« Les banques arabes ont été moins affectées par la crise »

Installée dès la fin des années 1970 en Europe, la National Bank of Abu Dhabi accompagnait à sa création les investisseurs des Émirats dans leurs projets européens. Aujourd’hui, elle veut être également un interlocuteur privilégié des entreprises européennes.

Exportations de l'UE 27 vers ses principaux partenaires de la zone MENA

L'auteur

  • Fadi Halout
    • Directeur général de la succursale française
      National Bank of Abu Dhabi
    • Membre du bureau
      Cercle des économistes arabes

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°737 bis

Quand la National Bank of Abu Dhabi (NBAD) est-elle arrivée en Europe ?

Elle s’est installée au Royaume-Uni en 1978 et en France un an plus tard. Suite au premier choc pétrolier, les ressources financières des pays du Golfe se sont considérablement développées. Pour les banques de la région, il était dès lors nécessaire d’accompagner leurs ressortissants dans leurs investissements en Europe. Plusieurs autres banques arabes [1] ont d’ailleurs fait de même au cours de cette période.

La vocation de NBAD en Europe a-t-elle évolué depuis la fin des années 1970 ?

Au départ, il s’agissait de fournir des services bancaires à la clientèle émiratie en Europe. Aujourd’hui, nous accompagnons non seulement les fonds et les investisseurs arabes, mais également de grandes sociétés européennes qui font appel à nos services dans le cadre de leurs activités au Moyen-Orient. Nous sommes en quelque sorte un pont entre les deux zones géographiques. Ce nouveau pan de notre activité est apparu dès les années 1980, avec le développement des échanges avec l’Égypte. Après une période d’étiolement, notre activité s’est considérablement développée avec l’essor des échanges commerciaux entre l’Europe et le Moyen-Orient, et ce dans plusieurs secteurs comme l’énergie, la construction, les transports, le dessalement et le traitement des eaux ou encore l’agroalimentaire.

Quels services offrez-vous à ces entreprises ?

En plus de nos activités de financements immobiliers, nos succursales européennes fournissent aux entreprises des services spécialisés tels que les émissions de garanties de marché, lettres de crédit, back-to-back, escomptes, financement, etc. Pour les entreprises déjà implantées au Moyen-Orient, nous les accompagnons également via les financements de projet, de la banque conseil ou encore du cash management. Ce sont alors nos équipes locales qui prennent le relais. Pour les entreprises européennes, faire appel à une banque arabe permet de diversifier leur relation bancaire et d’accéder à une très bonne connaissance de la zone MENA [2] et de ses spécificités contractuelles et commerciales.

Avez-vous des alliances avec des banques européennes pour ce type de projets ?

Il ne s’agit pas d’alliances au sens strict mais plutôt de coopération, sans notion d’exclusivité. Les banques européennes présentes dans ces régions ont, pour la plupart, besoin de partenaires locaux. Inversement, la NBAD peut faire appel aux banques européennes pour participer à un pool bancaire en vue de syndiquer de très grands financements de projets ou des émissions de dettes. C’est un échange de bons procédés : de façon générale, les banques arabes ont accès à la capacité de distribution des banques européennes qui bénéficient en retour de l’expertise des banques régionales auprès de la clientèle locale, publique ou privée.

Pourquoi vous être prioritairement développés à Londres plutôt qu'à Paris ?

La direction régionale Europe de la NBAD est située à Londres. Elle coordonne nos activités européennes. Mais du point de vue légal, les deux succursales de Londres et Paris sont directement rattachées au siège du groupe qui est à Abou Dhabi.

Les banques des pays du Golfe sont, d’une manière générale, plus présentes à Londres, contrairement aux banques libanaises par exemple, plus actives à Paris. Cette situation a tout d’abord des raisons historiques : les Britanniques étaient plus présents dans la péninsule arabique, dont certains dépendaient de la Couronne avant leur indépendance. L’argument de la langue compte également. Elle est d’ailleurs un élément fondamental que l’on oublie souvent lorsqu’on compare la Place financière de Paris à celle de Londres. Enfin, en matière d’investissements immobiliers, le volume d’affaires est plus important avec le Royaume-Uni.

La National Bank of Abu Dhabi est-elle présente dans d’autres pays européens, en dehors du Royaume-Uni et de la France ?

Nous avons créé une filiale de banque privée en Suisse en 2007, ce qui est d’ailleurs assez récent comparé à d’autres banques arabes. Il était important que nous soyons présents sur une place de la renommée de celle de Genève, pour servir nos clients selon les standards de qualité suisses, en proposant une palette de solutions financières complémentaires à celle offerte par notre réseau existant. L’idée est véritablement de proposer un service global à nos clients.

Quel rôle les banques arabes veulent-elles jouer sur la scène internationale dans cette période d’après-crise financière ?

Les événements de 2007-2008 ont montré qu’une crise peut arriver n’importe où. Les banques arabes ont été moins affectées que les autres. Elles disposaient d’un tel réservoir local de projets à financer qu’elles avaient peu de raisons de prendre des risques supplémentaires en se positionnant sur certaines catégories d’actifs. Ces financements locaux leur assuraient de surcroît de fortes marges. Par ailleurs, de nombreuses banques centrales de la région se sont montrées tout à fait prudentes en les dissuadant de recourir à des placements exotiques pour compte propre. Très peu de banques arabes étaient ainsi exposées directement aux subprimes. Elles ont en outre réussi à gagner la confiance des entreprises européennes qui ont de plus en recours à leurs services. Cela étant, les banques arabes recherchent actuellement des relais de croissance au-delà de leurs marchés locaux, avec une plus grande ouverture à l’international et regardent aujourd’hui l’Asie. La NBAD a ainsi ouvert sa succursale à Hong Kong en 2009.

Qu’en est-il de la volonté des banques arabes de compter plus dans les grandes discussions internationales ?

Les banques arabes sont de taille plus modeste que les groupes occidentaux. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite est le seul pays arabe membre du G20. Mais les pays arabes peuvent toutefois peser de manière indirecte et moins formelle sur les discussions internationales via leurs fonds souverains.

Les troubles politiques actuels peuvent-ils remettre en cause la volonté de développement des banques arabes ?

Non, pas pour l’instant. Il s’agit de troubles certes importants mais j’ose croire qu’il s’agit d’une crise passagère.

La crise de Dubaï est finalement celle qui a le plus impacté la région…

Il y a certainement eu une mauvaise gestion de la communication lors de cette crise. Au tout début, un vent de panique a soufflé, qui a pris une ampleur très importante aux États-Unis et en Europe. Il a été alimenté par le manque de communication des autorités locales, alors que plusieurs jours fériés s’enchaînaient. Ces autorités faisaient pourtant le nécessaire pour soutenir les entités de Dubaï en difficulté. Au final, la sortie de crise s’est faite de manière douce, avec l’aide d’Abou Dhabi et du gouvernement fédéral des Émirats arabes unis. La crise de Dubaï aura été ainsi moins grave que la crise des dettes souveraines européennes par exemple. Elle a en revanche été une leçon en matière de communication avec les marchés internationaux. Elle a également conduit à une meilleure coordination au niveau de la fédération des Émirats. Une fusion des places boursières locales [3] est ainsi à l’étude, de même qu’une harmonisation des politiques douanières

Propos recueillis par Séverine Leboucher

[1] Quatre banques du Golfe disposent aujourd’hui de l’agrément de la Banque de France : deux banques du Qatar (Qatar National Bank et Al Khaliji), une banque des Émirats arabes unis (la National Bank of Abu Dhabi) et une banque du Koweït (National Bank of Kowait), NDLR.

[2] Moyen-Orient et Afrique du Nord.

[3] Abu Dhabi Security Exchange, Dubai Financial Market et Nasdaq Dubai, les deux derniers s’étant déjà rapprochés depuis cet été.

 

Sommaire du dossier

Pays arabes/Europe : quelles stratégies pour les banques ?

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