Le point de vue des industriels

Financement des énergies renouvelables innovantes : comment combler l’equity gap ?

Créé le

21.01.2020

Le développement de technologies innovantes dans les énergies renouvelables s’articule sur trois phases qui demandent de plus en plus de capitaux, entre la conception, la démonstration et la première ferme commerciale. Le financement s’avère parfois problématique, comme le montre l’exemple de l’éolien flottant.

Quasi inexistante il y a 30 ans, hors barrages hydroélectriques, les investissements dans les énergies renouvelables viennent de dépasser cette année les investissements dans les énergies fossiles [1] . Cette révolution est en large majorité due au développement de l’éolien terrestre et du solaire photovoltaïque ainsi que, plus récemment de l’éolien en mer. Cette révolution n’est pas terminée et les volumes d’investissements devraient continuer à croître à mesure que les énergies renouvelables se diffusent dans les pays les moins avancés.

Quelles sont les innovations techniques et financières ayant permis une telle expansion ? Est-il possible d’améliorer encore le financement des énergies renouvelables pour accélérer encore leur déploiement ?

L’accès au financement

À première vue le développement des énergies renouvelables s’est appuyé sur deux mécanismes financiers assez classiques : d’une part le financement de projet, et d’autre part la garantie du prix de vente de l’énergie produite sur une durée longue (15 à 25 ans). Ces mécanismes ne laissent ainsi aux investisseurs que les risques technologiques et d’exploitation, risques qu’ils cherchent à rebasculer sur les fabricants.

Ce cadre sécurisant est aujourd’hui omniprésent pour les projets faisant appel à des technologies matures comme le solaire photovoltaïque, l’éolien terrestre, la biomasse, l’éolien en mer posé. Il permet des ratios dette/fonds propres très élevés et d’attirer des financeurs de longs termes (assurance vie, fonds d’infra…). L’enjeu pour ces énergies renouvelables matures est d’arriver à se déployer en s’exonérant petit à petit de la garantie de prix de vente de l’électricité sur 15 à 20 ans, ce qui est possible sous certaines conditions réglementaires de priorité d’injection sur le réseau.

Mais c’est en amont, sur les technologies encore non matures, que se situent les limitations et donc les progrès possibles pour accélérer le déploiement des énergies renouvelables. En particulier, l’accès aux fonds propres pour les entreprises industrielles concevant et fabriquant des nouvelles technologies renouvelables est aujourd’hui déterminant et limitant.

À cet égard, il faut d’emblée distinguer les entreprises industrielles qui conçoivent et fabriquent les technologies (GE, Siemens ou à plus petite échelle Naval Energies), des énergéticiens (EDF, Engie, Total…) qui achètent ces technologies et les utilisent dans les sociétés de projets. C’est bien l’accès au financement et la gestion des risques des premières qui pose problème.

Trois phases de développement

En deuxième lieu remarquons que la France dispose d’énergéticiens mondialement reconnus comme EDF, Total et Engie mais que les industriels français de l’énergie comme Alstom, Areva, CGG et Technip ont tous souffert ces vingt dernières années et ont pour beaucoup été rachetés par des groupes étrangers, tandis qu’aucun industriel français n’émergeait sur le photovoltaïque et l’éolien terrestre.

Avant de pouvoir être déployées en série via des financements de projets classiques, les énergies renouvelables innovantes (éolien flottant, énergies marines, biomasse à haut rendement, solaire à concentration, géothermie profonde…) doivent franchir trois phases qui mobilisent de plus en plus de capital : la conception, la démonstration et la première ferme commerciale. Ces trois phases s’étalent sur une dizaine d’années environ.

Prenons l’exemple de l’éolien flottant. Si les éoliennes sont des technologies matures produites par des géants comme Siemens, MHI-Vestas ou GE, les flotteurs qui les accueilleront sont des technologies innovantes… qui n’existent pas encore.

Entre capital risque et subventions

Première étape : la conception. Plusieurs industriels se sont lancés depuis 2010 dans la conception de différents types de flotteurs. L’ingénierie de conception et les essais bassins représentent à eux seuls plusieurs dizaines de millions d’euros, qui doivent être financés par du capital-risque avec des niveaux de risques très élevés à la fois technologique mais aussi de marché (i. e. le coût de production du flotteur et sa robustesse seront-ils suffisants pour permettre un marché ?). Cet effort est en grande partie achevé dans l’éolien flottant. Il a été largement subventionné en Europe par les programmes d’aide européen Horizon 2020 (cofinancement d’environ 40 à 50 %) et au niveau français par des aides de l’Ademe. Sans ces subventions, heureusement abondantes et en place depuis presque 20 ans, il est probable que l’Europe n’aurait pas vu émerger aussi vite les énergies renouvelables compte tenu de la petite taille du capital-risque industriel en Europe.

La « vallée de la mort » du financement

Deuxième étape : la démonstration en conditions réelles. Une seule éolienne flottante représente environ 20 millions d’investissements et, pour démontrer un concept à un niveau de maturité suffisant, il est nécessaire d’en installer plusieurs. Cette partie de « démonstrateurs » et de « fermes pilotes » est la plus critique et c’est dans cette vallée de la mort que le financement de l’innovation industrielle par le secteur privé fait défaut en Europe. Les sommes en jeu sont en effet de l’ordre de la centaine de millions d’euros et, dans un schéma de financement de projet, la société de projet qui va acheter et exploiter le démonstrateur fait peser l’intégralité du risque technologique sur l’industriel. Lever de l’ordre de la centaine de millions d’euros de fonds propres est une gageure pour une entreprise industrielle, et même au sein d’un grand groupe les arbitrages sont incertains.

Les leviers d’action des Pouvoirs Publics

Les Pouvoirs Publics ont trois leviers d’actions possibles lors de cette phase de démonstration :

– tout d’abord orienter au maximum l’abondante épargne européenne vers des projets industriels risqués plutôt que vers l’immobilier ou les obligations d’État. Des progrès ont été réalisés en ce sens mais force est de constater que lorsque l’on parle d’« investissements à risque et à haut rendement » tout le monde a principalement en tête les start-up du numérique et le monde de la Tech plutôt que l’industrie lourde ;

– ensuite mettre en place des aides publiques pour réduire l’exposition au risque des industriels. C’est le cas dans l’éolien flottant en France avec un système de subventions et d’avances remboursables, avances qui ne seront remboursées que si l’industriel démontre avec succès sa technologie et arrive à la phase commerciale ;

– enfin, en cas de défaillance de marché avéré, c’est-à-dire d’insuffisance chronique du capital-risque industriel, investir directement dans le capital des PME industrielles pour les secteurs jugés stratégiques, ce dont Naval Energies a bénéficié à travers l’investissement de BPIFrance à son capital.

Le premier projet commercial

Troisième et dernière étape : le premier projet commercial de grande taille. Il porte sur plusieurs dizaines de machines dans le cas de l’éolien flottant. L’ordre de grandeur est le milliard d’euros. Le financement de projet est incontournable mais la société de projet va exiger de l’industriel qu’il garantisse la performance de sa machine sur une durée longue et qu’il garantisse la livraison en temps et en heure et à coût fixe de toutes ses machines. L’industriel doit donc être en capacité d’apporter une garantie portant sur plusieurs centaines de millions d’euros, tout en mettant en place sa chaîne industrielle… Le moindre problème (problème de qualité, problème de tenue du délai de livraison, usure prématurée, performance un peu moins bonne qu’attendue, problème avec un sous-traitant…) et c’est l’industriel qui paiera ! Aux États-Unis, il est tout à fait possible pour une PME industrielle de lever les centaines de millions d’euros de capital qui permettront de franchir cette troisième phase. C’est ce qu’ont fait par exemple Tesla et Space X. La Chine y parvient également avec sa logique dirigiste qui lui est propre. En Europe, rien n’est moins sûr et, à défaut, seuls des grands groupes déjà établis sur d’autres marchés peuvent apporter ces garanties ce qui contribue à appauvrir la concurrence à et freiner l’innovation.

Pour cette troisième phase de première commerciale, la puissance publique a des leviers d’actions. Comme pour la phase de démonstration, le premier levier est d’orienter autant que possible l’épargne européenne vers les projets industriels à risques. Le second levier, en cours de discussion au niveau européen et qui pourrait figurer dans le green deal européen, serait de mettre en place un système de garantie publique pour les premiers projets commerciaux : par exemple, la BEI rentrerait au capital de la société de projet avec un statut particulier qui lui ferait supporter les premières pertes en cas de problème sur les machines, ce qui permettrait ainsi de diminuer l’ampleur des risques rebasculés à l’industriel.

Les attentes vis-à-vis du Green Deal européen

L’énergie a toujours été un secteur à part dans l’économie, avec une intervention publique forte. L’Union européenne apporte chaque année des dizaines de milliards d’euros de soutien public aux énergies renouvelables à travers des prix de l’électricité garantis pendant 20 ans pour les projets renouvelables. Ce soutien est colossal et indispensable, mais il n’est pas gage de leadership industriel : l’éolien terrestre est une réussite industrielle ; le photovoltaïque est un échec. À l’heure où l’Union européenne veut renforcer son emprise industrielle, espérons que le Green Deal européen ne sera pas que l’occasion d’accroître les volumes d’énergies renouvelables mais aussi et surtout de favoriser l’industrie européenne des renouvelables.

 

1 Source : AIE.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº841
Notes :
1 Source : AIE.