Gestion d'actifs

Le financement de l’énergie dans la perspective des investisseurs institutionnels

Créé le

20.01.2020

Les investisseurs institutionnels sont de plus en plus présents dans les financements de projets d'infrastructure dans le secteur énergétique qui constituent désormais une classe d'actifs à part entière. Depuis 2018, les investissements dans les nouveaux projets d’énergie renouvelable ont dépassé ceux réalisés dans les énergies fossiles.

Joseph Schumpeter plaçait la finance au cœur de sa théorie de l’innovation, apportant les fonds nécessaires aux entrepreneurs chargés de trouver des débouchés dans l’économie réelle. L’économiste autrichien mettait cependant l’emphase sur un type d’acteur unique : les banques. Il manquait d’interroger la multiplicité des acteurs financiers avec leurs spécificités, et l’impact de cette diversité sur les choix de financement et donc une forme de directionnalité induite par la finance. Or les assureurs, réassureurs, fonds de pension et autres fonds souverains occupent aujourd’hui une place centrale sur les marchés financiers. Ces investisseurs institutionnels gèrent un montant estimé à plus de 80 trillions de dollars [1] à l’échelle de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Face à la diminution des financements accordés par les banques et les États depuis la crise financière de 2008, ces collecteurs et gérants d’épargne et de primes d’assurance sont désormais vus comme un recours pour combler cette insuffisance. Les besoins non couverts d’ici à 2040 sont en effet estimés à près de 15 trillions de dollars [2] pour atteindre les objectifs de développement et de transition énergétique du G20.

Les investisseurs institutionnels représentent une source de capitaux à long terme. Leurs passifs sont traditionnellement bâtis autour de titres liquides de bonne qualité – une majorité d’obligations – avec un horizon d’investissement lié à la nature de long terme de leurs engagements. Les portefeuilles se sont mondialisés, avec un intérêt grandissant pour les marchés dits alternatifs et une diversification vers de nouvelles catégories d’actifs. Si la part des investissements relatifs aux énergies renouvelables représente toujours une portion très minoritaire (moins de 2 % du total des actifs dans les pays de l’OCDE [3] ) du fait de nombreuses contraintes réglementaires et commerciales, celle-ci connaît une croissance soutenue. Depuis 2018, la constitution d’équipes spécialisées au sein des investisseurs institutionnels, la généralisation des projets d’infrastructure et d’énergie comme classe d’actif à part entière, de multiples innovations financières permettant d’atténuer le risque ainsi que l’activisme des apporteurs de capitaux ont permis aux investissements dans les nouveaux projets d’énergie renouvelable de dépasser ceux réalisés dans les énergies fossiles [4] .

Un groupe hétérogène avec des incitations similaires

Pour mettre ces investisseurs en perspective, les fonds de pension détiennent plus de 25 000 milliards de dollars d’actifs, si bien que ces derniers constituent une source décisive de capitaux de long terme pour le développement d’énergies renouvelables à grande échelle. Les fonds publics de réserve pour les retraites tels que celui des fonctionnaires de l’État de Californie – un des plus grands au monde par encours – ciblent activement des projets d’infrastructure comme classe d’actif à part entière. Plusieurs grandes sociétés d’assurance à travers le monde se sont engagées à investir dans des infrastructures respectueuses de l’environnement. Mais au-delà de vanter les qualités écologiques d’un actif, il s’agit de démontrer sa performance financière corrigée des risques sur la durée.

Les arguments sont nombreux : les projets d’infrastructure et d’énergie représentent aux yeux des investisseurs institutionnels une opportunité de diversification de leurs investissements ainsi que de gestion actif-passif, les maturités y étant plus longues que la plupart des émissions obligataires conventionnelles. Le traitement favorable de ce type d’actif sous le régime de Solvency II depuis 2015, avec une diminution de la charge de capital de 30 % en moyenne, a également incité les compagnies d’assurance à accroître leurs investissements dans les projets d’infrastructure éligibles. Enfin, ces projets bénéficient d’une prime de complexité et de liquidité rendant leurs rendements d’autant plus attractifs dans un monde de taux bas. Il s’agit d’une rémunération complémentaire versée aux investisseurs afin de compenser le manque de liquidité de l'actif acheté du fait de maturités très longues et de fondamentaux économiques complexes nécessitant des équipes qualifiées. À maturité égale, il n’est pas rare de voir un projet d’infrastructure (autoroute, éolien offshore, etc.) avec des taux d’intérêt 200 points de base au-dessus de l’obligation de l’État dans lequel le projet est domicilié.

Contrairement aux énergies fossiles, les énergies durables sont sujettes à une moindre volatilité des cours. Les projets éoliens et solaires photovoltaïques – comptant pour 80 % des investissements dans les énergies renouvelables – ont une durée de vie qui peut dépasser les vingt-cinq ans. Ces derniers s’accompagnent souvent de garanties de la part des constructeurs, de contrats d’achat et d’un soutien public au travers des institutions multilatérales. La baisse des coûts liés aux énergies solaires et éoliennes a même permis aux économies développées de passer d’un modèle avec des accords d’exploitation [5] à celui d’un plus grand risque commercial (fluctuation des prix d’achat sans le support des gouvernements). Enfin, les investisseurs trouvent dans les projets d’infrastructures les bénéfices de la diversification du fait d’une corrélation faible [6] avec le reste des marchés actions et obligations. Ces derniers offrent en sus une protection effective contre l’inflation, ce qui n’est plus le cas des obligations – support d’investissement historiquement privilégié par les investisseurs institutionnels – autant que par le passé.

Les fonds de placement proposent aux particuliers un moyen simple d’investir leur épargne dans des titres variés. Certes de nombreux fonds continuent à financer les énergies fossiles, y compris le charbon comme en Australie, ou au travers de la réplication passive des grands indices boursiers par les Exchange traded funds (ETF) [7] . Mais en Europe, les banques privées ainsi que les gérants d’actifs perçoivent depuis plusieurs années un activisme croissant des clients dans leurs choix d’investissement au prisme de critères dits « ESG » (Environnement, sociétal, gouvernance) : les secteurs associés à des externalités négatives, incluant les énergies fossiles, sont régulièrement exclus. Les agences de notation de critères ESG ont acquis une influence certaine, en témoigne le rachat de Vigeo Eiris par Moody’s. La plupart des sociétés de gestion ont désormais une grille d’analyse ESG qui n’est plus seulement cosmétique : le label TEEC (Transition énergétique et écologique pour le climat) du ministère de la Transition Écologique et Solidaire, exclut les secteurs nucléaires et les énergies fossiles. Enfin, plusieurs fonds souverains (plus de 10 000 milliards de dollars), qui ont des dispositifs d’investissement affectés à des fins spécifiques et sont détenus par une administration centrale, ont adoptés des critères similaires. Après l’exclusion du pétrole, le fonds norvégien veut maintenant investir dans les énergies renouvelables non cotées.

L’innovation financière pour attirer les investissements verts

L’industrie des énergies renouvelables étant très capitalistique, les porteurs de projets doivent sans cesse rechercher des capitaux pour financer leur développement. Pour attirer les investisseurs, les développeurs ont davantage recours aux obligations vertes pour lever de la dette bon marché, ou aux YieldCos [8] et autres CEITs [9] offrant une solution, toujours imparfaite, aux problèmes de liquidité de ce type d’investissements. Enfin, le financement participatif se développe et même si la part réservée aux projets d’énergies renouvelables est encore faible, le potentiel est prometteur, et les plateformes internet dédiées se multiplient. Un exemple, s’il en est, de la transformation à l’œuvre dans les circuits de financement et dans la sélection des projets, amenée à refléter davantage les préoccupations sociétales que par le passé…

 

1 McKinsey Global Institute (2016), « Bridging global infrastructure gaps », McKinsey&Company
2 G20, « Forecasting infrastructure investment needs and gaps », Global Infrastructure Outlook
3 G20/OCDE (2013), « G20/OECD High-Level Principles of Long-Term Investment Financing by Institutional Investors », OCDE, Paris
4 Rukikaire K., Pollak J. (2019), « Renewable energy investment in 2018 hit USD 288.9 billion, far exceeding fossil fuel investment”, UN Environment Program, basé sur les statistiques du « REN21’s Renewables 2019 Global Status Report », BloombergNEF
5 “Offtake agreement”: type d’accord pouvant exister notamment entre un producteur et un acheteur d’électricité et basé sur un prix minimum garanti, négocié préalablement à la construction du site de production, de manière à assurer la viabilité du projet sur un horizon de temps déterminé
6 Bloomberg, MSCI World Index for global equities, Barclays Global Aggregate Bond Index for global fixed income
7 ou fonds négociés en bourse : paniers de valeurs qui se négocient en Bourse comme des titres individuels. Ces fonds peuvent répliquer tout un ensemble d'indices comme le CAC40 en France.
8 Fonds d’investissement coté en bourse, détenant des actifs en opération, qui en collecte des flux de trésorerie généralement stables et prévisibles
9 Clean Energy Investment Trust : nouveau type de véhicule d’investissement à capital fixe cotée sur les marchés financiers, visant un risque plus faible que les YieldCo et des frais de gestion réduits

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº841
Notes :
1 McKinsey Global Institute (2016), « Bridging global infrastructure gaps », McKinsey&Company
2 G20, « Forecasting infrastructure investment needs and gaps », Global Infrastructure Outlook
3 G20/OCDE (2013), « G20/OECD High-Level Principles of Long-Term Investment Financing by Institutional Investors », OCDE, Paris
4 Rukikaire K., Pollak J. (2019), « Renewable energy investment in 2018 hit USD 288.9 billion, far exceeding fossil fuel investment”, UN Environment Program, basé sur les statistiques du « REN21’s Renewables 2019 Global Status Report », BloombergNEF
5 “Offtake agreement”: type d’accord pouvant exister notamment entre un producteur et un acheteur d’électricité et basé sur un prix minimum garanti, négocié préalablement à la construction du site de production, de manière à assurer la viabilité du projet sur un horizon de temps déterminé
6 Bloomberg, MSCI World Index for global equities, Barclays Global Aggregate Bond Index for global fixed income
7 ou fonds négociés en bourse : paniers de valeurs qui se négocient en Bourse comme des titres individuels. Ces fonds peuvent répliquer tout un ensemble d'indices comme le CAC40 en France.
8 Fonds d'investissement coté en bourse, détenant des actifs en opération, qui en collecte des flux de trésorerie généralement stables et prévisibles
9 Clean Energy Investment Trust : nouveau type de véhicule d’investissement à capital fixe cotée sur les marchés financiers, visant un risque plus faible que les YieldCo et des frais de gestion réduits