Changes, taux, matières premières, crédit, réglementation

Les trésoriers confrontés à une volatilité omniprésente

Les journées de l’AFTE qui se dérouleront le 15 et 16 novembre 2016* sont l’occasion de faire le point sur les préoccupations des trésoriers et financiers d’entreprise et les réponses apportées par leurs partenaires bancaires. Au programme : les tensions géopolitiques et leurs incidences sur les marchés, les conséquences des réglementations récentes, la poursuite de la désintermédiation, la digitalisation de l’économie...

L'auteur

  • Jacques Molgo
    • Directeur des financements, de la trésorerie et du cash management
      Air Liquide
    • Président du Comité de pilotage des Journées AFTE 2016
      AFTE
* http://www.afte.com/journees-afte-2016.php.

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°800

Crédit immobilier : le modèle français menacé

Comment les grandes problématiques géopolitiques, qui sont à l’ordre du jour des prochaines journées de l’AFTE, affectent-elles les missions des trésoriers d’entreprise ?

L’AFTE fête cette année ses 40 ans d’existence ; au cours de cette période, les événements géopolitiques et les défis sociétaux ont été nombreux, particulièrement dans les dernières années, et cela nous a poussés à y réfléchir, à tenter d’évaluer leurs conséquences pour les différentes industries, banque et/ou entreprises, et les réglementations auxquelles ces tensions ont parfois abouti.

Ces événements géopolitiques se traduisent au jour le jour pour le trésorier par des risques supplémentaires et une volatilité accrue, qui est un autre des thèmes transversaux des journées de l’AFTE. Constatée sur les marchés des changes, des taux, des matières premières, du crédit, voire même réglementaire, la volatilité s’impose de plus en plus aux trésoriers.

Par exemple, le référendum lié au Brexit, avant même la mise en jeu de l’article 50, a eu des conséquences sur les marchés de devises : le sterling a perdu plus de 10 % le 23 juin, les taux ont été chahutés, et il semble avoir influencé l’action de la FED américaine dans le sens d’une modération de sa politique, comme le laisse supposer le discours de certains de ses membres.

Le constat est le même en matière de transition énergétique : la Chine est particulièrement concernée compte tenu de son niveau de pollution devenu alarmant. Certaines actions ont déjà été engagées, mais elles suscitent des besoins colossaux de financement, ce qui bouleverse les équilibres sur les marchés financiers internationaux. De même, la quasi-division par deux du prix du pétrole en un an a évidemment des conséquences pour les pays producteurs qui commencent à avoir des problématiques de bouclage de leur budget, avec là encore des besoins financiers, mais crée aussi des risques de désancrage de la parité de change des devises du golfe contre le dollar.

Aujourd’hui, les corrélations des prix avec les indicateurs sous-jacents sont fortes mais changeantes : ainsi on constate des moments de forte corrélation entre le cours de l’eurodollar et le prix du pétrole, puis tout d’un coup, la composante principale des variations de l’eurodollar devient les taux d’intérêt qui sont eux-mêmes peut-être aussi une conséquence des tensions géopolitiques. Le spread de taux Amérique/Europe est à l’heure actuelle une composante sûrement plus déterminante que le pétrole dans les variations de l’eurodollar.

Cela oblige le trésorier à étudier un plus grand nombre de marchés et de risques induits, qui n’étaient pas forcément sa responsabilité directe il y a 20 ans. Les trésoriers sont aujourd’hui beaucoup plus liés au processus d’investissement et d’assurance, en raison de cette composante accrue de risque, encore aggravée par les embargos et les sanctions. Il nous faut aussi prendre en compte des marchés nouveaux comme celui des obligations vertes qui sont nées dans le sillage de la transition énergétique, des obligations ou placements socialement responsables. Air Liquide a ainsi été la première entreprise commerciale à émettre une obligation ISR en 2012.

Autre thème de préoccupation des entreprises, le mouvement de désintermédiation des financements se poursuit-il ?

Ce thème s’étend au numérique et aux FinTech, qui sont un moyen mais aussi une conséquence de ce mouvement. La désintermédiation reste moins marquée en Europe qu’aux États-Unis et de ce côté-ci de l’Atlantique, elle concerne plus les grands groupes que les PME. Par exemple, 80 % des financements d’Air Liquide sont aujourd’hui désintermédiés, avec un accès aux marchés de capitaux courts, longs, européens, américains, asiatiques… mais même Air Liquide, pour réaliser une acquisition importante aux États-Unis ces derniers mois, a dû mettre en place un financement relais bancaire (bridge loan) ! En outre, dans certains pays, il reste relativement difficile de réaliser des financements intra-groupe en devises nationales et nous avons alors besoin des banques pour financer localement des projets.

Pour autant, la désintermédiation reste un mouvement de fond. L’AFTE milite d’ailleurs pour aider les plus petites structures à accéder à des marchés tels que celui des billets de trésorerie. Ces initiatives sont importantes pour les PME et les ETI qui ont difficilement accès aux marchés financiers car elles n’ont pas de rating, ni la capacité de mettre en place seules ce type de projet, alors même que dans un environnement contraint par la réglementation de Bâle, le crédit se fait plus rare. Cette désintermédiation est bienvenue pour éviter de dépendre uniquement du financement bancaire, mais le chemin reste encore long pour les ETI et les PME.

Il est intéressant de constater que des FinTech travaillent sur cet axe au travers d’un certain nombre de projets numériques. Sur le marché des changes par exemple, même une petite entreprise peut aujourd’hui passer par une plateforme « banque-agnostique » qui lui permet de travailler avec plusieurs banques en rideau. Ces solutions ont émergé il y a 20 ans, menées par des entreprises innovantes, qui ne portaient pas encore le nom de FinTech, et qui à présent se développent sur la gestion des risques de marché, sur le financement, court, moyen, long terme mais aussi du poste clients et du poste fournisseurs. Les banques participent à ce mouvement, en accompagnant ces FinTech, voire même en y investissant, ce qui peut être compris comme une stratégie de défense ou de développement, puisque les banques cherchent aussi la qualité, la productivité, et des solutions différenciantes pour leurs clients.

Quelle est l’utilisation que fait Air Liquide de ces innovations numériques dans sa gestion de trésorerie ?

Depuis plus de 5 ans, Air Liquide ne fait plus d’opérations de change en direct ou avec une plateforme propriétaire d’une banque, mais utilise un portail full web qui lui permet d’adresser simultanément ses demandes de couvertures à plus de 10 banques avec lesquelles nous avons choisi de travailler. Plus de 90 % de nos transactions passent par cette plateforme électronique. Cela a considérablement amélioré la productivité et l’efficacité pour l’entreprise. Cela nous a permis de gagner du temps que nous avons investi sur d’autres sujets tels que l’application des nouvelles réglementations EMIR, Dodd Frank ou la mise en œuvre de codes anti-corruption, et de projets liés à la LAB, aux sanctions et embargos.

Pour la banque, cela représente un challenge car elle a besoin de moins de traders, mais de plus d’investissements technologiques pour être rapide et capable de faire évoluer son spread de cotation en s’adaptant au marché et à la volatilité de la journée.

Comment les régulations comme EMIR ou Dodd Frank affectent votre groupe ?

Qu’il s’agisse d’EMIR, de Dodd-Frank, MIFID, BRRD, DSP, ou encore REMIT concernant les matières premières, ces sujets sont très importants non seulement pour les banques, mais aussi pour les entreprises.

Par exemple, dans le cas d’EMIR, certaines d’entre elles ont choisi de déléguer aux banques leur mise en conformité aux réglementations sur les dérivés, mais comme EMIR a demandé aux entreprises de l’UE de reporter non seulement les transactions externes, mais aussi celles intra-groupe, il n’est pas possible de tout sous-traiter à un partenaire extérieur. D’autres entreprises ont choisi de développer leur propre système de reporting de manière à être en mesure de remonter quotidiennement aux autorités les transactions dérivés externes ou intra-groupe, mais cela a nécessité des investissements, de la formation, l’achat de systèmes, un temps auparavant consacré à d’autres tâches. Il nous faut aussi être en mesure de gérer des contrats à terme de change à trois jours considérés comme des dérivés en France, mais pas au Royaume-Uni, où la durée au-delà de laquelle le contrat est qualifié de dérivé est fixée à 7 jours. Sans oublier que la réglementation EMIR a déjà fait l’objet de changements dans le reporting aux référentiels centraux qui ont obligé les entreprises à revoir leur dispositif. Certes, quand nous nous sommes aperçus en 2008 que nous n’avions aucune idée de la taille du marché des CDS, il était évident que le législateur devait intervenir, mais c’est sans doute dans la façon de faire qu’il est allé trop vite, sans embarquer correctement les différents acteurs…

En matière d’embargo, beaucoup d’entreprises ont été sanctionnées par l’OFAC. Il est bien sûr possible de se reposer là encore sur les alertes communiquées par les banques, mais certaines entreprises préfèrent être capables d’identifier elles-mêmes les transactions sources de risque et créent des postes de responsable conformité commerce international ou « export control », qui s’informent auprès de la DGT sur le climat des affaires… Les journées de l’AFTE présentent un atelier dédié à cette question ; celui-ci étudiera la responsabilité juridique des parties prenantes, la différence entre les réglementations américaines et européenne, la lenteur des banques à accepter d’opérer dans certains pays comme Cuba ou l’Iran quand bien même l’activité est licite et le pays n’est pas ou plus sous embargo total. Depuis l’amende de BNP Paribas en juin 2014 et du chapelet de sanctions qui a suivi concernant presque tous les grands établissements financiers, les banques sont excessivement prudentes sur ces sujets.

Nous traiterons aussi un sujet sur le risque de contrepartie avec des nouveautés introduites par la directive sur la résolution bancaire. La transposition de cette directive a été faite de façon très différente dans les droits nationaux des pays européens : en droit allemand, cela a bouleversé la hiérarchie des créances. Pour le trésorier, cela se traduit par un risque sur une banque allemande différent du risque pris sur une banque anglaise ou française, quand bien même la qualité intrinsèque de la banque est la même.

Cela vous a-t-il conduit à rééquilibrer différemment votre pool bancaire ?

Oui ! Sur l’activité de dérivés ou de placements, cela a des conséquences sur la manière d’appréhender le risque de contrepartie bancaire.

Autre sujet : la cybersécurité. Quelles conséquences pour vous en tant que trésorier ?

Deux ateliers seront cette année consacrés à la sécurisation des paiements d’une part, et à la fraude financière et la surveillance cyber d’autre part. Les entreprises notamment les plus importantes ont les moyens d’investir dans des technologies d’authentification plus forte, avec plus de sécurité embarquée : tokens, outils de signature électronique, reconnaissance biométrique, et autres systèmes de cryptage. Elles peuvent également consacrer une attention plus soutenue à la gouvernance interne et la ségrégation des tâches, notamment par l’application du principe des 4 yeux avant d’accepter un paiement, ou investir, comme nous l’avons fait, dans des plateformes de paiement, pour réduire au minimum les opérations réalisées par des vecteurs manuels tels que le courrier, le fax ou le chèque.

Un atelier sera également consacré à la blockchain, une des principales réflexions du moment en présentant les premières mises en œuvre, mais aussi en identifiant les premiers signaux d’alerte. Certaines initiatives de blockchains privées ont été victimes de fraude et ont vu l’argent s’évaporer dans le système. Nos intervenants vont tenter de démystifier ce concept, de mettre en lumière les limites à cette croyance d’inviolabilité des blockchains.

Air Liquide a-t-il été concerné par certaines fraudes, notamment la fraude au président ?

Comme beaucoup d’entreprises françaises, nous avons été la cible de très nombreuses tentatives et sous toutes les formes : fraude au président, faux conseiller bancaire, faux organismes fiscaux, faux tests SEPA, faux RIB, faux fournisseurs etc. Mais nous avons mené en amont un important effort de sensibilisation, à tous niveaux, de la standardiste au président. Aujourd’hui tous les collaborateurs d’Air Liquide savent que le trésorier, le président ou le directeur général n’appelleront jamais un collaborateur de la comptabilité pour demander un virement urgent. Mais c’est un message qu’il faut renouveler constamment pour garder un niveau de vigilance adéquat compte tenu du turn-over du personnel. Et il faut rester conscient que le risque zéro n’existe pas : même Swift a connu récemment une usurpation d’identité à grande échelle. C’est un sujet important, sur lequel il faut continuer de sensibiliser notamment les plus petites entreprises.

Propos recueillis par Élisabeth Coulomb
 

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