À la suite de la crise financière de 2008, j’ai proposé dans un certain nombre d’articles de compléter les nombreux diagnostics qui avaient été faits de cet accident financier (crise des marchés, crise de l’expertise, crise de la technique, crise de la réglementation, etc.) par l’introduction d’un aspect qui me semblait avoir été oublié dans ces diagnostics, la dimension cognitive du problème. Par « cognitive », j’entends une manière de se représenter mentalement le risque financier : une « représentation mentale » du risque. Cette représentation mentale a des effets concrets : elle conduit à effectuer des prises de décision particulières, à opérer des choix de modélisation mathématique, à mettre en œuvre des types de réglementation prudentielle et à construire des catégories d’instruments de contrôle. Il est frappant de voir qu’en 2016, cette représentation mentale du risque financier n’a pas disparu ; bien plus, elle irrigue aujourd’hui encore les manuels d’enseignement de la finance, les visions du monde des réglementations internationales, et elle continue à être présente dans les modélisations mathématiques utilisées dans le contrôle des risques. On pourrait donc dire que, paradoxalement, non seulement la crise de 2008 n’a pas contribué à la faire disparaître, mais tout semble indiquer qu’elle l’aurait renforcée.
Une pensée dominante
La manière dont j’ai appelé cette représentation mentale a évolué au fil des différents articles que j’ai publiés depuis 2008 mais, dans l’ensemble, cette représentation mentale peut caractériser une école de pensée du risque qui trouve son origine dans la manière américaine de penser l’incertitude financière depuis une cinquantaine d’années. J’ai proposé d’appeler « école américaine du risque financier » cette représentation mentale, même si elle n’est pas limitée géographiquement au seul territoire
Je vais maintenant brièvement développer ma proposition, en me permettant de renvoyer le lecteur à mes différents articles pour ne pas surcharger inutilement la présentation, tous les détails techniques se trouvant dans ces articles.
Mon raisonnement et ma proposition tiennent en trois points :
- premièrement, il existe dans les métiers de la finance des « conventions de quantification » (les guillemets indiquent qu’il s’agit d’une notion sociologique précise sur laquelle je vais revenir) sur la manière de modéliser le rendement et le risque. La valeur actuelle représente par exemple une convention de quantification ;
- deuxièmement, dans les années 1960 aux États-Unis est apparue une convention de quantification du risque particulière, la réduction de l’incertitude financière au moyen d’un processus aléatoire appelée le mouvement brownien – du nom du botaniste écossais Robert Brown (1773-1858) qui avait baptisé ainsi le mouvement désordonné des particules de pollen dans la plante sauvage Clarkia Pulchella. C’est ce que j’appelle la convention brownienne de quantification du risque ;
- troisièmement, la convention brownienne de quantification du risque s’est imposée partout, en imprégnant la totalité des outils de gestion et des normes réglementaires, à la fois dans les mathématiques et dans le droit, telle une « parole » structurante pour les professionnels de la finance. J’ai appelé cette parole le « Logos
financier » . Le Logos financier est ce qui a permis à la convention brownienne de devenir dominante en l’espace de cinquante ans. Le Logos financier parle l’école américaine du risque. Je reviens maintenant sur ces trois points.[3]
La quantification du risque
La notion sociologique de convention, que nous avons appliquée à la finance mathématique avec Eve
- une dimension dite « épistémique », mot qui désigne les « savoirs » techniques que les professionnels doivent maîtriser ;
- une dimension « pragmatique », mot qui indique quelles actions sont autorisées et quelles autres ne le sont pas ;
- une dimension « politique », dont la fonction est de légitimer certains acteurs au détriment d’autres.
La quantification n’est pas donnée d’emblée, il faut la construire en organisant les marchés d’une manière telle que les règles de fonctionnement des Bourses assurent la possibilité de la transposition en finance du cadre axiomatique du calcul des probabilités. Il faut donc non seulement établir des règles de calcul pour la quantification des gains et des pertes probables, mais aussi établir des règles sur les règles correspondant à l’organisation institutionnelle des échanges sur les marchés financiers qui permettent à cette quantification d’exister. Un exemple de cette organisation est fourni par la directive 2014/65/UE du Parlement européen et du Conseil du 15 mai 2014 relative aux marchés d’instruments financiers dite « MIF 2 » : l’espace financier européen est remodelé pour faire tendre les échanges vers une forme qui reflète les conditions de la théorie financière de l’efficacité informationnelle d’un marché, afin de pouvoir acheter et vendre correctement des fractions de risque. En définitive, ce sont ces interactions entre le droit et les mathématiques qui créent la convention de quantification. Plusieurs conventions de quantification de générations différentes peuvent coexister. Par exemple, la convention de la valeur actuelle, qui date du XIXe siècle, coexiste avec celle du marché arbitré, qui date de la fin du XXe siècle. Mais, dans le cas de la convention brownienne, cette convention de quantification a chassé toutes les autres. Abordons maintenant ce point.
Finance brownienne et finance non brownienne
De la même manière qu’il existe deux géométries, la géométrie euclidienne et la géométrie non euclidienne (grâce à laquelle les GPS fonctionnent), j’ai proposé de distinguer deux finances : une finance brownienne et une finance non
À la suite des travaux initiaux de Mandelbrot, la finance non brownienne a été développée par des physiciens et des mathématiciens européens, et fut rejetée par les financiers anglo-saxons ou appartenant à leur sphère d’influence. Ce rejet peut être historiquement établi. C’est la raison pour laquelle j’ai proposé à titre d’hypothèse l’existence de deux conceptions de la finance : une conception anglo-saxonne à base de finance brownienne, et une conception continentale à base de finance non brownienne. Je rappelle à nouveau que si, au départ, ces deux conceptions trouvaient une assise territoriale simple, la géographie de la recherche a évolué entre-temps et est aujourd’hui plus complexe que la distinction initiale. Le point important est le refus de la finance non brownienne par les financiers américains. Je vais maintenant, pour terminer, aborder cette question.
Le Logos financier parle, et ce qu’il dit advient…
Pour rendre compte de la domination sans partage de la finance brownienne dans le monde anglo-saxon pendant une cinquantaine d’années, j’ai introduit la notion de Logos
L’intérêt de la distinction de deux conceptions de la finance
Pour conclure, je voudrais résumer la démarche que je propose : montrer l’intérêt de la distinction de deux conceptions de la finance, la conception « anglo-saxonne » et la conception « continentale » (européenne). Aujourd’hui, malgré la crise de 2008, il semble que la représentation mentale du risque de la conception anglo-saxonne continue à être très présente dans les manières de penser des professionnels, des régulateurs et des superviseurs ; non seulement dans les structures juridiques de la finance, mais aussi – de manière plus insidieuse, car moins visible – dans les outils de gestion de la pratique quotidienne des acteurs
Achevé de rédiger en mai 2016.