Cet article appartient au dossier : Citoyens, politique et finance : des relations complexes.

Perspective historique

Les Français face aux banques et à la finance

La crise entamée en 2007-2008 a pu raviver un sentiment d’hostilité ou de méfiance envers les banques dans l’opinion publique française, sentiment qui s’inscrit dans l’histoire des relations entre les Français et les institutions financières. Cette perception en partie négative, voire « anticapitaliste », date au moins de la IIIe République, période marquée par des affaires de corruption et scandales mêlant politiques, financiers et petits épargnants. Voici une évocation de l’histoire des crises d’opinion entre les Français, les banquiers et les politiques depuis la fin du XIXe siècle.

bourse

L'auteur

    • Professeur émérite & chercheur en histoire économique
      Sciences Po Bordeaux et UMR GRETHA-Université de Bordeaux

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°356

Citoyens, politique et finance : des relations complexes

À propos de la perception négative de la finance, on croyait que tout avait été dit, par les historiens, les polémistes, les penseurs religieux ! Or la crise de 2007-2008, les aléas de nombreuses entreprises, les crises subies par certaines banques, ont relancé les débats torrides autour de la légitimité des banques et de la finance en général. « Mon ennemi, c’est la finance ! », avait même osé proclamer en substance un futur président de la République en 2012, en opposant « économie réelle » et rôle de la Place bancaire… Comment expliquer ce regain de ressentiment ? Comment s’insère ce mouvement d’humeur dans l’histoire même de la perception du monde de l’argent par les Français ?

La peur du marché avivée par les révolutions des années 1980-2000

On peut penser que ce débat a été ravivé quand les institutions bancaires et financières ont été « livrées au marché », comme cela a pu être formulé. La déréglementation a allégé nombre de barrières, en France en 1984, en Europe ou aux États-Unis, avec l’abrogation de la loi Glass-Steagall par Bill Clinton en 1999. Le second mandat du président François Mitterrand à partir de 1988 a vu la promotion d’une concurrence qui devait permettre aux banques et aux marchés de contribuer à la relance de l’économie et de l’emploi, et l’État a encouragé la prise de risques et la banalisation des établissements. C’en était fini de la « spécialisation » et l’on peut penser que les autorités de contrôle ont été elles-mêmes peu ou prou décontenancées (au mieux) ou parties prenantes (au pire) de cette libération des statuts mais aussi des énergies entrepreneuriales.

La peur des marchés s’est soudain cristallisée, en deux étapes :

  • au milieu des années 1990, avec la chute de banques ayant pris trop de risques (Crédit Lyonnais, Crédit foncier) ;
  • et en 2007-2008, avec la crise des établissements impliqués d’une façon ou d’une autre dans la grande crise transatlantique (Dexia, Natixis-Caisses d’épargne, Crédit immobilier français, Société Générale, BNP Paribas même avec la suspension de certains produits de placement en août 2008, etc.).

Certes, dans son ensemble, le système bancaire français a tenu bon ; les dégâts ont été bien cantonnés ; les autorités ont réagi vite (création de BPCE, par exemple) ; la régulation et la supervision se sont imposées à l’échelle internationale (les accords de Bâle), européenne (Mécanisme européen de stabilité, MES) et française (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution).

Des secousses de la Place bancaire en 1993 à nos jours, soit depuis un quart de siècle déjà, une partie de l’opinion n’a cessé de frissonner devant des crises ponctuelles ou générales, et, parfois, de fustiger les marchés de l’argent. Le mouvement Finance Watch, des ouvrages critiques (comme ceux de Martine Orange [1] ou de Marc Roche [2]) ou académiques (comme Crises et régulation bancaires, sous notre codirection [3]), des articles de presse à charge, quelques procès même (affaire Kerviel, etc.) ont contribué à une distanciation à plusieurs niveaux. Critiquer les banques est devenu une antienne banale ; Jérôme Kerviel a été perçu parfois comme une sorte de Robin des bois, marchant du Vatican au Palais de Justice tel un pèlerin menant une quasi-croisade. Pire encore, le rôle d’experts issus de la maison Rothschild, auprès de deux présidents successifs, a ravivé le ressentiment contre la grande porosité entre privé et public par le biais des réseaux d’influence. Les années récentes ont ainsi remis à l’ordre du jour des relents de sentiments qui s’étaient déjà cristallisés dans l’Histoire.

Pourtant, dès octobre 1988, l’Association française des banques a perçu l’enjeu de la perception des banques par la « Cité », en organisant le colloque Banque et opinion. Le défi d’un nouveau dialogue, dans le cadre des Premières Journées de la communication bancaire-Bancom. L’Association d’économie financière, où se côtoient universitaires et banquiers, à l’origine sous l’égide du programme Finance, éthique, confiance, conduit à l’initiative de la Caisse des dépôts, a reflété cette conscience des enjeux cognitifs en publiant chaque année, à partir de 1994, un Rapport moral sur l’argent dans le monde, avec des accents mis sur les risques de corruption, de blanchiment ou de crise de tel ou tel marché. Bref, la peur du marché, de ce mouvement de libéralisation des marchés de l’argent, de l’émergence de nouveaux produits financiers, a été prise en considération dès le début de cette révolution de la banque et de la finance. Et des historiens n’ont pas manqué de scruter, eux aussi, le rapport entre l’argent et la Cité, en l’insérant dans un cadre historique large [4].

Des thématiques vieilles comme la IIIe République

Les révélations récentes des Panama Papers ont fait resurgir Panama dans les souvenirs anticapitalistes : le « scandale de Panama » avait déjà frappé l’opinion au tournant des années 1890 : chute financière de la Compagnie du canal de Panama animée par Ferdinand de Lesseps, corruption de dizaines de députés ayant voté l’autorisation d’emprunt par l’entreprise, placement par les banques de ces obligations sans avenir… Sans cesse, à chaque crise, l’enjeu de la « confiance » est réapparu, par le biais de crises révélant tout à coup des bilans truqués, de « mauvaises pratiques », des banquiers trop « ardents » (disait alors la Banque de France) car prenant trop de risques dans leurs prêts aux entreprises, d’où des crises de liquidité, voire de solvabilité, et des chutes retentissantes… L’effondrement du Crédit mobilier des frères Pereire en 1867, du Comptoir d’escompte de Paris de la maison Hentsch en 1889, de la Banque nationale de crédit en 1932 puis de dizaines de banques moyennes-grandes régionales aura ébranlé la Place parisienne, ouvert la voie à des polémiques dans la presse et dans les milieux politiques et à un trouble de la confiance dans l’opinion.

C’est aussi la confiance dans la Cité qui a pâti de telles crises. En effet, souvent, l’opinion apprenait l’existence de collusions entre banquiers et membres de la classe politique, avec des sièges d’administrateur, des va-et-vient entre entreprises et gouvernement, le paiement de subventions à la presse pour des articles vantant telle ou telle émission de titres ou telle firme… La correspondance du représentant à Paris du monde des affaires russes, Arthur Raffalovitch, a confirmé la mobilisation des « plumes d’affaires » pour inciter le grand public à la souscription des titres de l’État et des sociétés russes dans les années 1890-1910 (affaire dévoilée dans L’Abominable Vénalité de la presse en 1931). Les Républicains ont dénoncé la proximité des banquiers et du Second Empire, avec par exemple le banquier Léon Fould, devenu ministre des Finances…

Mais les ministres de la IIIe République eux-mêmes ont rapidement bénéficié du soutien de milieux d’affaires, avec par exemple le ministre des Finances Léon Say, proche des Rothschild. Ceux-ci ont été accusés d’avoir joué un rôle dans la chute de la Banque de l’Union générale en 1882, qui était proche de la communauté catholique et conservatrice. Ces collusions et crises ont débouché, à la fin des années 1880, sur une vague d’anticapitalisme et d’antisémitisme, sur des séries de caricatures dans la presse illustrée (comme L’Assiette au beurre), sur des romans populaires impliquant des brasseurs d’argent (Le Million de Jules Claretie en 1882, Les Drames de l’argent de Raoul de Navery en 1883, L’Argent d’Émile Zola en 1891…). Une critique récurrente étant celle de la propension des banques à financer des opérations internationales, en faveur des pays étrangers (Russie, Amérique latine, Amérique du Nord), au mépris du « patriotisme économique » et aux dépens de la modernisation des entreprises françaises. Cela aurait justifié aussi l’interdiction d’exporter des capitaux entre 1918 et 1928 au profit de la reconstruction, et n’a pas empêché les banques et les industriels de se déployer en Europe centrale dans l’entre-deux-guerres en levant des fonds hors de Paris.

Un entre-deux-guerres propice aux sautes d’opinion

L’apogée de ces critiques, avec un relais diffus dans l’opinion, est bien sûr le fameux « Mur d’argent » en 1925-1926 : des banquiers, dont des membres de la Haute Banque, ont été accusés d’avoir agi au sein du Conseil de régence de la Banque de France et dans la presse, afin de saper les bases du Cartel des gauches arrivé au pouvoir en 1924, d’où le glissement du centre-gauche d’Herriot au centre-droit de Poincaré en été 1926 (et d’où l’ouvrage de J.-L. Chastanet, député socialiste de l’Isère, La République des banquiers, en 1925).

Désormais, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’influence de la finance contre la gauche, les déboires de financiers et banquiers trop ambitieux (affaires Marthe Hanau, Albert Oustric, voire Stavisky), et des affaires de collusion ont nourri des courants d’opinion hostiles à la Place bancaire, à l’influence supposée des « Deux Cent familles » identifiées par des hommes politiques au milieu des années 1930, et surtout par nombre de publications (comme Le Crapouillot), voire aussi une opposition à la République parlementaire. Il faut en sus évoquer une nouvelle vague d’antisémitisme et de complotisme, avec le mythe de la Synarchie (des financiers s’alliant avec l’extrême droite). Maurice Privat publie ainsi Oustric & Cie (collection « Documents secrets ») en 1932 et Augustin Hamon Les Maîtres de la France. La féodalité financière dans les banques, aux Éditions sociales internationales en 1936. Ce serait la peur de « l’argent caché » – pour reprendre le titre du remarquable livre de Jean-Noël Jeanneney (1984), L’argent caché. Milieux d’affaires et pouvoirs politiques dans la France du XXe siècle.

Les élans anticapitalistes de la fin du XXe siècle

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les nationalisations des quatre grandes banques de dépôts, de la Banque de France et d’une trentaine de compagnies d’assurance en 1946 s’expliquent en partie par la volonté d’assainir la Place en contenant les intérêts privés et en servant mieux le financement de la Reconstruction, tandis que se multipliaient des établissements semi-publics. Mais la renaissance de la « grande finance », de banques d’affaires (Banque de l’Indochine), de compagnies financières (Suez, Paribas, Agp, etc.), les batailles boursières, ravivent la crainte de la domination de la France et dorénavant aussi de l’Europe par « les gnomes de Zurich » (expression d’un ministre anglais), par la spéculation… Le mot « spéculation » revient à la mode, pour dénoncer des banquiers d’affaires recomposant le capitalisme selon des critères financiers et au profit des « multinationales ». Mitterrand et son Union de la gauche ont dès lors inclus le combat contre celles-ci dans leur programme, ce qui conduit au vaste mouvement de nationalisations de 1982 qui a concerné les banques d’affaires Paribas, Rothschild, Worms ou Suez-Indosuez.

On aura compris que, face à l’argent, à la finance, aux marchés, aux banquiers, des crises d’opinion ont été récurrentes. On en revient souvent à la notion de « faute », sinon de « péché », comme on le faisait déjà dès le Moyen Âge, quand étaient apparues les maisons italiennes ou flamandes : les écrits des théologiens, la peinture, avaient déjà traité le sujet, ce qui avait conduit de grands bourgeois à financer des vitraux ou des tableaux dans les églises, pour éviter le Purgatoire sinon l’Enfer… Et l’on peut penser que les stratégies actuelles de mécénat sont peut-être animées du même esprit : prouver que l’argent n’est pas le mal absolu…

 

Bibliographie

Hubert Bonin (1991), « The Political Influence of Bankers and Financiers in France in the Years 1850-1960 », chapitre XII, in Youssef Cassis (dir.), Finance & Financiers in European History (1880-1960), Cambridge University Press-Éditions de la Maison des sciences de l’homme (actes du colloque de Genève, 1989), pp. 219-242.

Hubert Bonin (2011), « Les banques françaises devant l’opinion (des années 1840 aux années 1950) », in Alya Aglan, Olivier Feiertag et Yannick Marec (dir.), Les Français et l’argent, XIXe-XXe siècles. Entre fantasmes et réalités, Presses universitaires de Rennes, pp. 281-302.

Hubert Bonin (2015), « En quête de distorsions cognitives. Le paradoxe de la libéralisation bancaire : levier de la future crise de 2007-2008 ou levier du progrès économique ? », in Hubert Bonin & Jean-Marc Figuet (dir.), Crises et régulation bancaires. Les cheminements de l’instabilité et de la stabilité bancaires, Droz, pp. 109-150.

Hubert Bonin (2011), Des banquiers lucides dans le boum et la tempête ? (2004-2010), Textuel.

André Gueslin (2007), Mythologies de l’argent. Essai sur l’histoire des représentations de la richesse et de la pauvreté dans la France contemporaine (XIXe-XXe siècles), Economica.

Olivier Dard (1998), La Synarchie ou le mythe du complot permanent, Perrin.

Patrick Éveno (2002), « L’image du Crédit lyonnais à travers la presse française », in Bernard Desjardins, Michel Lescure, Roger Nougaret, Alain Plessis et André Straus (dir.), Le Crédit lyonnais, 1863-1986. Études historiques, Droz, pp. 833-850.

 

 

[1] Martine Orange, Ces Messieurs de Lazard, Albin Michel, 2006 ; Rothschild, une banque au pouvoir, Albin Michel, 2012.

[2] Marc Roche, Histoire secrète d’un krach qui dure, Paris, Albin Michel, 2016 ; Les Banksters. Voyage chez mes amis capitalistes, Albin Michel, 2014 ; La Banque. Comment Goldman Sachs dirige le monde, Albin Michel, 2010.

[3] Hubert Bonin et Jean-Marc Figuet (dir.), Crises et régulation bancaires. Les cheminements de l’instabilité et de la stabilité bancaires (Hommages à Dominique Lacoue-Labarthe), Droz, 2015.

[4] Jean-Noël Jeanneney, L’argent caché. Milieux d’affaires et pouvoirs politiques dans la France du XXe siècle, Seuil, 2e éd., 1984. Patrick Éveno, « L’image du Crédit lyonnais à travers la presse française », in Bernard Desjardins, Michel Lescure, Roger Nougaret, Alain Plessis et André Straus (dir.), Le Crédit lyonnais, 1863-1986. Études historiques, Droz, 2002, pp. 833-850. « Les banques françaises devant l’opinion (des années 1840 aux années 1950) », in Alya Aglan, Olivier Feiertag et Yannick Marec (dir.), Les Français et l’argent, XIX-XXe siècles. Entre fantasmes et réalités, collection « Histoire », Presses universitaires de Rennes, 2011, pp. 281-302.

 

Sommaire du dossier

Citoyens, politique et finance : des relations complexes

Articles du(des) même(s) auteur(s)

Sur le même sujet