Le point de vue d'une banque centrale

Fluidifier la circulation des titres à l’échelle de l’Eurosystème

Créé le

09.01.2012

-

Mis à jour le

17.01.2012

Avec la crise, le recours croissant des établissements de crédit au guichet des banques centrales fait de ces dernières des acteurs de premier plan sur la question du collatéral. Pour l’Eurosystème, il est impératif de faciliter la circulation de ce collatéral entre les frontières. Une recherche de nouvelles poches de collatéral potentiel est également en cours.

En quoi consiste le Collateral Central Bank Management (CCBM) ? Dans quelle mesure peut-il être amélioré ?

La plate-forme CCBM a été mise en place avec l’introduction de l’euro pour permettre les échanges de collatéral transfrontières liés aux opérations de crédit avec les banques centrales de l’Eurosystème (opérations de politique monétaire, mais aussi apport de « pouvoir d’achat » dans les systèmes de règlement [1] ). L’objectif est aujourd’hui de fluidifier davantage ce fonctionnement et de créer un véritable outil de Gestion globale des garanties (3G) européen. Qu’importe le pays dans lequel se trouve le collatéral, les positions seront consolidées en un point unique : c’est l’un des enjeux de la nouvelle plate-forme, dite « CCBM2 ».

Quel progrès constituerait cette plate-forme CCBM2 pour les banques ?

Derrière ce projet de « 3G européen », il y a deux attentes principales du marché : le développement de services de repo tripartite transfrontière et la levée de la règle de rapatriement (rapatriation rule). Cette dernière, mise en place à la création de l’euro, impose que le collatéral étranger mobilisé auprès de l’Eurosystème via le CCBM doive être livré auprès du dépositaire central (CSD) d’émission, ce qui contraint les établissements de crédit à transférer les titres concernés du CSD où ils sont détenus vers le CSD d’émission. Avec la suppression de la règle de rapatriement, le collatéral mobilisé auprès de l’Eurosystème pourra être livré auprès du CSD où ils sont détenus en conservation. Ainsi, les contreparties pourront détenir leurs titres auprès du CSD de leur choix. Cette levée facilitera l’utilisation transfrontière du collatéral, notamment au travers du repo tripartite.

Pourquoi avoir mis en place une telle règle ?

À la mise en place de l’euro, tous les pays n’étaient pas au même niveau d’intégration de leurs infrastructures de post-marché. La volonté était de mettre tous les participants à niveau avant d’ouvrir les frontières. À l’époque, le collatéral n’était pas l’enjeu qu’il est aujourd’hui. Désormais, cette règle n’a plus de raison d’être maintenue durablement.

Quel est l’état d’avancement du projet CCBM2 ?

Le projet tel que défini initialement nécessite un travail d’harmonisation conséquent, par exemple sur la question des opérations sur titres (OST). Ce travail prend du temps et ferait vraisemblablement coïncider le lancement de CCBM2 avec des phases de test de Target 2 Securities (T2S) [2] . Cela n’est pas souhaitable. L’important est d’éviter tout risque d’interférence avec le projet T2S. CCBM2 ne restera donc pas dans sa configuration initiale avant le lancement de T2S : une révision de son périmètre est en cours d’examen au niveau de l’Eurosystème pour identifier ce qu’il convient ou non de délivrer en amont de T2S. En tout état de cause, les points principaux attendus par le marché, à savoir les services de repo tripartite transfrontières et la suppression de la règle de rapatriement, seront préservés avant le lancement de T2S. L’impact de cette révision sera donc limité pour les banques commerciales.

Par ailleurs, 2012 est marquée par une évolution majeure dans le domaine du collatéral avec le démarrage de la nouvelle plate-forme unique pour la valorisation du collatéral en avril prochain. Il s’agit du CEPH (Common Eurosystem Pricing Hub). Cet outil permettra d’avoir quotidiennement un prix unique pour chacun des 30 000 actifs éligibles au refinancement de l’Eurosystème. Auparavant, chaque banque centrale nationale produisait sa propre valorisation, selon des règles totalement harmonisées mais des données de base qui pouvaient parfois légèrement différer (heures de capture des prix distinctes, différents fournisseurs de données financières…). Avec le CEPH, les banques centrales nationales ont mis en commun leurs expertises sur les produits complexes ou non à valoriser. C’est une avancée majeure. La plate-forme elle-même sera hébergée à Paris et à Francfort. L’étape suivante sera la valorisation des credit claims [3] . C’est un projet en cours de mise en place.

Début décembre, la BCE a autorisé les banques centrales nationales de l’Eurosystème à accepter davantage de credit claims pour les opérations de refinancement. Que cela change-t-il dans les faits ?

Avec l’euro, il a fallu unifier les listes de titres considérés comme éligibles par chaque banque centrale. La France et l’Allemagne, en particulier, utilisaient beaucoup les credit claims. Ils ont été naturellement conservés dans la liste unique, mais certains pays y ont peu recours. Pendant la crise, ces credit claims ont montré une remarquable robustesse.

L’Eurosystème a donc décidé en décembre d’élargir leurs conditions d’acceptation par les banques centrales nationales, à titre temporaire. Pour être acceptés, ces credit claims devront répondre à des « critères spécifiques d’éligibilité » qui doivent être précisés mi-janvier par chacune des banques centrales nationales intéressées puis validés par le conseil des gouverneurs de la BCE. Il s’agit de passer en revue les catégories de credit claims qui permettraient d’augmenter la masse de collatéral disponible tout en préservant la sécurité de l’Eurosystème.

Pourquoi avoir opté pour cette gestion décentralisée des credit claims ?

Il s’agit tout d’abord de tenir compte des spécificités de chaque pays. L’harmonisation prendrait davantage de temps.  Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer les contraintes du post-marché : tous les pays n’ont pas les infrastructures en place pour faire remonter de manière fluide les crédits du niveau local au siège de l’établissement bancaire, puis à la banque centrale, simplement parce que tous les pays n’ont pas la même « tradition » d’utilisation des credit claims.

En décembre, la BCE a également assoupli les critères d’éligibilité de certains produits titrisés. Est-ce par peur d’un « collateral crunch » ?

La masse de collatéral mobilisable est considérable. Il est vrai que les institutions financières ont davantage recours aux échanges collatéralisés et y sont encouragées par les autorités dans le domaine OTC.  L’idée est d’accompagner cette hausse de la demande de collatéral et de sécuriser le collatéral disponible. Plus il y a de collatéral dans le système, plus on améliore les conditions de liquidité. Par ailleurs, nous avons réalisé des progrès dans la mesure du risque réellement porté par ces titres. Notre analyse est désormais plus fine et il faut en tenir compte dans nos critères d’éligibilité.

Pourriez-vous accepter à nouveau les actions ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour.

En novembre, vous avez participé au lancement d’une offre de services de repo tripartite sur la Place de Paris [4] . Quel accueil avez-vous reçu de la part des utilisateurs ?

Le lancement de la phase 1 a été un succès. Les banques ont désormais la possibilité de mobiliser auprès de l’Eurosystème, via la Banque de France, les titres dédiés aux opérations de repo tripartite détenus en  Euroclear France, pourvu qu’ils soient éligibles. C’est Euroclear France qui propose un module de sélection optimisée et automatique des titres. Ce service tripartite connecté à la banque centrale garantit aux banques participantes la possibilité de refinancer les titres qu’elles détiennent dans le cadre d’opérations de repo tripartite, soit en direct (les titres du pool dédié aux opérations de repo tripartite), soit qu’elles les ont reçus comme collatéral via des transactions en repo tripartite. Cela contribue à améliorer les conditions de fonctionnement du marché monétaire. Les prochaines phases du projet sont la possibilité d’opérations bilatérales de repo tripartite entre banques commerciales en février prochain, puis la possibilité de compenser les opérations de repo tripartite via LCH.Clearnet SA en juin prochain, et l’élargissement du périmètre des titres éligibles au service en novembre.

1 Lire à ce sujet l’article de Richard Comotto, « Les utilisations du collatéral par les marchés financiers ». 2 T2S est la future plate-forme de règlement-livraison de titres commune à l’ensemble de la zone euro et même au-delà. Son lancement est prévu par vagues pour 2015 (lire aussi le dossier de Revue Banque n° 744 sur le post-marché) (NDLR). 3 Créances bancaires pouvant être apportées comme collatéral (NDLR). 4 Lire aussi l’encadré p.xx sur l’offre de repo tripartite de la Place de Paris (NDLR).

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº299
Notes :
1 Lire à ce sujet l’article de Richard Comotto, « Les utilisations du collatéral par les marchés financiers ».
2 T2S est la future plate-forme de règlement-livraison de titres commune à l’ensemble de la zone euro et même au-delà. Son lancement est prévu par vagues pour 2015 (lire aussi le dossier de Revue Banque n° 744 sur le post-marché) (NDLR).
3 Créances bancaires pouvant être apportées comme collatéral (NDLR).
4 Lire aussi l’encadré p.xx sur l’offre de repo tripartite de la Place de Paris (NDLR).