Point de vue

Écologie et Finance font-elles bon ménage ?

L’auteur livre son analyse théorique d’un antagonisme entre Écologie et Finance, qu’il serait difficile, mais souhaitable, de dépasser.

L'auteur

  • Hubert-de-Vauplane
    • Avocat associé
      Kramer Levin Naftalis & Frankel LLP
    • Expert
      AMF et Commission européenne
    • Professeur de droit bancaire
      Sciences Po Paris

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°791

Numéro double 791-792 : Rétrospective 2015 - Prospective 2016

Aujourd’hui tout semble en un sens opposer l’approche écologique (long-termiste) de celle des marchés financiers (court-termiste). Pourtant, il est intéressant de noter que le mot grec Oikos a donné à la fois le mot « écologie », la science du foyer, et le mot « économie », les règles à appliquer au sein du foyer. Ainsi entendues, écologie et économie (de marché) ont une racine commune. Au-delà de cette racine commune, et malgré un antagonisme naturel, de nouveaux liens rapprochant étroitement ces deux concepts font leur apparition : pour se développer et s’affirmer, l’écologie a besoin de la finance ; et la finance voit en l’écologie de nouveaux horizons d’investissement. Par ailleurs, et malgré des discours opposés, l’une comme l’autre partagent une certaine vision négative de la place de l’homme dans la société. Ce n’est pourtant qu’en mettant l’homme au centre de la finance et de l’écologie qu’il sera possible de les réconcilier durablement.

Premier postulat : l’écologie est diamétralement opposée dans ses objectifs à la finance. La première fait de la conservation de la nature son credo, quand la seconde voit dans la nature des ressources à exploiter.

Deuxième niveau de réflexion : une certaine collaboration existe entre écologie et finance. Ainsi, la première a besoin de la seconde pour atteindre les objectifs de réduction du réchauffement de la planète. Si l’augmentation des gaz à effet de serre est d’abord une préoccupation écologique, un des seuls moyens que les politiques semblent avoir trouvé pour en limiter, ou à défaut en contrôler, le développement, est de recourir à un mécanisme de prix de marché (pour les droits d’émission de CO2). Un autre exemple de cette collaboration réside dans le financement de la transition énergétique. Seuls des mécanismes de marché pourraient permettre une croissance importante des énergies renouvelables (que l’on songe aux différents schémas de financement d’infrastructures énergétiques). Au point de voir apparaître une nouvelle « classe d’actifs », celle du Green market, où écologie et finance font bon ménage [1] ?

De profonds désaccords idéologiques et d’objectifs

Troisième stade de l’analyse : la divergence ontologique. Cette collaboration cache de profonds désaccords idéologiques et d’objectifs. Défense de la nature, combat contre les OGM et le réchauffement de la planète pour les mouvements écologistes ; financement des multinationales fabriquant des OGM, exploitant des énergies fossiles, ou plus largement contribuant à l’économie de surconsommation pour les marchés financiers et les financements bancaires. Alors que la finance croit au développement et plus fondamentalement au progrès comme philosophie, l’écologie fait du principe de précaution et d’un certain conservatisme les socles de sa pensée. Bien sûr, il faut nuancer et préciser à quelle idéologie on se réfère. Ainsi, par finance, on entendra une certaine forme d’économie de marché que constitue le capitalisme financier, c’est-à-dire où la création de richesse provient d’abord des produits financiers. Quant à l’écologie, il faut distinguer parmi les divers courants qui la traversent. Si on laisse de côté les mouvements politiques, on peut schématiquement classifier la pensée écologique en trois mouvements : le premier, le plus connu (en France, ses figures les plus visibles sont Ivan Illitch, Bernard Charbonneau, Jacques Ellul), est le mouvement environnementaliste visant la protection de la nature, au point pour certains de prôner une « décroissance » [2] ; la seconde tendance met sur le même plan toute forme de vie sur terre, en refusant l’anthropocentrisme de la pensée occidentale et en prônant un antispécisme [3] ; le troisième courant est encore plus radical et attribue des droits à la nature elle-même, y compris sous ses formes non animales. Dit autrement, il s’agit de différencier l'écologie profonde de l’écologie superficielle, selon la distinction opérée en 1973 par Arne Naess [4]. L'écologie superficielle (shallow ecology) se réduit à la santé et à l'opulence des individus dans les pays développés, alors que l'écologie profonde rejette la vision de l'homme comme étant au centre de la nature [5]. Ce sont dans leurs formes extrêmes qu’écologie et finance s’opposent, l’un prônant une vision conservatrice, quand l’autre croit au progrès.

Le refus de placer l’homme au centre

Quatrième niveau de réflexion : la place de l’homme. Ce qui rapproche un certain courant de l’écologisme et une certaine finance, c’est le refus de placer l’homme au centre de l’organisation du monde. Seule la nature ou le marché comptent, l’homme doit se plier à l’une ou l’autre. L’écologie traditionnelle (et non seulement dans ses formes les plus extrêmes) ne fait pas confiance à la nature humaine pour sauvegarder la nature. Certaines dérives, parfois violentes, d’activistes ou la misanthropie de mouvements comme « Earth First ! » ont contribué à faire des membres de l’écologie profonde des extrémistes environnementaux ou des anti-humanismes, conduisant à assimiler ce mouvement à un antispécisme et une haine de l’homme [6].

Pour sa part, le capitalisme financier refuse de voir dans l’Homme le principe premier devant gouverner les échanges et la vie économique. Certes, écologisme et finance se distinguent par le fait même que le centre de l’un n’est pas celui de l’autre. Ainsi, si un certain courant écologiste (y compris dans sa forme politique) refuse l’anthropocentrisme, au point de considérer que l’homme doit s’effacer (voire disparaître [7]) au profit de la nature, le capitalisme financer ne voit dans l’homme qu’un outil de production et un agent de consommation (un « esclave heureux », comme disait Philippe Muray).

Tracer une voie commune

Peut-on alors réconcilier la finance et l’écologie ? Pour y arriver, il convient d’abord de se débarrasser des postures convenues, des discours surfaits, autrement dit du « politiquement correct » qui étouffe les vraies réponses : « Dans ce cadre, le discours de la crois­sance durable devient souvent un moyen de dis­traction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordi­naire à une série d’actions de marketing et d’image » [8]. Pour y arriver, cela nécessite d’en revenir aux principes fondamentaux de la finance et de l’écologie. Alors oui, il devient possible de tracer une voie commune entre ceux deux pensées. Si la finance est d’abord vue comme un moyen (et non une fin) pour le développement économique, même en acceptant une certaine forme de décroissance pour les biens de consommation et l’utilisation des énergies, alors oui, la finance peut être au service de l’homme [9] ; et si, de son côté, la nature est considérée comme un cadeau dont les hommes sont les gardiens et qu’il convient de préserver pour les générations futures, alors il est possible de réconcilier finance et écologie. Ainsi, « la conscience de notre finitude humaine [devient] la condition de toute écologie » [10]. Cela passe d’abord par le refus d’une société de surconsommation et hédoniste où l’instant présent et l’(in)utile priment sur la durée et le bien commun. Mais aussi par l’abandon de certains combats traditionnels de l’écologie, à commencer par celui du refus de toute idée de croissance. Ce qui nécessite déjà qu’écologistes et financiers se parlent, sans anathème ni préjugé. Puisse la COP21 être le point de départ de débats et échanges fructueux entre Finance et Écologie.

 

[1] « Johannesburg 2002 : Ecologie et finance », Revue d’économie financière n°66 (2-2002).

[2] Parmi les livres les plus emblématiques sur le sujet, cf. le Rapport Meadows (1971), La convivialité d'Ivan Illich (1973) et Demain la décroissance de Nicholas Georgescu-Roegen (1979).

[3] L’antispécisme est un mouvement datant des années 1970 selon lequel toutes les espèces méritent le même niveau de respect, l’homme n’étant pas supérieur aux autres espèces.

[4] Arne Naess (1912-2009).

[5] Outre Arne Næss, ses penseurs les plus connus sont Hans Jonas, John Baird Callicott et Aldo Leopold.

[6] Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique, Grasset, 1992,où l’auteur conclut son essai en affirmant que l'écologie profonde « plonge certaines de ses racines dans le nazisme et pousse ses branches jusque dans les sphères les plus extrêmes du gauchisme culturel ».

[7] Collectif, Moins nombreux, plus heureux. L’urgence écologique de repenser la démographie, Éditions le Sang de la Terre, 2014.

[8] Pape François, Laudato si !, Lettre encyclique sur la sauvegarde de la maison commune (et l'écologie intégrale), n° 194, 2015.

[9] Pierre de Lauzun, La finance peut-elle être au service de l’homme ?, Desclée de Brouwer, 2015.

[10] G. Bès, M. Durano et A. Norgaard Rokvam, Nos limites, pour une écologie intégrale, Le Centurion, 2014.

 

Articles du(des) même(s) auteur(s)

Sur le même sujet