Les années 2019 et 2020 marquent le retour en force des gestionnaires d’actifs, après cinq années de faible croissance, et en particulier une année 2018 au cours de laquelle le montant mondial des actifs sous gestion a diminué d’environ 2 000 milliards de dollars. 2020 est une année de forte croissance (+11 % à 103 000 milliards de dollars sous gestion) avec une collecte forte, de l’ordre de 3 % des encours, portée notamment par la bonne performance des marchés.
Pourtant, malgré cette reprise et la bonne tenue de l’activité face à la crise sanitaire, les défis structurels que représente en particulier l’orientation à la baisse des frais de gestion ont continué de peser sur le secteur. Les efforts faits sur les coûts (dont le ratio en pourcentage des encours sous gestion a diminué de près de 3 points de base en cinq ans) ne parviennent pas à compenser la perte de revenus, ce qui conduit à une stabilité du résultat d'exploitation moyen au niveau de l’an dernier, soit 34 % (ce même résultat était de 36 % il y a 4 ans).
De multiples transformations en cours
Quatre grandes tendances se dessinent. La première, c’est la poursuite de la croissance en volume de la gestion passive. Les investissements passifs ont globalement progressé plus rapidement que toute autre catégorie de produits, avec des encours en augmentation de quasiment 20 % en 2020. Mais bien que le succès de cette famille de produits soit susceptible de durer, avec une croissance estimée à environ 10 % par an au cours des cinq prochaines années, sa part dans les revenus globaux des gestionnaires d’actifs restera limitée (de l’ordre de 7 %), compte tenu du faible niveau de départ des revenus (en moyenne 10 points de base des encours) et de la pression croissante sur les prix, intensifiée par la course à l’échelle et les mouvements de rapprochement entre acteurs.
La deuxième tendance est celle de l’investissement responsable. Elle est déjà ancienne et, depuis la définition en 2005 des principes de l’investissement responsable par l’initiative PRI (« Principles of Responsible Investment »), beaucoup de chemin a été parcouru. Aujourd’hui de nombreux gestionnaires d'actifs ont renforcé leurs compétences et ressources en matière de données, de recherche et d'analyse sur les sujets ESG (environnement, social, gouvernance), et ont augmenté la rigueur avec laquelle ils intègrent ces critères extra-financiers dans leurs stratégies d’investissement, toutes classes d’actifs confondues. Ainsi, la palette de méthodologies d’intégration s’est fortement enrichie, bien au-delà des règles initiales d’exclusion : ajustement de l’analyse fondamentale, intégration best-in-class, alignement des portefeuilles d’investissement sur les scénarios de développement durable, politique de vote et d’engagement, etc. Les évolutions récentes de la réglementation (en particulier le règlement Disclosure – SFDR) poussent à plus de transparence pour les clients, via notamment une nouvelle typologie pour caractériser les produits ESG. Aujourd’hui, de nombreux gestionnaires d’actifs ont pris des engagements forts d’intégration ESG, par exemple le « 100 % ESG » (ensemble des fonds ouverts intégrant les critères ESG) ou la Net Zero Asset Management Initiative (dont l’objectif est d’atteindre la neutralité carbone en 2050). Lancée en décembre 2020, elle regroupe aujourd’hui 87 signataires pesant un tiers des actifs sous gestion mondiaux. Loin de stopper cette tendance, la crise sanitaire a eu pour effet de l’amplifier, avec une forte collecte constatée sur les fonds ESG.
La qualité de l’expérience client représente le troisième enjeu, notamment sur le marché des particuliers. Ce nouvel avantage compétitif prend de plus en plus d’importance : on ne vend plus de produits d’épargne longue sur la base d’arguments techniques. Il faut réellement faire la différence en offrant du sur-mesure, non seulement pour les produits mais aussi dans la relation tissée avec le client, pour que ses projets à court et long terme soient au cœur du dialogue. Dans un contexte très difficile (taux bas, pression sur les ratios de solvabilité, volatilité des marchés…), les assureurs et gestionnaires d’actifs proposent des logiques renforcées de conseil, au-delà des obligations réglementaires. L’utilisation de la donnée fait également la différence lorsqu’il s’agit de comprendre les besoins des clients et d’anticiper leurs flux de souscriptions et de rachats, pour une meilleure gestion du risque de liquidité.
Un poids croissant de la gestion alternative
La quatrième tendance, sans doute la plus importante, est celle du développement de la gestion alternative et des actifs réels et privés. La gestion alternative recouvre différentes natures d’activités, et en particulier le private equity, l’investissement immobilier, les hedge funds, mais aussi la dette privée (notamment corporate) ou l’investissement en infrastructures.
Les produits alternatifs représentaient moins de 10 % du total des actifs sous gestion du marché en 2003. Ce chiffre est monté à 15 % en 2020. Surtout, ils devraient engendrer près de 46 % des revenus mondiaux du secteur d'ici 2025, grâce à cette forte croissance des volumes et des niveaux de marge plus élevés que dans la gestion d’actifs cotés. Les classes d’actifs traditionnelles (gestion actions et obligations « vanille »), elles, ne représentent plus qu’un tiers des encours (contre 60 % en 2003) et 15 % des revenus.
Plusieurs facteurs expliquent ce succès. Évoquons d’abord la demande des investisseurs institutionnels pour des performances accrues, des rendements non corrélés, des primes d’illiquidité et des profils de performance atypiques, dans un contexte de taux bas. Mais il faut aussi évoquer la perspective d’un appétit croissant de certains segments de particuliers avertis pour ce type de produits. Ce à quoi s’ajoute le sentiment de participer au financement d’actifs tangibles de l’économie réelle. Pourtant la route n’est pas toujours simple pour les gestionnaires d’actifs : bien travailler sur ces classes d’actifs nécessite des compétences particulières et des investissements importants, en maîtrisant un environnement réglementaire complexe.
Les actifs non cotés plébiscités
La croissance globale de la gestion alternative dissimule cependant certains écarts. Ainsi, les hedge funds perdent de la vitesse. Leur volatilité est importante et ils n’ont pas tenu leur promesse de surperformance (leur performance est en moyenne en retrait sur celle des grands indices). Ainsi, sur les cinq dernières années, leur croissance stagne à 3 %. Ce sont les grands acteurs, ceux disposant de plus de 5 milliards de dollars d’encours, qui en captent l’essentiel.
L’investissement dans le non-coté se montre en revanche florissant. Il représente plus de 2/3 des encours et des revenus de la gestion alternative, ces derniers progressant beaucoup plus vite que le marché. La dette privée, le private equity et les infrastructures ont augmenté de 10 à 15 %, tandis que l’immobilier est à +5 %. D’ici 2024, l’ensemble du non-coté devrait peser 70 % des encours et des revenus de la gestion alternative. Les frais élevés et le manque de liquidité ne sont pas un frein à l’engouement pour ces classes d’actifs. L’investissement dans le non-coté a en moyenne mieux performé que l’investissement dans le coté sur les 20 dernières années. Et les managers des fonds concernés ont acquis une légitimité et une expertise que plus personne ne conteste. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à analyser les multiples de valorisation des acteurs spécialisés qui s’envolent eux aussi, tandis que les boutiques spécialisées attirent la convoitise des grands gestionnaires d’actifs.
Quelles sont alors les clés de la réussite du non-coté ? Les investisseurs affluent. L’enjeu est plutôt de trouver les actifs dans lesquels investir, correspondant aux critères de qualité fixés et d’arriver à les sourcer suffisamment tôt sans subir la montée des prix liée à un marché en forte croissance. L'origination, le sourcing et l’analyse demeurent des axes majeurs de différenciation. Les acteurs ont intérêt à investir dans des capacités leur procurant un avantage unique et durable, par exemple en se concentrant sur une spécialisation approfondie dans un secteur ou une région ou en adoptant des technologies numériques leur permettant d’évaluer plus efficacement un ensemble plus large de transactions potentielles. Par ailleurs, il faut rappeler que 70 % de la création de valeur en private equity provient de l’amélioration du résultat opérationnel des sociétés en portefeuille. Les gestionnaires gagneront donc à nouer des partenariats avec des spécialistes de l’excellence opérationnelle ou à s’équiper de compétences internes pour aller chercher ces sources de création de valeur et ainsi sécuriser la performance des fonds.
D’une façon générale, le marché de la gestion alternative est en train de se consolider. La tendance est à sa polarisation entre des acteurs de niche (spécialistes se focalisant sur quelques stratégies d’investissement, experts d’un secteur ou d’une classe d’actifs) et des grands acteurs capturant l’essentiel des flux (43 % des parts de marché leur revenaient en 2018). La taille de ces « one stop shop », capables d’offrir toute la gamme des produits, leur permet de bénéficier de synergies et d’effets d’échelle. Elle contribue à la force de leur marque et leur confère de l’expertise et des ressources, ainsi qu’une meilleure résistance aux aléas du marché, avec des dispositifs de contrôles renforcés.
Des stratégies de développement multiples
Dans un contexte de concurrence forte (et de ressources à déployer limitées), les gérants alternatifs voient se dessiner quatre stratégies de croissance, pas forcément exclusives les unes des autres. La première, c’est bien sûr la croissance externe. Mais cette option nécessite d’importantes capacités financières tant les valorisations des gestionnaires cibles sont élevées, ainsi qu’une connaissance profonde du marché et de ses dynamiques. La deuxième, c’est le partenariat stratégique visant à renforcer le modèle opérationnel, par exemple pour se spécialiser sur certains secteurs (e.g. opérations technologiques), ou pour travailler sur la création de valeur post-achat des actifs.
Les deux dernières stratégies, plus en rupture, pourraient venir bousculer le paysage actuel. Un gérant traditionnel, centré sur les marchés cotés, entrant sur ce marché pourrait par exemple chercher à mettre en place un modèle low-cost susceptible de remettre en question la structure de coûts des opérateurs historiques, de la même manière que certains véhicules, comme les ETF, ont transformé la gestion traditionnelle. Nous pouvons également envisager l’intégration de produits alternatifs dans d'autres véhicules d'investissement comprenant aussi une poche cotée plus liquide. Des évolutions réglementaires aux États-Unis ou en Europe vont actuellement dans ce sens. En tout état de cause, le paysage des produits alternatifs semble bien parti pour demeurer un espace concurrentiel dynamique et innovant dans les années à venir.