Modélisation

L’école américaine de la finance : une convention de quantification du risque financier

Créé le

04.05.2016

-

Mis à jour le

31.05.2016

Christian Walter montre qu’il existe initialement deux conceptions de la finance pour quantifier le risque financier : une conception anglo-saxonne, à base de finance brownienne, et une conception continentale, à base de finance non brownienne. Il explique comment la première est devenue prédominante dans les manières de penser des professionnels, des régulateurs et des superviseurs, par la force de ce qu’il nomme le Logos financier.

À la suite de la crise financière de 2008, j’ai proposé dans un certain nombre d’articles de compléter les nombreux diagnostics qui avaient été faits de cet accident financier (crise des marchés, crise de l’expertise, crise de la technique, crise de la réglementation, etc.) par l’introduction d’un aspect qui me semblait avoir été oublié dans ces diagnostics, la dimension cognitive du problème. Par « cognitive », j’entends une manière de se représenter mentalement le risque financier : une « représentation mentale » du risque. Cette représentation mentale a des effets concrets : elle conduit à effectuer des prises de décision particulières, à opérer des choix de modélisation mathématique, à mettre en œuvre des types de réglementation prudentielle et à construire des catégories d’instruments de contrôle. Il est frappant de voir qu’en 2016, cette représentation mentale du risque financier n’a pas disparu ; bien plus, elle irrigue aujourd’hui encore les manuels d’enseignement de la finance, les visions du monde des réglementations internationales, et elle continue à être présente dans les modélisations mathématiques utilisées dans le contrôle des risques. On pourrait donc dire que, paradoxalement, non seulement la crise de 2008 n’a pas contribué à la faire disparaître, mais tout semble indiquer qu’elle l’aurait renforcée.

Une pensée dominante

La manière dont j’ai appelé cette représentation mentale a évolué au fil des différents articles que j’ai publiés depuis 2008 mais, dans l’ensemble, cette représentation mentale peut caractériser une école de pensée du risque qui trouve son origine dans la manière américaine de penser l’incertitude financière depuis une cinquantaine d’années. J’ai proposé d’appeler « école américaine du risque financier » cette représentation mentale, même si elle n’est pas limitée géographiquement au seul territoire des États-Unis [1] . Mais c’est là que cette représentation a acquis sa puissance performative et sa légitimité mondiale, et c’est en ce sens que j’ai proposé que l’on parle d’une école américaine du risque financier, désignant une pensée dominante en modélisation financière [2] . Il est cependant clair que, même aux États-Unis, d’autres courants de pensée théorique ont existé et coexistaient avec l’école de pensée dominante, mais cette représentation s’est imposée contre ses concurrentes, contre l’avis des principaux chercheurs européens en mathématiques financières et, enfin, contre l’avis des professionnels européens qui se trouvaient démunis devant la force de frappe de la recherche scientifique américaine.

Je vais maintenant brièvement développer ma proposition, en me permettant de renvoyer le lecteur à mes différents articles pour ne pas surcharger inutilement la présentation, tous les détails techniques se trouvant dans ces articles.

Mon raisonnement et ma proposition tiennent en trois points :

  • premièrement, il existe dans les métiers de la finance des « conventions de quantification » (les guillemets indiquent qu’il s’agit d’une notion sociologique précise sur laquelle je vais revenir) sur la manière de modéliser le rendement et le risque. La valeur actuelle représente par exemple une convention de quantification ;
  • deuxièmement, dans les années 1960 aux États-Unis est apparue une convention de quantification du risque particulière, la réduction de l’incertitude financière au moyen d’un processus aléatoire appelée le mouvement brownien – du nom du botaniste écossais Robert Brown (1773-1858) qui avait baptisé ainsi le mouvement désordonné des particules de pollen dans la plante sauvage Clarkia Pulchella. C’est ce que j’appelle la convention brownienne de quantification du risque ;
  • troisièmement, la convention brownienne de quantification du risque s’est imposée partout, en imprégnant la totalité des outils de gestion et des normes réglementaires, à la fois dans les mathématiques et dans le droit, telle une « parole » structurante pour les professionnels de la finance. J’ai appelé cette parole le « Logos financier » [3] . Le Logos financier est ce qui a permis à la convention brownienne de devenir dominante en l’espace de cinquante ans. Le Logos financier parle l’école américaine du risque. Je reviens maintenant sur ces trois points.

La quantification du risque

La notion sociologique de convention, que nous avons appliquée à la finance mathématique avec Eve Chiapello [4] , est très importante pour comprendre la puissance de l’école américaine du risque. Je m’appuie sur cet article dans les lignes qui suivent. Une convention se caractérise par trois dimensions distinctes et importantes :

  • une dimension dite « épistémique », mot qui désigne les « savoirs » techniques que les professionnels doivent maîtriser ;
  • une dimension « pragmatique », mot qui indique quelles actions sont autorisées et quelles autres ne le sont pas ;
  • une dimension « politique », dont la fonction est de légitimer certains acteurs au détriment d’autres.
Abordons maintenant la notion de quantification. Dans les sciences, la quantification consiste à attribuer un chiffre à une grandeur particulière. Toute quantification est le résultat de deux opérations : tout d’abord la mise en place d’une convention sur ce qui est à calculer, deuxièmement la mise en place d’un dispositif qui permet la mesure de la grandeur à calculer. Dans la finance, la quantification porte sur le risque associé à une opération : un achat de titres sur un marché, un octroi de crédit bancaire pour une entreprise ou un particulier, une assurance vie ou une assurance décès, etc. Lorsque le risque a été quantifié, il devient possible de l’acheter, de le vendre ou de le fractionner. Des activités professionnelles s’élaborent et s’organisent sur l’achat et la vente (ou la revente) du risque. C’est en ce sens que la finance a été qualifiée de filière scientifique et industrielle du risque. La quantification du risque est effectuée au moyen des probabilités et les outils de ce calcul deviennent les outils de la pratique financière. Les mathématiques financières deviennent ainsi une branche nouvelle de l’application des probabilités.

La quantification n’est pas donnée d’emblée, il faut la construire en organisant les marchés d’une manière telle que les règles de fonctionnement des Bourses assurent la possibilité de la transposition en finance du cadre axiomatique du calcul des probabilités. Il faut donc non seulement établir des règles de calcul pour la quantification des gains et des pertes probables, mais aussi établir des règles sur les règles correspondant à l’organisation institutionnelle des échanges sur les marchés financiers qui permettent à cette quantification d’exister. Un exemple de cette organisation est fourni par la directive 2014/65/UE du Parlement européen et du Conseil du 15 mai 2014 relative aux marchés d’instruments financiers dite « MIF 2 » : l’espace financier européen est remodelé pour faire tendre les échanges vers une forme qui reflète les conditions de la théorie financière de l’efficacité informationnelle d’un marché, afin de pouvoir acheter et vendre correctement des fractions de risque. En définitive, ce sont ces interactions entre le droit et les mathématiques qui créent la convention de quantification. Plusieurs conventions de quantification de générations différentes peuvent coexister. Par exemple, la convention de la valeur actuelle, qui date du XIXe siècle, coexiste avec celle du marché arbitré, qui date de la fin du XXe siècle. Mais, dans le cas de la convention brownienne, cette convention de quantification a chassé toutes les autres. Abordons maintenant ce point.

Finance brownienne et finance non brownienne

De la même manière qu’il existe deux géométries, la géométrie euclidienne et la géométrie non euclidienne (grâce à laquelle les GPS fonctionnent), j’ai proposé de distinguer deux finances : une finance brownienne et une finance non brownienne [5] . Par « finance brownienne », j’entends une finance dans laquelle la représentation des variations boursières utilise le mouvement brownien. Par « finance non brownienne », j’entends une finance dans laquelle ces mêmes variations boursières sont modélisées par un processus aléatoire autre que le mouvement brownien. Cette finance non brownienne est à la finance brownienne ce que la géométrie non euclidienne est à la géométrie euclidienne : une façon de prendre en considération la « profondeur » de l’espace, c’est-à-dire, dans la finance, la profondeur du risque. Les processus aléatoires de cette finance non brownienne ont été inventés par le mathématicien français Paul Lévy (1886-1971) et ont été introduits pour la première fois dans la finance par Benoît Mandelbrot (1924-2010), dans les années 1960. Si l’on définit le risque financier comme la possibilité de ne pas atteindre ce qu’on espère (soit que l’on perde son investissement, soit que le gain ne réponde pas aux attentes), alors le mouvement brownien présente l’image d’un risque rassurant, certes existant, mais pas trop imprévisible, car il n’y a pas de sauts ; tandis que les processus aléatoires non browniens donnent du risque une image très différente, bien plus incertaine que dans le cas précédent, car la trajectoire (de l’actif financier) « saute » tout le temps. Pour le dire autrement, la différence entre ces deux représentations du risque est celle qui existe entre le « lisse » et le « rugueux ». Dans le cas de la finance brownienne, le risque est imaginé comme « lisse », à l’instar de l’espace plat de la géométrie euclidienne : pas de ruptures, pas de chocs, pas de krachs boursiers, pas de faillites bancaires (mais les GPS ne fonctionnent pas bien et il y a de grosses erreurs de localisation). Dans le cas de la finance non brownienne, le risque est perçu comme « rugueux », à l’instar de l’espace courbe de la géométrie non-euclidienne et des « trous noirs ». Il existe une « profondeur » du risque, un « relief » des risques, qui empêche de croire que le risque est maîtrisable par le calcul simple d’indicateurs statistiques comme la volatilité.

À la suite des travaux initiaux de Mandelbrot, la finance non brownienne a été développée par des physiciens et des mathématiciens européens, et fut rejetée par les financiers anglo-saxons ou appartenant à leur sphère d’influence. Ce rejet peut être historiquement établi. C’est la raison pour laquelle j’ai proposé à titre d’hypothèse l’existence de deux conceptions de la finance : une conception anglo-saxonne à base de finance brownienne, et une conception continentale à base de finance non brownienne. Je rappelle à nouveau que si, au départ, ces deux conceptions trouvaient une assise territoriale simple, la géographie de la recherche a évolué entre-temps et est aujourd’hui plus complexe que la distinction initiale. Le point important est le refus de la finance non brownienne par les financiers américains. Je vais maintenant, pour terminer, aborder cette question.

Le Logos financier parle, et ce qu’il dit advient…

Pour rendre compte de la domination sans partage de la finance brownienne dans le monde anglo-saxon pendant une cinquantaine d’années, j’ai introduit la notion de Logos financier [6] . Je définis le Logos financier comme une parole structurante qui construit la finance professionnelle. En paraphrasant le verset 9 du psaume 33 (32), je dis que « le Logos financier parle, et ce qu’il dit advient ». Où et comment ? La parole du Logos financier s’incarne dans les dispositifs de gestion financière des banques, des compagnies d’assurances, des sociétés de gestion d’actifs, et dans les pratiques de surveillance et de contrôle des activités financières, rendant ces pratiques homogènes à ce qu'elles veulent surveiller. Ainsi, avec le Logos financier, les régulateurs parlent le même langage que ceux qui sont régulés. Comment expliquer le pouvoir du Logos financier ? Le point de départ de cette analyse est l'ouvrage de John Austin (1911-1960), Quand dire c’est faire (1962). L’auteur y décrit une propriété des énoncés linguistiques (des phrases) qu’il appelle leur « performativité » : les énoncés font des choses avec des mots. Le terme « performativité » vient de l’ancien français « parformer », qui veut dire « mettre en forme ». Un « acte de langage » est une phrase qui met en forme une réalité, qui construit socialement un phénomène, par exemple la phrase « je vous déclare mari et femme ». Avant cette phrase, il y avait deux individus socialement et juridiquement distincts ; après cette phrase, il y a une nouvelle entité juridique, un couple. Nous voyons la différence avec des énoncés constatifs comme « il fait beau », des énoncés descriptifs comme « cette maison a trois étages », des énoncés prescriptifs comme « il faut laisser les œufs trois minutes dans l’eau bouillante pour qu’ils soient durs » et des énoncés normatifs comme « il faut suivre la règle de placement écrite sur la notice du fonds ». Les énoncés « performatifs » produisent un effet sur le monde social. Par extension de ce sens linguistique, la performativité des sciences économiques ou financières désigne le rôle que prennent des théories dans la formation des pratiques, dans le sens où les théories et les modèles ne sont pas des constats du monde de la finance, mais sont au contraire actifs dans la construction du monde qu’ils décrivent. Pour le dire plus simplement, selon cette analyse, les modèles ne décrivent pas le monde, ils l’écrivent. Le Logos financier parle de la modélisation financière du risque. Cette modélisation financière est celle de la convention brownienne de quantification.

L’intérêt de la distinction de deux conceptions de la finance

Pour conclure, je voudrais résumer la démarche que je propose : montrer l’intérêt de la distinction de deux conceptions de la finance, la conception « anglo-saxonne » et la conception « continentale » (européenne). Aujourd’hui, malgré la crise de 2008, il semble que la représentation mentale du risque de la conception anglo-saxonne continue à être très présente dans les manières de penser des professionnels, des régulateurs et des superviseurs ; non seulement dans les structures juridiques de la finance, mais aussi – de manière plus insidieuse, car moins visible – dans les outils de gestion de la pratique quotidienne des acteurs financiers [7] .

Achevé de rédiger en mai 2016.

 

1 « Le virus brownien. La réduction brownienne de l’incertitude et la crise financière de 2007-2008 », Communio, 34 (2009) 3-4, 107-119, p. 116.
2 « Le sida de la finance », Cités, 41 (2010), 89-98, p. 89.
3 « The Financial Logos: The Framing of Financial Decision-making by Mathematical Modelling », Research in International Business and Finance, 37 (2016), 597-604.
4 Voir Eve Chiapello et Ch. Walter (2016), « The Three Ages of Financial Quantification: a Conventionalist Approach to the Financier’s Metrology », Historical Social Research, 41-2, 155-177.
5 « Théories mathématiques et conceptions de la finance », L’année des professions financières, 2016, à paraître. 6 « The Financial Logos…, art. précité. 7 On pourra trouver des compléments sur ces notions, avec des exemples de leur mise en situation dans des contextes professionnels, sur mon carnet de recherche : http://epistemofinance.hypotheses.org/

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº797bis
Notes :
1 « Le virus brownien. La réduction brownienne de l’incertitude et la crise financière de 2007-2008 », Communio, 34 (2009) 3-4, 107-119, p. 116.
2 « Le sida de la finance », Cités, 41 (2010), 89-98, p. 89.
3 « The Financial Logos: The Framing of Financial Decision-making by Mathematical Modelling », Research in International Business and Finance, 37 (2016), 597-604.
4 Voir Eve Chiapello et Ch. Walter (2016), « The Three Ages of Financial Quantification: a Conventionalist Approach to the Financier’s Metrology », Historical Social Research, 41-2, 155-177.
5 « Théories mathématiques et conceptions de la finance », L’année des professions financières, 2016, à paraître.
6 « The Financial Logos…, art. précité.
7 On pourra trouver des compléments sur ces notions, avec des exemples de leur mise en situation dans des contextes professionnels, sur mon carnet de recherche : http://epistemofinance.hypotheses.org/