entre l’évolution d’un marché à terme et du marché physique correspondant.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº290