Pourquoi avoir créé le Fonds multilatéral d’investissement (MIF ou FOMIN en espagnol) ?
Le MIF a été créé en 1994 sur une initiative de George Bush père. L’idée était de lever des fonds pour aider certains pays d’Amérique latine et des Caraïbes (ALC) à développer leur secteur privé, en particulier les PME, dans un contexte d’intenses privatisations. Nous sommes financés directement par les gouvernements de 39 pays. Cela représentait 1,2 milliard de dollars à la création, auxquels se sont ajoutés 500 millions lors d’une deuxième levée en 2005. Le MIF est une institution unique en son genre parmi les banques multilatérales de développement : nous sommes une sorte de laboratoire souhaité par un ensemble de bailleurs de fonds gouvernementaux pour financer des projets sur la région ALC, d’où la décision de confier l’administration du fonds à la Banque Interaméricaine de Développement (BID). Mais nos objectifs et notre gouvernance sont distincts de ceux de la BID.
En quoi votre action est-elle différente de celle de la BID ?
Historiquement, la BID, comme la plupart des banques multilatérales, traite principalement avec les acteurs publics. Aujourd’hui, le paysage de l’aide au développement a considérablement évolué et elles prennent conscience du poids du secteur privé. Alors qu’auparavant, elles travaillaient pour le secteur privé, elles travaillent aujourd’hui de plus en plus avec lui.
Par ailleurs, alors que la BID travaille sur des stratégies de long terme et cible des réformes structurelles (construction d’infrastructures, amélioration du système de santé…), le MIF essaie d’identifier des îlots de rationalité dans un environnement institutionnel et juridique souvent défavorable aux affaires. Nous sommes en quelque sorte une équipe « SWAT », un commando parachuté dans certaines zones pour tester des projets, avec pour objectif de prouver, avec de vrais chiffres, qu’il existe des solutions collectives et durables à la pauvreté, pouvant être dupliquées ailleurs.
Quels sont vos moyens d’intervention ?
Tout d’abord, nous ne travaillons que dans le cadre de partenariats, ce qui nous permet de réaliser un effet de levier : nous sommes engagés dans nos projets à hauteur de 1,3 milliard de dollars, mais avec nos partenaires, ce sont au total 3 milliards de dollars qui ont été investis. Dans le cas des fonds de capital-risque, notre participation ne dépasse même pas les 5 %. L’ADN de notre action est de réunir autour de la table des gens qui, sans nous, ne se rencontreraient pas obligatoirement.
70 % de notre intervention se fait sous forme de subventions. Il s’agit de renforcer ce que nous appelons les connaissances implicites des populations (protection de la jeunesse, lutte contre l’illettrisme financier…). L’objectif est de donner le pouvoir aux populations défavorisées de sortir de la pauvreté, en égalisant le terrain de la concurrence et en luttant contre les asymétries d’information. C’est une stratégie d’empowerment.
En dehors des subventions, nous avons toute une palette d’outils, allant des garanties à l’investissement en fonds propres ou quasi-fonds propres, en passant par les prêts back-to-back. Nous avons investi dans 66 sociétés de capital-risque spécialisées sur le créneau des toutes petites entreprises.
Avec quel type d’entreprise nouez-vous des partenariats ?
Par exemple, nous travaillons avec une entreprise brésilienne de construction, autour du chantier d’une route qui transforme profondément la vie des bergers qui vivent là. Cette entreprise veut minimiser l’impact du chantier ; elle a les fonds pour le faire mais pas le savoir-faire. Nous intervenons donc d’une part financièrement, d’autre part en faisant appel à une ONG reconnue localement. Nous ne faisons pas que signer un chèque : nous accompagnons le projet pour s’assurer de sa bonne réalisation et pour garantir qu’il a un impact réel sur les populations.
Nous travaillons également avec des entreprises multinationales, qui sont de plus en plus crédibles en matière de responsabilité sociale. La notion de « shared value » développée par
Travaillez-vous également avec des banques ?
Tout à fait, nous avons par exemple un programme de lutte contre l’illettrisme financier, avec pour partenaires des organisations aussi variées que Goldman Sachs (voir Encadré 1), la Thunderbird Business School en Californie et le Gouvernement australien. Nous avons collaboré avec les banques, notamment espagnoles, sur le sujet des transferts d’argent, afin de réduire au maximum le coût de la transaction tout en stimulant la bancarisation des migrants. Le coût d’un transfert a été réduit de manière drastique, passant de 15 à 5 % de la somme en une dizaine d’années. Les cajas espagnoles ont été tout particulièrement innovantes, créant des produits de micro-épargne et s’alliant avec de petites banques locales, supports des institutions de microfinance, afin que l’argent envoyé aille réellement dans les villages.
Nous essayons également de pousser les banques à pratiquer le downscaling, c’est-à-dire à s’intéresser à des clientèles défavorisées avec lesquelles elles n’ont pas pour habitude de traiter, en particulier les TPE qui n’ont pas de garantie à offrir en collatéral à un prêt et qui sont le fonds de commerce des institutions de microfinance (IMF). Nous offrons aux banques une méthodologie, nous les mettons en contact avec des IMF et nous leur prouvons par l’exemple que s’attaquer à cette clientèle n’est pas aussi risqué qu’elles le croient.
Quelles sont vos actions contre le risque de corruption ?
Nous avons recours au cofinancement : nous exigeons de nos partenaires locaux qu’ils investissent eux aussi leur argent, y compris si ce sont des organisations avec peu de moyens financiers. Si le travail est mal fait, eux aussi perdent de l’argent.
Par ailleurs, nous sommes très impliqués sur le terrain, nous ne nous contentons pas des comptes rendus : la paperasse administrative est généralement très bien remplie en cas de corruption ! Le MIF compte une centaine de salariés, auxquels s’ajoutent quelque 80 consultants et des étudiants locaux bénévoles. Les autres institutions multilatérales ont tendance à verser leurs fonds soit aux gouvernements, soit aux BINGO, c’est-à-dire aux grosses ONG (« Big NGO »). Nous, nous voulons développer des capacités localement, pour qu’il y ait une vie après notre départ.
Lors d’un colloque récent de la BID, George Soros expliquait : « Dans ma vie, j’ai fait deux choses : gagner de l’argent et le dépenser. Et c’est le dépenser qui était le plus difficile ». Ceux qui assurent qu’il est aisé de financer des projets de développement ne disent pas la vérité. Nous avons un système d’évaluation des projets et de suivi de la qualité de leur déroulement. Si les critères ne sont pas remplis, nous pouvons annuler le projet, ce qui arrive dans 10 % des cas.
Travaillez-vous avec des agences de développement bilatérales ?
Oui. Dans un monde où les fonds publics sont rares, il est de notre responsabilité de mieux se coordonner, conformément aux engagements de la Déclaration de Paris (voir Encadré 2). La première étape de notre travail est donc de cartographier qui est actif sur le secteur et la région que nous ciblons. Parfois, une idée qui nous semble innovante peut déjà être exploitée par beaucoup d’autres intervenants. Ensuite, nous cherchons à déceler où sont les meilleures pratiques. Enfin, nous nous posons les questions suivantes : pouvons-nous avoir un impact ? Le projet pourra-t-il être reproduit à plus grande échelle ailleurs ? Si ce n’est pas le cas, nous ne menons pas à bien notre idée.
Nous travaillons également avec d’autres organisations multilatérales, dans le souci de favoriser les transferts Sud-Sud. Nous avons par exemple des programmes avec la Banque Africaine de Développement sur les transferts d’argent. Une partie de notre travail consiste à trouver comment partager nos leçons, comment déployer à plus large échelle nos projets et influer sur les choix des organismes multilatéraux.
Quelle place occupent aujourd’hui les fondations privées, comme celle de Bill & Melinda Gates, dans le paysage du financement du développement ?
Leur place est essentielle. Outre leurs moyens financiers considérables, elles sont très douées pour mettre sous le feu des projecteurs les problèmes des populations. Nous avons bien entendu des programmes en commun, mais elles sont avant tout focalisées sur les grandes causes (éradication du Sida ou de la malaria, lutte contre la malnutrition ou développement du système de santé). Ce sont des causes tout ce qu’il y a de plus nobles, mais ce n’est pas notre spécialité. Notre défi est donc de leur montrer comment, par nos actions, nous répondons aussi à leurs objectifs.
Avez-vous l’intention de lever de nouveaux fonds ?
Oui, à l’horizon 2015. 70 % de nos fonds sont distribués sous forme de subvention. Les 30 % restants, malgré les bons taux de retour sur investissement que nous enregistrons, ne suffisent pas à compenser ces sorties.
Il doit être plus difficile aujourd’hui de taper à la porte des gouvernements occidentaux pour leur demander des fonds supplémentaires…
Oui, c’est vrai, mais je suis optimiste. Nous avons aidé 4 millions de PME sur la zone ALC. Nous avons aidé beaucoup de gens à sortir de la pauvreté et nous avons contribué à ce que les personnes à la base de la pyramide ne basculent pas dans l’extrême pauvreté. Nous les aidons à exprimer leur potentiel et à accumuler du capital pour construire leur société. Pour les gouvernements occidentaux, investir dans le MIF est un très bon moyen d’aider les gens à se donner les moyens de réussir.