Capitaux privés

Le financement par les marchés de capitaux africains

Créé le

28.09.2020

Pour financer les infrastructures en Afrique en attirant des capitaux privés, comme le recommande la Banque africaine de développement, le directeur général de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) suggère de développer des instruments obligataires classiques et innovants, mais aussi de passer par les marchés des actions. Il prône l’intégration des bourses du continent.

La question du financement des infrastructures a toujours été centrale dans les réflexions visant à renforcer les leviers de la croissance économique en Afrique. Selon la Banque Mondiale, l’état déplorable des infrastructures, particulièrement en Afrique subsaharienne, freine la croissance économique des pays concernés de 2 % chaque année, tout en limitant jusqu’à 40 % la productivité des entreprises. Par ailleurs, l'Afrique devrait investir 5 % de son PIB dans les infrastructures et 4 % supplémentaires dans leur entretien, afin d'atteindre le taux de croissance de 7 % nécessaire pour réduire de moitié la pauvreté [1] .

Face à cette situation, il est fondamental de savoir quelles sont les catégories d’infrastructures à financer et avec quels types de financement

De façon générale, on peut identifier deux catégories d’infrastructures à financer : les infrastructures de base (routes, autoroutes, ponts, aéroports, électricité, énergie, eau, etc.) d’une part, et les infrastructures de production agricole et industrielle, d’autre part.

Les investissements dans les infrastructures de base relèvent traditionnellement des États et de plus en plus d’un Partenariat public-privé (PPP). Quant aux infrastructures agricoles et industrielles, leurs financements sont majoritairement l’apanage des groupes agro-industriels internationaux et locaux, relevant généralement du secteur privé, qui recourent essentiellement à des emprunts bancaires (95 % des entreprises en Afrique ont recours à des financements bancaires [2] ) ou de bailleurs de fonds ayant vocation à financer le secteur privé comme les banques de développement, les fonds d’investissement, etc.

Malgré la disponibilité de ces sources de financement, l’état des lieux des infrastructures en Afrique laisse apparaître un retard très important comparé aux autres continents.

En effet, d’après les dernières estimations de la Banque africaine de développement (BAD), publiées en 2017 [3] , 130 à 170 milliards de dollars par an seraient nécessaires au développement des infrastructures du Continent, avec un gap de financement de l’ordre de 68 à 108 milliards de dollars. Ces chiffres sont beaucoup plus élevés que les estimations précédentes, publiées par l’Agence française de Développement (AFD) et la Banque Mondiale, en 2009, qui estimaient les besoins annuels à 93 milliards de dollars et le gap annuel de financement à 31 milliards de dollars.

Ces statistiques montrent bien l’urgence, pour les États africains, de revoir leurs stratégies en matière de financement de leurs infrastructures, en se focalisant de moins en moins sur le financement public concessionnel.

A ce propos, la BAD recommande, à travers son rapport sur les infrastructures, la nécessité pour l’Afrique d’attirer les capitaux privés afin d’accélérer le développement des principales infrastructures qui lui permettront de réaliser son potentiel de développement. Les États sont sensibilisés à trouver de nouveaux mécanismes et outils pour financer leurs besoins en infrastructures les plus urgents.

Il est clair que les investissements, aussi bien dans les infrastructures de base que dans les secteurs agro-industriels, nécessitent des financements à long terme qui requièrent une nouvelle approche, notamment la sollicitation des marchés de capitaux. En effet, les marchés de capitaux ont suffisamment démontré, dans les autres régions du monde, qu’ils constituent l’une des voies privilégiées pour la mobilisation des ressources à long terme, en vue du financement des investissements productifs et structurants.

Dès lors, l’enjeu est de savoir quels sont les instruments de financement à développer sur les marchés de capitaux pour le financement des projets d’infrastructures en Afrique

Les besoins de financement en infrastructures pourraient être couverts par le recours aux marchés obligataires, à travers des instruments traditionnels et innovants, tout en favorisant une meilleure intervention des investisseurs institutionnels. Le financement par les marchés actions n’est également pas à exclure.

Sur les marchés obligataires, les besoins en infrastructures peuvent être couverts par les emprunts obligataires classiques, les emprunts obligataires municipaux, les project bonds, etc. S’agissant des instruments obligataires innovants, on peut citer à titre d’exemple, les diaspora bonds, les green bonds, les climate bonds, les sanitary bonds, les social bonds, les education bonds, les sukuks, etc.

En ce qui concerne l’UEMOA [4] , il y a lieu de noter une bonne dynamique du marché des capitaux, en terme d’émissions d’instruments traditionnels et innovants pour le financement des projets d’infrastructures au sein des États membres.

En effet, depuis 1998, 9 367 milliards de francs CFA (FCFA – 1 FCFA = 0,0015 euro, ndlr) ont été levés sur le marché financier régional de l’UEMOA [5] par emprunts obligataires, essentiellement destinés au financement des ponts et chaussées, des infrastructures aéroportuaires, des équipements de télécommunication et de TIC, des travaux de réhabilitation d’écoles, d’universités, d’infrastructures sanitaires, etc. Citons, en particulier, l’émission, sur les 6 dernières années, de six sukuks pour 815,95 milliards de FCFA levés [6] , et le succès du Diaspora bond de la Banque d’Habitat du Sénégal (BHS), qui a levé 20 milliards de FCFA en 2019. Plus récemment, en juillet 2020, l’emprunt de la SONATEL (Société nationale des télécommunications) du Sénégal, a permis de mobiliser 100 milliards de FCFA, ce qui constitue la plus importante levée de fonds sur le marché, depuis sa création, par une entreprise du secteur privé.

Ce dynamisme des émissions d’emprunts permet à la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) [7] de jouir d’un des plus importants marchés obligataires du Continent, avec 76 lignes cotées, au 18 septembre 2020, pour une capitalisation de 5 582,6 milliards FCFA, en progression de 17 315,62 % depuis sa création en 1998.

Par ailleurs, les récentes évolutions nous confortent dans l’idée que l’un des enseignements de la présente crise sanitaire liée à la pandémie de la Covid-19 que nous traversons est que, le marché obligataire sera très actif, au cours de la prochaine décennie, à travers les instruments traditionnels, mais également les instruments innovants. En effet, au 1er trimestre 2020, le marché obligataire, au niveau mondial, s’est illustré positivement avec des émissions d'obligations sociales et de développement durable à hauteur de 25,4 milliards de dollars US, soit une hausse de 69 % comparé au 1er trimestre 2019 ; dont environ 13,2 milliards de dollars  des ressources dédiées à la lutte contre la Covid-19.

En dehors des marchés obligataires, le développement du marché des actions est également fondamental

Les enjeux de l’industrialisation nécessitent que les entreprises africaines lèvent des ressources par l’ouverture de leur capital en vue de se doter, entre autres, des équipements de production modernes.

Sur les 6 dernières années, la BRVM a enregistré l’admission de neuf nouvelles sociétés (IPO) sur son marché des actions, pour 232,12 milliards de FCFA levés, au-dessus de la moyenne africaine. Tous ces IPO ont été sursouscrits, témoignant de l’attrait des investisseurs [8] pour les titres cotés à la BRVM. Au 18 septembre 2020, la BRVM compte 46 sociétés cotées issues de sept secteurs d’activité : industrie, services publics, finances, transport, agriculture, distribution et BTP.

De façon générale, compte tenu de l’importance des besoins sur le continent africain, il y a lieu de se demander quelles sont les approches à privilégier pour assurer un meilleur financement des infrastructures par les marchés de capitaux

Au regard de la fragmentation du continent et de ses marchés, il convient de privilégier des approches régionales. En effet, l’enjeu d’une telle approche, dans le financement des infrastructures, serait de susciter une croissance ainsi qu’une industrialisation durable et inclusive en Afrique, tout en assurant sur le Continent la promotion des groupes industriels pouvant desservir plusieurs pays à la fois sans toutefois être délocalisés.

Pour tous ces différents aspects, il faudrait des plateformes de mobilisation de ressources beaucoup plus larges, notamment des marchés de capitaux régionaux ou à l’échelle continentale.

Sur cette base, l’intégration des bourses du continent s’avère primordiale.

Cet aspect a été très tôt perçu par les autorités de la CEDEAO [9] , qui ont initié, en 2013, un projet d’intégration des places boursières de l’espace communautaire (notamment les bourses du Nigéria, du Ghana, du Cap Vert, de la Sierra Leone et la BRVM) : le West African Capital Market Integration (WACMI).

Notons également l’important projet, sous l’égide de l’Association des bourses africaines, qui vise à établir une connexion des bourses de Johannesburg, du Caire, de Casablanca, du Nigéria, de Nairobi, de Maurice et de la BRVM. Ce projet, dénommé AELP (African Exchanges Linkage Project), est financé par la BAD à travers un fonds coréen et a pour objectif de faciliter les transactions boursières à l’échelle continentale en donnant un accès unique aux investisseurs. Il est prévu de voir le jour au début de l’année 2021.

Tous les efforts de l’ensemble des acteurs de l’écosystème doivent être fédérés pour la réalisation effective de ces projets structurants pour les économies africaines.

 

1 Rapport Banque Mondiale, 2009.
2 Paris Europlace, « Désintermédiation du financement des entreprises en Afrique », 2015.
3 Rapport BAD, « Perspectives économiques en Afrique 2018 ».
4 L’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) est composée de huit États membres : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo.
5 La création du « marché financier régional » est intervenue le 3 juillet 1996, avec la signature d’une Convention portant création du Conseil régional de l’épargne publique et des marchés financiers (CREPMF) en tant qu’Autorité de régulation. Toutefois, son lancement a été effectif le 16 septembre 1998, avec le démarrage des activités de la BRVM et du DC/BR.
6 Deux sukuks de l’État de Côte d’Ivoire, deux sukuks de l’État du Sénégal, un sukuk de l’État du Togo et un sukuk de l’État du Mali.
7 La BRVM est la bourse commune aux huit États membres de l’UEMOA.
8 Personnes physiques et morales – Répartition par zones de résidence : 76,37 % dans l’UEMOA ; 6,04 % en Afrique (hors UEMOA) ; 10,28 % aux États-Unis ; 7,26 % en Europe ; 0,05 % dans les autres régions du monde.
9 La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) est composée de quinze pays membres : Bénin, Burkina Faso, Cap Vert, Côte d'Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone et Togo.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº395
Notes :
1 Rapport Banque Mondiale, 2009.
2 Paris Europlace, « Désintermédiation du financement des entreprises en Afrique », 2015.
3 Rapport BAD, « Perspectives économiques en Afrique 2018 ».
4 L’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) est composée de huit États membres : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo.
5 La création du « marché financier régional » est intervenue le 3 juillet 1996, avec la signature d’une Convention portant création du Conseil régional de l’épargne publique et des marchés financiers (CREPMF) en tant qu’Autorité de régulation. Toutefois, son lancement a été effectif le 16 septembre 1998, avec le démarrage des activités de la BRVM et du DC/BR.
6 Deux sukuks de l’État de Côte d’Ivoire, deux sukuks de l’État du Sénégal, un sukuk de l’État du Togo et un sukuk de l’État du Mali.
7 La BRVM est la bourse commune aux huit États membres de l’UEMOA.
8 Personnes physiques et morales – Répartition par zones de résidence : 76,37 % dans l’UEMOA ; 6,04 % en Afrique (hors UEMOA) ; 10,28 % aux États-Unis ; 7,26 % en Europe ; 0,05 % dans les autres régions du monde.
9 La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) est composée de quinze pays membres : Bénin, Burkina Faso, Cap Vert, Côte d'Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone et Togo.