Il n’est pas naturel, malheureusement, de solliciter les entreprises ou leurs représentants lorsque l’on débat d’évolutions possibles du système financier. Et pourtant, ce qui se passe depuis 2008 les intéresse au premier chef : les évolutions réglementaires touchant les banques et les assurances, ainsi que la volonté au niveau européen de rééquilibrer le financement de l’économie, et donc des entreprises notamment, en faisant une place plus importante au marché que l’on oppose aux banques, sont des sujets vitaux pour elles.
L’une des difficultés est, d’une part, que les débats, sous couvert de technicité, se font trop souvent sans les entreprises et, d’autre part, que la réflexion politique sur le rôle d’un système financier global semble avoir disparu. Rarement un décideur politique français reprend la main pour que l’aspect économique et stratégique des réformes financières soit pris en compte, comme cela semble davantage le cas chez certains pays voisins. Les multiples textes et consultations dans le cadre de l’UMC ne sont guère accessibles à ces considérations tant le débat est guidé par ce qui est considéré comme des évidences : le rééquilibrage banques/marché, le coût pour les finances publiques de la crise de 2008, les moyens de prévention.
Il est facile de comprendre les conséquences d’exigences de fonds propres et de liquidité, sur le niveau de crédits possible ; il est plus difficile d’en comprendre le calcul et reste l’impression que les entreprises paient pour des fautes qu’elles n’ont pas commises. Mais un rééquilibrage des financements entre les banques et le marché est-il la solution pour le financement des entreprises ?
Des entreprises parfois désorientées
Depuis 2008, on ne compte plus les rapports sur le financement, sur le rôle des banques et leurs contraintes nouvelles et sur les financements alternatifs qui, ainsi que les entreprises l’entendent dire, vont permettre d’occuper le terrain que les banques ne pourront plus occuper, notamment celui des financements longs. Ce contexte a contribué à créer un malentendu sur le crédit que les banques refuseraient, sur l’autocensure des entreprises, sur la capacité réelle du marché à s’approprier l’espace que lui crée le régulateur.
Le sujet du financement des entreprises est difficile : doit-on parler des financeurs et de ce qu’ils peuvent faire ? Doit-on se limiter aux seuls produits dont une entreprise peut avoir besoin ? Doit-on s’intéresser au contexte, à savoir les relations entre les partenaires, les évolutions réglementaires de l’un qui auront un impact sur l’autre ?
Pour les entreprises, la préoccupation majeure est la croissance de leur activité et le maintien d’une rentabilité qu’elles n’estiment pas toujours au même niveau que les financeurs. Et depuis 2008 cette croissance est modeste, non homogène et sans rythme. Un décalage persiste entre les chiffres de la Banque de France sur l’augmentation des encours de crédits aux PME et un sentiment de sévérité accrue des établissements. Il est évident que la demande de crédit d’investissement est au plus bas, il est clair aussi que les crédits de trésorerie sont parfois plus difficiles à négocier dans un contexte de crise aggravé en France par les retards de paiement inacceptables émanant principalement, malheureusement, de la puissance publique et des grandes entreprises.
Elles ont entendu aussi que les soucis du régulateur sont la stabilité, la solidité et la liquidité, mais elles ont le sentiment que celui-ci est plus obsédé par les ratios de fonds propres et de liquidité que par le financement de l’économie.
Les besoins et les risques des entreprises n’ont pas changé
Quelle est la mission première d’un système financier ? Les entreprises en attendent une capacité à analyser leurs besoins et à faire coïncider l’offre et la demande, une proximité sans laquelle tout type de financement est alors risqué, une capacité à accorder des financements courts, moyens et longs. Peut-être qu’un bon système financier, plus que la fourniture de financements de marché renforçant les financements bancaires, nécessite des compétences techniques, une capacité à résister au comportement grégaire, une organisation du travail moins segmentée, une vision plus globale des enjeux, un questionnement sur le sujet de la rentabilité.
Les entreprises ne demandent pas que les financiers prennent des risques par principe mais qu’ils se souviennent que le risque entreprise est inévitable, qu’il est parfois élevé mais qu’il se calcule, se gère sur la durée, se partage. À ce sujet, une question se pose : le risque PME s’est-il aggravé depuis 20 ou 30 ans ? L’ACPR a publié une étude sur le risque en matière de crédit à l’habitat aux particuliers. Il n’en existe pas sur les PME et pourtant la problématique de leur risque est au cœur des nouvelles réglementations et des réponses que l’on souhaite apporter. Le sentiment est que ce risque ne s’est pas accru, mais sa perception et la capacité à l’appréhender, oui. Il en résulte une accentuation du décalage entre les entreprises considérées comme de bons risques et les autres. C’est sans doute dans ce sentiment de sélectivité accrue et dans la façon dont les banques travaillent ou doivent travailler que réside le malentendu avec certaines PME.
Face aux besoins des entreprises, aux risques qu’elles présentent, la réponse d’un financement par les marchés est-elle justifiée ? N’est-ce pas déporter le problème que d’estimer que le risque que le déposant bancaire ou l’assuré ne doit pas subir, l’épargnant en Bourse lui peut le supporter ? Premier constat brutal : pour les TPE/PME et une bonne partie des ETI, soit plus de 99 % des entreprises, les financements de marché sont trop chers, trop curieux, trop compliqués et très sélectifs.
Faut-il parler de désintermédiation ?
La désintermédiation annoncée de ces financements de marché peut-elle répondre au besoin de proximité et de compréhension par les financeurs de l’activité et du risque entreprise ? Existe-t-il véritablement un lien direct entre l’épargnant, l’investisseur et l’entreprise ? On n’achète pas d’actions directement à une entreprise, il y a au contraire une multitude d’intervenants, et que dire du rôle des banques et des assurances dans les OPCVM eux-mêmes écrans entre l’épargnant et l’entreprise et gérés par une société de gestion ?
La question n’est pas celle de la légitimité des intermédiaires qui sont présents et sans doute incontournables dans la quasi-totalité des situations de financement, mais de montrer que la différence entre banques et marché n’est pas dans l’intermédiation. Les entreprises comprennent fort bien la différence entre un crédit et des fonds propres. Elles voient bien que le risque n’y est pas le même et n’est donc pas traité de la même façon. Mais vis-à-vis d’un financeur, quel qu’il soit, les questions sont similaires. Les attentes sont donc les mêmes car du point de vue des entreprises, banquiers et investisseurs remplissent le même rôle économique.
Des nouveaux produits de marché à tester
Au-delà de cette question, les nouveaux produits annoncés sur les marchés sont-ils, comme ils le prétendent, vraiment ciblés sur les ETI et PME ? Dans la pratique, ils ne concernent en réalité ni les PME ni la plupart des ETI dont les caractéristiques de taille sont plus proches des PME. On voit néanmoins des initiatives louables comme les fonds de prêts à l’économie ; on salue aussi l’idée de ne pas demander aux entreprises s’adressant au marché plus de renseignements que n’en demandent les banques ; on suit de près dans cette logique la question du fichier FIBEN et de son éventuelle ouverture et plus généralement la question de l’analyse financière des PME à un prix raisonnable – en clair, pas celui du « marché ».
Revenir aux fondamentaux
Nous avons évoqué plus haut la proximité indispensable financeurs-financés dont l’absence est sans doute un des facteurs explicatifs des crises bancaires : le risque vient aussi de la mauvaise connaissance que les investisseurs ont parfois du marché qu’ils visent, faisant prévaloir la connaissance du produit financier qu’ils utilisent. Mais il est donc à craindre que l’on ne retrouve dans les financements de marché les mêmes biais que ceux constatés dans les financements bancaires, et qui sont plus liés aux comportements des acteurs du système financier qu’à la nature ou l’origine de ressources financières.
Les questions les plus fondamentales en matière de financement des entreprises restent donc posées : le rôle économique d’un système financier global, les définitions du risque et de la rentabilité, la relation financeur-financé.