La dématérialisation des titres dans la compétition entre systèmes juridiques

Créé le

15.04.2015

-

Mis à jour le

08.04.2019

À l’occasion de la conférence du 26 novembre dernier célébrant 30 ans de dématérialisation des titres en France, qui rassemblait juristes, économistes et gestionnaires, universitaires et praticiens, Bertrand du Marais, en tant que président du think tank académique FIDES*, a souligné deux enjeux majeurs de la dématérialisation des titres pour la Place de Paris dans la compétition technologique, mais aussi juridique, que se livrent les Places financières.

Lors de son avènement, rappelé dans l’introduction du Président Marcel Roncin [1] , la dématérialisation des titres apparaissait avant tout comme une réforme centrée sur des processus opérationnels, en quelque sorte mineure par rapport au Big Bang des marchés que la Place de Paris allait vivre à partir du début des années 1990, à la suite du Livre blanc sur la réforme du financement de l’ économie [2] . Ainsi, dans l’ouvrage célébrant les vingt ans de la dématérialisation [3] , Hubert de Vauplane écrivait-il : « La modification opérée en 1981 s’est toujours voulue une réforme technique sans conséquence au niveau juridique. » Or, si cette réforme a bouleversé les pratiques et les technologies des back-offices, elle a également profondément modifié les techniques juridiques. Le même Hubert de Vauplane écrivait ainsi, il y a dix ans : « Les négociations d’actifs financiers dématérialisés sont elles-mêmes dématérialisées. »

L’expérience a montré que la réforme de la dématérialisation n’aurait pu être un succès sans la conception de systèmes d’information extrêmement sophistiqués et performants, s’appuyant à la fois sur des technologies et sur des experts que la Place de Paris a su mobiliser, voire former, rapidement. Or la technologie n’est pas neutre :

  • elle formate le marché et permet le développement économique d’une activité, notamment en favorisant les économies d’échelle et en créant des avantages comparatifs ;
  • en sens inverse, elle entraîne parfois des effets de dépendance technologique – des situations de « lock in », comme disent les informaticiens. Elle peut alors créer également des barrières à l’entrée, limitant le fonctionnement concurrentiel du marché.
En matière juridique, des interactions similaires peuvent se produire. En effet, droit et technologie sont liés par une relation réflexive et des interactions complexes. La technologie peut créer le droit. Il suffit de constater, avec l’essor des TIC, l’importance prise par le droit de la protection des données ou la répression pénale de la cybercriminalité. Elle peut parfois aussi s’y substituer. Toujours dans le même domaine, une partie de la protection des droits de propriété intellectuelle est aujourd’hui assurée, volens nolens, par des dispositifs technologiques de DRM ( Digital Right Management). En sens inverse, et le débat public se concentre souvent sur ce seul aspect, le droit peut inhiber la technologie. Il peut cependant en soutenir le déploiement, ne serait-ce qu’en adoptant des solutions juridiques neutres ou en s’adaptant. Pour reprendre l’exemple des TIC, il est frappant de voir que des catégories juridiques anciennes – voire, selon certains, surannées – peuvent s’appliquer parfaitement aux nouveaux objets créés par la technologie. Il en est ainsi, par exemple, du « nommage ». Cette réalité née exclusivement de l’Internet se voit dorénavant appliquer notre vieux concept de service public [4] .

Les contributions qui ont été rassemblées lors de cette conférence, venant d’auteurs aux profils pourtant très variés, démontrent que le droit français a su se combiner avec les développements de la technologie et de la pratique bancaire pour créer, après trente années de dématérialisation des titres, un des atouts de la Place de Paris.

La dématérialisation, excellent cas « d’attractivité économique du droit et de la régulation »

Mais cette combinaison heureuse entre droit, technologie et pratiques opérationnelles reste fragile. Elle doit aujourd’hui être pensée en termes « d’attractivité économique du droit », dont elle constitue un cas d’application concrète tout à fait exemplaire.

L’attractivité économique du droit constitue la capacité d’un droit – ici, français – à retenir et attirer des activités à haute valeur ajoutée dans une compétition féroce des systèmes juridiques. Nous avons pu mettre en évidence cette tension dans de nombreux pans du droit des affaires [5] ou en matière comptable, domaine familier aux juristes de banques et aux opérateurs financiers [6] .

Appliquer la notion d’attractivité économique du droit à la problématique de la dématérialisation impose alors d’adopter une posture à la fois pragmatique et ferme. En effet, dans la compétition des droits et des Places financières, le droit des marchés financiers réagit de façon spécifique, marqué par une tendance forte, apparemment spontanée, à la standardisation.

Or, par nos travaux et ceux de l’association FIDES, nous cherchons à démontrer que la standardisation juridique, si elle diminue les coûts de transaction, augmente les coûts de transition●; puisque la Vulgate économique classique insiste sur la réduction des premiers, les opérateurs sont tentés de faire migrer leurs opérations vers des solutions importées et standardisées. Or, rien n’indique que l’avantage en termes de coût de transaction soit supérieur à l’avantage en termes de coût de transition. Et rien ne vient non plus démontrer que l’avantage en termes de coûts de transition soit partagé également entre, d’un côté, l’auteur ou l’utilisateur du standard existant et, de l’autre côté, l’importateur de ce standard. Il reste encore de très nombreux travaux à faire pour identifier et quantifier ces effets. L’enjeu est considérable, économiquement et socialement, en particulier dès lors que l’on ne peut même pas garantir, aujourd’hui, que les coûts de transition issus de la standardisation soient réduits pour les deux parties à l’échange…

De même, il faut attirer l’attention sur certains effets de la standardisation juridique. Comme tout standard, une règle uniforme peut constituer une barrière à l’entrée et favoriser des situations oligopolistiques. La question est alors autant de calculer l’efficacité intrinsèque du standard, que de savoir qui rédige le standard… Est-ce celui qui a l’antériorité historique, comme la France en matière de dématérialisation, ou celui qui occupe une position dominante sur le marché?

1 Lire p. 5.

2 J.-C. Naouri (dir.), Paris, La Documentation Française, 1986.

3 20 ans de dématérialisation des titres en France, Paris, Revue Banque édition, 2005.

4 B. du Marais, « Vers de nouveaux services publics ? Sécurité et nommage sur les réseaux selon le droit public » in B. du Marais et G. Chatillon (dir.), L’Administration électronique au service des citoyens, Bruxelles, Bruylant, 2003, pp. 281-293, et « Le service public du nommage, consécration et limites », Revue française d'administration publique n° 146, 2-2013, pp. 299-312.

5 B. du Marais, « Attractivité économique du droit : le droit français peut-il survivre dans la compétition internationale ? », Droit et patrimoine n° 170, mai 2008, pp. 38-45.

6 B. du Marais, « Normalisation comptable, attractivité économique et standardisation du droit », in Y. Muller et W. Nahum (dir.), La Normalisation comptable : actualité et enjeux, Paris, Thomson Reuters, 2014, pp. 12-19.

À retrouver dans la revue
Banque et Droit NºHS-2015
Notes :
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1 Lire p. 5.
2 J.-C. Naouri (dir.), Paris, La Documentation Française, 1986.
3 20 ans de dématérialisation des titres en France, Paris, Revue Banque édition, 2005.
4 B. du Marais, « Vers de nouveaux services publics ? Sécurité et nommage sur les réseaux selon le droit public » in B. du Marais et G. Chatillon (dir.), L’Administration électronique au service des citoyens, Bruxelles, Bruylant, 2003, pp. 281-293, et « Le service public du nommage, consécration et limites », Revue française d'administration publique n° 146, 2-2013, pp. 299-312.
5 B. du Marais, « Attractivité économique du droit : le droit français peut-il survivre dans la compétition internationale ? », Droit et patrimoine n° 170, mai 2008, pp. 38-45.
6 B. du Marais, « Normalisation comptable, attractivité économique et standardisation du droit », in Y. Muller et W. Nahum (dir.), La Normalisation comptable : actualité et enjeux, Paris, Thomson Reuters, 2014, pp. 12-19.