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Donner aux banques éthiques les moyens de grandir

Sous l’impulsion de la Global Alliance for Banking on Values (GABV), un groupement d’institutions financières créé au cœur de la crise financière pour promouvoir un système bancaire plus éthique et centré sur l’économie réelle, le fonds SFRE vient d’être porté sur les fonts baptismaux. Pour l’instant doté de 40 millions de dollars mais visant d’ici 10 ans un milliards de dollars d’investissement, le fonds prend des participations au capital de banques partageant les valeurs de la GABV. Elles seraient potentiellement 2000 à travers le monde, selon le GABV, et représenteraient 600 milliards de dollars d’actifs. Laurie J. Spengler, présidente d’Enclude, qui a accompagné la structuration du projet et a œuvré comme agent de placement, revient sur les caractéristiques du fonds.

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Revue Banque n°783

Conformité : entre prévention et sanctions

La plupart des banques se disent au service de l’économie réelle. Comment allez-vous identifier celles dans lesquelles le fonds SFRE [1] investira ?

Beaucoup de banques aspirent à être dédiées à l’économie réelle et elles communiquent dessus mais lorsque l’on regarde la réalité des chiffres, on constate un vrai écart. Nous avons conduit une étude [2] qui montre que 76 % des actifs des banques « fondées sur les valeurs » sont consacrés à des prêts à l’économie réelle, en particulier à des secteurs qui contribuent positivement à l’économie locale (PME, projets énergétiques, logement social…). Cette part n’est que de 40 % dans le cas des grandes banques systémiques. Il faut pouvoir suivre ce que les institutions financières financées font de l’argent qu’on leur confie. Nous avons conçu pour cela un tableau de bord permettant d’évaluer non pas les aspirations des banques à davantage financer l’économie réelle – aspiration que nous accueillons positivement par ailleurs –, mais ce qu’elles mettent véritablement en œuvre. Nous nous intéressons aussi à la manière dont elles conduisent leurs activités, les règles et les procédures qu’elles ont mises en place, la manière dont elles identifient les besoins des clients et dont elles y répondent. L’objectif ultime de notre démarche serait que l’ensemble des banques répondent à ces critères, mais ce n’est pas le cas pour l’instant et nous devons regarder les fondamentaux de ces établissements avant d’investir.

Quels types de critères faites-vous entrer dans votre tableau de bord ?

Il comprend quelques critères basiques, comme celui d’être une entité régulée et d’avoir plus de trois ans d’activité, mais nous réduisons volontairement ce type de critères. Nous n’avons par exemple pas de prérequis en ce qui concerne le statut de la structure, qui peut être une credit union, une coopérative, une entreprise cotée… Il ne s’agit pas de savoir à quoi doit ressembler l’institution dans laquelle on investira, mais bien de savoir si elle utilise véritablement ses ressources au profit de l’économie locale. Pour cela, nous étudions des éléments quantitatifs : ses ressources viennent-elles des dépôts de la communauté ou des marchés interbancaires ? Comment sont-ils utilisés ? Quelle est la profondeur des liens avec l’économie locale ? Enfin, nous regardons des éléments plus qualitatifs : la gouvernance, avec par exemple la présence de représentants de la communauté au conseil, la transparence, la politique de commissionnement des salariés…

Qui va se charger de la sélection et de l’étude des cibles potentielles ?

Nous avons cherché un gérant qui ait une grande expérience des institutions financières et de due diligences approfondies, comme celle qu’exige le fonds. C’est la société de gestion MicroVest Capital Management LLC qui a été choisie pour manager le portefeuille.

Est-il prévu de s’assurer que les critères définissant une banque « fondée sur les valeurs » sont respectés tout au long de la durée de l’investissement ?

Le tableau de bord n’est pas uniquement un outil conçu pour l’évaluation de départ. Il servira également lors de la revue annuelle des sociétés en portefeuille. L’idée est que le score de la banque s’améliore durant la période d’investissement. Et si ce n’est pas le cas, ce score sera le point de départ de nos discussions avec l’institution financière, afin de comprendre pourquoi les progrès ne sont pas au rendez-vous ; si besoin est, nous l’accompagnerons de manière renforcée pour qu’elle améliore son score. Ce n’est qu’en cas d’échec que nous pourrions envisager de reconsidérer la présence de la banque au sein du véhicule d’investissement.

Avez-vous un objectif en matière de répartition géographique de vos investissements ?

Le fonds, qui est une Sicav de droit luxembourgeois, intervient à l’échelle internationale. Aucune règle en matière d’origine géographique des sociétés en portefeuille ne lui est imposée. Toutefois, au vu des cibles potentielles, MicroVest s’attend à une répartition de deux-tiers/un tiers entre pays émergents et pays développés.

Le fonds investira en fonds propres et quasi-fonds propres. Est-ce un besoin né du durcissement des exigences prudentielles ?

Le fonds investira effectivement dans des titres entrant dans le capital réglementaire, Tier 1 ou Tier 2. Mais ces besoins en fonds propres naissent principalement de la forte croissance des banques que nous ciblons, typiquement de petites ou moyennes institutions actives sur leurs marchés locaux. Leur activité croît à un rythme plus rapide que celui de leurs profits et elles ont besoin de capital pour soutenir cette croissance. Les exigences réglementaires ne font que s’ajouter à ce besoin.

Quel retour financier espérez-vous de ces investissements ?

Il est important de préciser que les valeurs boursières de la banque ne reflètent pas sa performance et son impact au sein de l’économie réelle. C’est pourquoi notre attention porte sur les résultats générés par la performance fondamentale de la banque. Cependant, SFRE n’a aucune restriction à investir dans des entreprises cotées. Notre étude montre que sur une période de 10 ans, incluant la crise, la performance de ces banques fondées sur les valeurs a fait preuve de robustesse. Plus encore, ces résultats financiers ont témoigné d’une moindre volatilité, critère qui a trop souvent été sous-estimé par les investisseurs par le passé. Le fonds anticipe un retour financier de l’ordre de 7 à 9 % pour une durée d’investissement de 5 à 10 ans. Il s’agit d’investissement de type « buy and hold ». Par ailleurs, comme certaines des sociétés en portefeuille distribueront des dividendes ou paieront des intérêts pour leur dette subordonnée, nous anticipons un rendement courant de 1 à 2 % par an, compris dans le retour financier mentionné précédemment.

Est-ce en ligne avec ce qu’attendent les investisseurs ou sont-ils prêts à consentir à une moindre rentabilité du fait qu’ils investissent de manière éthique ?

Les investisseurs pourraient espérer un meilleur retour financier s’ils n’investissaient que sur des cibles dans les pays émergents, mais un moindre s’ils se concentraient sur les marchés développés. Ceci étant dit, c’est le retour total qui compte pour eux : à la fois le retour financier qui est attractif et faiblement volatil, et l’assurance d’un soutien à l’économie réelle. On estime qu’un dollar apporté en fonds propres à ces établissements correspondra à un apport de 10 fois cette somme à l’économie réelle. Il ne s’agit pas d’un levier au sein du fonds, mais bien d’un effet multiplicateur du fait de la nature des institutions en portefeuille.

Quel est le profil des investisseurs du fonds ?

Ils sont de nature variée. Dans le premier tour de table, nous avons eu des investisseurs institutionnels comme Church of Sweden, des fondations comme la F.B. Heron Foundation, des family offices comme Skopus Impact Fund, ainsi que des institutions financières, puisque sur les 25 membres de la GABV ont participé, 15 ont participé.

Propos recueillis par Séverine Leboucher

[1] Sustainability | Finance | Real Economies, ou SFRE (à prononcer “Saphir”).

[2] Real Economy – Real Returns: The Business Case for Sustainability Focused Banking, GABV, octobre 2014.

 

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