Nouvelle stratégie bancaire

Des investisseurs vont prêter aux côtés de Crédit Agricole CIB

Créé le

16.04.2012

-

Mis à jour le

12.03.2013

La banque verte est en train de mettre en place un modèle baptisé « distribute to originate » : elle cherchera d’abord à comprendre les besoins des investisseurs qui souhaitent prêter aux acteurs économiques, puis elle originera ces prêts dont elle conservera environ 20 %.

Dans un contexte où les banques sont amenées à porter moins de risques, pouvez-vous expliquer de quelle façon Crédit Agricole CIB (CA CIB) va jouer son rôle dans le financement de l’économie ?

Traditionnellement, l’ensemble des banques européennes, dont CA CIB, octroient des crédits et accumulent ces risques dans leurs bilans. CA CIB s’oriente aujourd’hui vers un modèle où elle conservera son rôle d’originateur et de gestionnaire des crédits [1] , mais une grande partie de ces derniers (80 % environ) sera portée par des investisseurs.

Cela correspond au modèle « originate to distribute »…

Nous préférons parler de « distribute to originate ». Cela signifie que nous réfléchissons aux solutions possibles de distribution des crédits avant leur origination. Nous partons du besoin des investisseurs avec lesquels nous voulons établir un véritable partenariat et qui vont cooriginer le financement avec nous. La transaction sera donc partagée entre eux et nous. Une fois déterminé le besoin des investisseurs, nous chercherons les acteurs économiques dont les besoins de financement peuvent correspondre et nous mettrons en place une solution adaptée et gagnante pour les deux parties. Nous élaborerons des solutions qui incluront fréquemment un financement obligataire.

Par exemple, un projet d’infrastructure n’attire pas l’intérêt des investisseurs dans sa phase de construction. Nous sommes donc susceptibles d’intervenir en tant que prêteur pour cette étape qui dure de deux à quatre ans, puis un refinancement de l’infrastructure par une émission obligataire « project bond » [2] peut prendre le relais.

Ce nouveau modèle vous amènera également à originer des prêts qui seront ensuite transmis à des investisseurs…

Oui, nous percevons que les investisseurs, notamment les assureurs, souhaitent acquérir une exposition aux risques que présentent les entreprises de taille moyenne sous la forme de prêts, car ces actifs offrent une prime d’illiquidité. Nous allons donc cooriginer avec certains assureurs ce type de financements. Nous les associons très en amont, ce qui permet d’identifier le profil d’entreprises qui les intéresse.

Pouvez-vous donner une idée de cette prime d’illiquidité ?

Par exemple, un portefeuille de prêts pour entreprises de taille moyenne procure un rendement de 2 à 2,5 % par an, quand le monétaire offre 0,5 %.

Quelles conséquences a la mise en place du modèle distribute to originate sur les équipes de CA CIB ?

Une ligne métier distribute to originate a été mise en place au centre de l’organisation de CA CIB. Elle structure les partenariats avec les investisseurs et a une vision complète sur les livres de prêts de la banque. Elle s’assure par ailleurs que le processus d’origination sert les intérêts des emprunteurs et des investisseurs.

Qui sont les investisseurs ?

Les investisseurs sont les assureurs, les asset managers et les fonds de pension. Nous avons dénombré 300 investisseurs potentiels dans le monde et nous souhaitons établir des liens privilégiés avec 10 à  25 d’entre eux.

Certains investisseurs et économistes sont assez sceptiques face à ce modèle. Ils craignent que la banque n’évalue pas correctement le risque, étant donné que les prêts seront pour l’essentiel transférés à d’autres acteurs. Les mécanismes d’une nouvelle crise du subprime ne sont-ils pas en train de se mettre en place ?

Le danger serait en effet de retomber dans les erreurs du passé, c’est-à-dire créer des processus et encourager des comportements qui porteraient en germe le risque d’une crise similaire à celle du subprime. Notre modèle diffère nettement de celui qui a été adopté dans le passé par les banques américaines. Nous conserverons environ 20 % des prêts, originés et structurés par nos équipes, à notre bilan. Ceci est un gage de qualité des actifs distribués, car la banque demeure en risque et est donc impliquée.

Prenons l’exemple d’un prêt accordé à une entreprise. L’établissement bancaire peut vendre à cette entité d’autres produits ou services parmi lesquels il peut effectuer des arbitrages dont l’investisseur pourrait pâtir. Bref, les investisseurs craignent une absence d’alignement d’intérêt entre eux et la banque.

Notre relation avec une entreprise peut en effet aller au-delà d’un prêt. Et nous sommes conscients des préoccupations des investisseurs. C’est pourquoi nous sommes en train d’établir un ensemble de règles, sous forme d’accords cadres, qui vont créer un alignement d’intérêt entre la banque et les investisseurs. Par exemple, nous nous interdirons très probablement d‘intervenir en même temps en dette et en actions dans un même dossier ; en effet, une telle situation serait porteuse de conflits d’intérêts potentiels. Nous veillerons à désamorcer tout conflit d’intérêt et toute ambiguïté, car l’essentiel pour nous est notre responsabilité fiduciaire sur les prêts que nous avons originés.

Les investisseurs craignent aussi l’asymétrie d‘information…

Nous nous engageons à transmettre aux investisseurs toutes les informations dont nous disposons concernant ces nouveaux prêts. Nous les impliquerons dès l’origination.

Mais les investisseurs doivent également compter sur leur propre expertise en matière de risques liés à un rôle de prêteur. Leur gouvernance évolue en matière de mesure et d’appréciation des risques pour disposer d’une capacité d’analyse autonome des informations que nous leur transmettons. Ils constituent cette expertise en interne ou font appel aux services d’un asset manager. C’est une des conditions de la réussite du nouveau modèle. Ni les banques ni les régulateurs ne souhaitent que les investisseurs fassent une confiance aveugle aux banques.

Le servicing, c’est-à-dire la relation avec le créancier pendant la durée du prêt, sera-t-il assuré par vous ?

Nous offrons en effet le servicing. Donc nous collectons, pendant la durée du prêt, les états financiers, les états de performances périodiques (mensuelles ou trimestrielles), nous répondons aux demandes d’exemption sur les covenants [3] , le cas échéant nous gérons la renégociation du prêt.

Nous avons une expertise forte et ancienne dans le servicing. En effet, dans le cadre des syndications traditionnelles, si nous sommes la banque agent, nous effectuons ce travail pour les autres banques participantes. Cette relation entre le servicer et l’ensemble des créanciers est normée depuis longtemps.

Dans le contexte de la mise en place du modèle distribute to originate, les investisseurs s’intéressent à notre capacité à assurer le servicing et à notre ancienneté dans cette activité.

En tant que servicer, vous serez donc amenés, en cas de difficulté, à renégocier éventuellement un prêt. Comment garantissez-vous aux investisseurs que vous négocierez le prêt en fonction de leurs intérêts ?

Nous serons impliqués à hauteur de 20 % au minimum, notre intérêt sera donc aligné sur celui de l’investisseur. De plus, les renégociations de transaction sont traditionnellement très contractualisées ; tout changement requiert l’approbation d’un certain nombre d’investisseurs, qui auront les mêmes droits que la banque. Mais, dans ce domaine aussi, ils devront avoir leur propre expertise d’appréciation du risque. Les régulateurs par ailleurs veilleront à ce que ce partage des risques réponde à des standards rigoureux de transparence et de professionnalisme.

Quel sera l’impact de ce nouveau modèle sur les coûts de financement pour les emprunteurs ? Si à la fois les banques et les nouveaux créanciers doivent disposer d’une expertise en matière de crédit, cela ne risque-t-il pas de renchérir les coûts pour l’emprunteur ?

L’impact de la constitution de ces expertises sera marginal, mais d’autres paramètres pourraient modifier le coût du financement. Traditionnellement, en Europe continentale, les banques ont accordé des crédits à des taux inférieurs à ce qui se pratique en Asie ou aux Etats-Unis, car la concurrence interbancaire est plus forte en Europe. Un ajustement des prix est à prévoir ; il se fera selon l’appétit et la capacité à prêter aux investisseurs.

La probable augmentation du coût du financement aura sans doute pour conséquence le développement des solutions de marché dites « project bonds ». En effet, si ces instruments se sont peu développés jusqu’à maintenant, c’est notamment en raison de l’attractivité traditionnelle du crédit bancaire, laquelle est en train de disparaître.

Ne craignez-vous pas que certains acteurs, des asset managers par exemple, fassent eux-mêmes de l’origination de crédits ?

C’est tout à fait possible. Des acteurs non bancaires vont sans doute développer des activités d’origination et seront potentiellement en concurrence directe avec les banques. Le paysage financier européen pourrait connaître de réels bouleversements et redéfinir l’environnement concurrentiel.

Les 80 % des prêts qui seront cédés à des investisseurs le seront-ils via le mécanisme de la titrisation ?

L’usage de la titrisation a reculé en raison des abus qui ont été pratiqués avant la crise, mais cette technique demeure un outil de financement sain. Certains investisseurs préféreront les actifs à l’état brut, d’autres souhaiteront un recours à la titrisation ; nous nous adapterons à la demande, dans la mesure où les risques encourus sont transparents, bien compris des investisseurs et auditables. Nous assisterons probablement à une renaissance de la titrisation sous une forme plus raisonnable, sans l’effet de levier qui était appliqué par le passé, ni la complexité des structures qui ont pu être élaborées. Les investisseurs souhaitent s’assurer de la lisibilité des actifs afin de mieux apprécier les risques.

Le tranching qu’offre la titrisation ne semble plus inspirer confiance aux investisseurs…

Ce tranching ne sera pas utilisé comme par le passé. Les investisseurs ne s’appuieront probablement pas uniquement sur la notation des différentes tranches, ils auront leur propre expertise et utiliseront les notes des agences simplement comme l'un des éléments de l’appréciation du risque.

 

1 L’originateur initie le prêt et le gestionnaire du crédit assure le servicing, c'est-à-dire la gestion de la relation avec l’emprunteur pendant la durée du remboursement. 2 Obligations destinées à financer des projets d’infrastructures. 3 Clauses contractuelles qui accompagnent un contrat de prêt, les covenants fixent, par exemple, le pourcentage d’investisseurs nécessaires pour modifier l’échéance. Bien souvent, ils permettent de réduire le risque d'insolvabilité de l'emprunteur : en cas de non-respect de certains ratios financiers, le remboursement anticipé du prêt peut être exigé. S’il rencontre un passage difficile, le créancier peut demander une exemption.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº748
Notes :
1 L’originateur initie le prêt et le gestionnaire du crédit assure le servicing, c'est-à-dire la gestion de la relation avec l’emprunteur pendant la durée du remboursement.
2 Obligations destinées à financer des projets d’infrastructures.
3 Clauses contractuelles qui accompagnent un contrat de prêt, les covenants fixent, par exemple, le pourcentage d’investisseurs nécessaires pour modifier l’échéance. Bien souvent, ils permettent de réduire le risque d'insolvabilité de l'emprunteur : en cas de non-respect de certains ratios financiers, le remboursement anticipé du prêt peut être exigé. S’il rencontre un passage difficile, le créancier peut demander une exemption.