La souveraineté nationale, telle qu’on l’entend généralement, repose sur deux piliers : la défense et la finance. Ni la défense, ni la finance ne sont gérées à l’échelon européen, on est donc loin de la souveraineté – même si quelques approches en ce sens sont intéressantes. Pour accéder à la souveraineté financière, il faut en premier lieu une unification des règles juridiques et des politiques économiques. Aux États-Unis, les régions sont très diverses, mais partagent une constitution, un système économique et une monnaie uniques. Ce n’est pas le cas en Europe, qui, pour ce qui est de la seule zone euro, est composée de dix-neuf collectivités individuelles aux prérogatives nationales. Sur le plan financier, il n’y a pas en Europe un Trésor national, comme aux États-Unis, mais plusieurs Trésors. Certes, ces dix-neuf collectivités émettent une monnaie identique, l’euro, mais selon des caractéristiques différentes. Elles reflètent ce que le marché pense de chacun de ces pays.
Unifier les règles
Les règles qui président à la banque sont elles aussi très disparates. Au sein d’une véritable union bancaire, les acteurs bancaires pourraient centraliser leurs ressources, leurs liquidités, leurs réserves et bénéficier des économies d’échelle correspondantes. Le système actuel est tout autre. Dans les différents États de l’Union, les filiales des grandes banques sont régies par des règles nationales, dites du "host country", le pays qui accueille la filiale. Cette dissociation empêche désormais les grands groupes bancaires de bénéficier d’effets d’échelle dont, paradoxalement, ils disposaient il y a une dizaine d’années. Nous avons donc reculé. Il y avait un espace bancaire commun, mais on n’en parlait pas; aujourd’hui, on parle d’union bancaire, mais elle n’existe pas.
L’Europe a certes fait un pas "hamiltonien"
J’ajouterai cette contradiction supplémentaire: les balances des paiements de certains pays de l’Union européenne sont déficitaires. Parmi eux, la France qui, comme quelques autres, souffre de ce qu’on appelle un déficit structurel de sa balance des paiements courants. Dans un ensemble unifié comme le sont les États-Unis, certains États sont en déficit des balances des paiements, d’autres sont en surplus. L’équilibre se fait par le jeu du marché. Il se passe le contraire en Europe, où, par exemple, la balance des paiements courants française n’est pas financée par les excédents de l’Allemagne, qui sont investis sur le marché international. Pour combler son déficit, la France est contrainte de vendre des titres à des non-résidents. Nous ne disposons donc pas de ce qui fait le succès américain, la puissance du marché financier domestique.
Inspirer confiance
Pour ce qui concerne la France, la première chose à faire serait de corriger le déficit structurel, dont la pérennité n’est pas écrite dans le ciel. Nous n’avons pas toujours été en déficit de balance des paiements: quand je travaillais avec Pierre Bérégovoy, la balance des paiements française était excédentaire. Si, depuis une quinzaine d’années, nous nous sommes enfoncés dans le déficit, c’est parce que nous avons laissé dépérir notre industrie. Les industries françaises sont tellement accablées de charges, issues de l’excès de la dépense publique, qu’elles ne peuvent plus résister et ferment. Restent les services, qui ne suffisent pas à une balance des paiements équilibrée et à une France forte. C’est pour cette raison que la France doit d’abord s’occuper d’elle-même, rétablir ses comptes extérieurs, ne plus dépendre des entrées de capitaux des non-résidents, qui représentent à peu près la moitié des souscriptions d’obligations assimilables du Trésor (OAT).
Il faut ensuite inspirer confiance. Pourquoi les surplus allemands ne viennent-ils pas irriguer le financement du déficit structurel français? Parce que la politique économique française est trop hétérogène, ce qui amène les Allemands à douter de notre capacité à être de vrais et durables partenaires. Quand le doute s’instille dans l’esprit d’un ensemble comme l’UE, l’Union monétaire devient bancale. On dit souvent que "L’union fait la force"; on devrait dire aussi que "la force – de chaque État membre – fait l’Union".
Dans mon livre "40 ans d’égarements économiques"
Pour rendre notre pays plus attractif, pour sauver nos entreprises, pour qu’elles se remettent à investir, à recruter, il nous faudrait réduire à zéro (et pas à cinq) les six points de PIB d’écart de charges. Ce n’est pas impossible – d’autres y sont parvenus. Le sujet, qui devrait les inspirer, est pourtant absent des débats électoraux. On dit que l’on veut améliorer le taux d’emploi des jeunes. Mais qui va s’en charger? Pas l’administration. C’est le rôle des entreprises… que l'on les empêche de recruter et d’investir: le serpent se mord la queue.
Un quinquennat à ne pas gâcher
En matière de finances publiques, nous faisons fausse route. Bercy vient d’effectuer un exercice louable sur la restauration à terme de nos finances publiques, mais qui n’interviendra qu’après le prochain quinquennat, en 2027. Je suis déçu par cette présentation pluriannuelle. C’est se tromper d’objectif. La dette publique devrait être ramenée de 125% à 117% du PIB en 2027? Cela n’a aucun sens et pas beaucoup d'intérêt. Ce qui en aurait, ce serait que dans les cinq prochaines années, on étudie l’utilisation de la dépense publique, ministère par ministère et service par service, afin d’aboutir à une administration à la fois plus performante et moins pléthorique. Ces économies permettaient aux entreprises de respirer et d’investir, en faisant en sorte que les charges excessives qui pèsent sur elles soient ramenées au plus vite à l’étiage européen. Le Canada et la Suède l’ont fait. À la place, Bercy propose de raboter légèrement la croissance annuelle – en termes réels – de notre dépense publique, en la ramenant de 1% à 0,70% par an. Que gagnerait-on à cette méthode? La sous-compétitivité de nos entreprises passerait de six à quatre points de PIB environ, ce qui serait insuffisant pour restaurer leur vitalité. Ce serait un quinquennat de gâché. Cette boussole ne mène nulle part.
Il y a d’autres pistes. Ainsi, la France n’a-t-elle pas suffisamment développé son système de retraites complémentaires par capitalisation. Si l’on regarde les actifs financiers des ménages en France, on constate que les retraites complémentaires par capitalisation représentent une partie extrêmement modeste de l’ensemble de l’épargne financière des ménages. C’est 5,4% en France, contre quelque 15% en Allemagne. Alors que, selon une statistique de l’Autorité des marchés financiers, 71% des Français souhaitent une retraite complémentaire, à laquelle ils recourent pourtant si peu.