Depuis quelques années, porté par des évolutions technologiques balbutiantes mais prometteuses, perturbé par des crises parfois dramatiques telles que la catastrophe de Fukushima, le monde entier s’est engagé dans une lente, difficile, mais profonde et puissante transition énergétique. En parallèle, l’Europe a libéralisé le secteur de l’énergie donnant naissance au marché de l’électricité. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Transition énergétique et numérique
Le marché de l’électricité s’inscrit dans une réalité physique complexe et la sécurité d’approvisionnement électrique est un enjeu majeur dans nos sociétés de plus en plus dépendantes à l’électricité. Or, la transformation actuelle du secteur de l’électricité est d’une ampleur que l’on peine encore à mesurer. Deux lames de fond bousculent un certain nombre de fondamentaux.
La transition énergétique en est la plus connue. La volonté politique de lutter contre les risques environnementaux (Fukushima, changement climatique, etc.) se traduit par la promotion des énergies renouvelables par opposition aux énergies fossiles. L’éolien et le photovoltaïques ont pris des proportions encore impensables il y a quelques années : plus de 20 % du mix énergétique européen en 2013 par exemple, avec bien sûr de grandes disparités entre les pays.
L’autre lame de fond est la numérisation de l’économie qui combine capacité de traitement de quantité de données considérables et mise en réseau d’à peu près tout ce qui peut l’être. La numérisation de l’économie et l’innovation technologique rendent industrialisables des inventions qui relevaient il y a encore quelques années de la science-fiction. Quelques exemples permettent d’en mesurer l’ampleur. La consommation électrique pourra de plus en plus être pilotée en fonction de la charge sur le réseau ou du prix de l’électricité par le biais d’une mise en réseau des objets du quotidien et de l’outil industriel. En matière de production, l’innovation fait foison mais est encore balbutiante. Tel entrepreneur invente des dalles productrices d’électricité, tel grand groupe industriel récupère l’énergie dégagée des processus industriels existants, tel laboratoire invente des formes de production d’électricité à partir de déchets, etc. Au fond, rien de nouveau : le bon sens commandait déjà d’éteindre la lumière et de mettre une dynamo sur son vélo. Mais tout cela est désormais possible dans une mesure sans précédent et l’on est à l’aube de grands changements, un peu comme en 1998 avant que ne soient créés Google et l’Iphone…
Ces transformations ne sont pas sans conséquences. La première est qu’elles démultiplient le nombre d’intervenants. Aux quelques grands producteurs traditionnels vont s’ajouter une myriade de petits producteurs qui individuellement ne pèsent rien, mais collectivement peuvent représenter des quantités considérables. C’est le modèle économique de la longue traîne.
L’autre conséquence de ces transformations est l’évolution des modèles économiques. Comment, par exemple, rémunérer l’économie d’énergie du consommateur qui consomme moins ? Comment faire économiquement cohabiter sur le marché, la production d’électricité d’origine renouvelable qui nécessite de l’investissement, mais dont les coûts de fonctionnement sont quasi nuls (vent, soleil, marée, etc., étant gratuits), avec des centrales qui doivent acheter l’énergie qu’elles consomment pour produire l’électricité ? On observe ainsi actuellement la mise sous cocon, voire le démantèlement de centrales d’électricité au gaz pour cause de non-compétitivité alors qu’elles sont pour l’instant toujours indispensables à l’équilibre du système électrique.
D’autres facteurs viennent également perturber le secteur tels que l’émergence des gaz de schiste et l’indépendance énergétique historique des États-Unis, les effets induits des énergies renouvelables qui provoquent la relance de la production d’électricité au charbon. Enfin, l’attention aux prix de l’électricité reste élevée compte tenu de la crise historique que traverse actuellement l’Europe. C’est dans ce contexte que s’est développé le marché européen de l’électricité.
L’organisation du marché à mi-chemin
Par trois directives européennes adoptées entre 1996 et 2007, l’industrie électrique européenne a basculé dans un monde ouvert à la diversité des acteurs et à l’Europe. Les réseaux de transport d’électricité sont accessibles à tous. Les consommateurs peuvent choisir leur fournisseur. Des régulateurs sectoriels (encadré 1) ont été institués. La réglementation financière a été rendue applicable au secteur de l’électricité lorsqu’il le fallait – MIFID et EMIR par exemple –, s’appliquent aux dérivés sur électricité. Des réglementations spécifiques ont été adoptées telles que le règlement européen REMIT qui vise à prévenir et sanctionner les abus de marché dans le secteur de l’énergie. Des codes applicables aux réseaux de transport d’électricité sont en cours d’adoption et devraient contribuer à fluidifier encore plus le marché de l’électricité.
Ce cadre institutionnel a permis au marché de l’électricité d’émerger et de se structurer, somme toute, de façon assez traditionnelle : les producteurs et les consommateurs utilisent ces marchés pour acheter et vendre de l’énergie électrique, l’industrie dispose de contrats standards (
Des produits complémentaires à l’énergie sont également apparus. Certains relèvent de la catégorie des certificats. Les garanties d’origine attestent de la production d’électricité d’origine renouvelable. Des mécanismes de capacité sont en cours d’élaboration pour rémunérer les unités de productions non rentables, mais nécessaires au système électrique. D’autres produits sont très spécifiques au secteur. Les interconnexions aux frontières électriques font ainsi l’objet d’un véritable marché qui va jusqu’à être totalement intégrées aux carnets d’ordres des Bourses dans le cadre du couplage des marchés spots.
En perspective
Pour autant, le travail n’est pas fini. La libéralisation est maintenant derrière nous et il faut s’atteler à construire les quinze prochaines années. L’industrie s’interroge, par exemple, sur la meilleure façon de permettre au marché de se développer tout en orientant les investissements là où ils sont nécessaires pour la sécurité du réseau, et la question est loin d’être simple. La gestion physique du réseau se complique notamment du fait que la production des énergies renouvelables ne peut pas être planifiée à l’avance et le signal prix joue un rôle important.
De nouveaux outils de marché devront donc rapidement être mis en place pour accompagner ces évolutions. Le marché de l’électricité est en effet le lieu où peuvent se réunir autant de producteurs et de consommateurs qu’il en existe. C’est l’outil qui permet de créer un signal de prix aussi robuste que possible dans un monde définitivement ouvert. Au fond, le marché de l’électricité prend sa part au défi considérable qui consiste à continuer d’assurer la sécurité d’approvisionnement en pleine transition énergétique et numérique.