Innovation

Comment le Trade Finance surfe sur la vague technologique

Le Trade Finance, métier traditionnel de la banque réputé pour son fort recours au « papier », change désormais de visage. La dématérialisation des documents, la création du Bank Payment Obligation (BPO), l’émergence des FinTechs propulsent ces activités bancaires dans le futur en leur donnant une saveur technologique. Mais de nouveaux acteurs apparaissent : concurrence ou offre complémentaire ?

L’utilisation du BPO par la FinTech EssDocs

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  • Les enjeux de la technologie

    Les enjeux de la technologie

Co-auteur avec Fabien Constant de « Banque et matières premières », RB Édition, 2016.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°803

Numéro double 803-804 : Prospective 2017 - Rétrospective 2016

Le Trade Finance est connu pour être une activité consommatrice de papier. Pour le vendeur et l’acheteur à l’autre bout du monde, l’intermédiation des banques s’est imposée pour sécuriser le commerce international, accorder des délais de paiement et offrir des financements. Afin de justifier la transaction commerciale sous-jacente et de déclencher le paiement, ces instruments bancaires se sont appuyés, dès le Moyen Âge, sur des documents financiers, comme la lettre de change (lettera di pagamento à partir du XIIe siècle) et le connaissement maritime (à partir du XIVe siècle). Ces deux documents sont toujours les piliers de la chaîne documentaire du commerce international (80 % du flux de marchandises sont transportés par voie maritime) mais ne sont plus seuls. Au fur et à mesure du développement des échanges mondiaux de marchandises, de l’arrivée de nouveaux moyens de transport et des réglementations nationales et internationales, des dizaines de documents (facture, lettre de transport aérien, documents douaniers, certificats d’assurance, certificats d’inspection et de contrôle…) sont venus compléter cette chaîne documentaire originale.

Trade Finance, parent pauvre de la technologie

Ces documents forment le « socle » des produits de Trade Finance comme les encaissements documentaires et le crédit documentaire, mais aussi l’ensemble des techniques associées permettant le financement des transactions client-fournisseur en openaccount [1] (Supply Chain Finance) ou celles de matières premières (Commodity Trade Finance) [2]. Plus récemment, les nouvelles exigences réglementaires en matière de lutte anti-blanchiment et de financement du terrorisme (LAB-FT) ont renforcé les dispositifs de contrôle des marchandises et, par conséquent des documents. En tout état de cause, ces activités documentaires nécessitent des moyens humains considérables et beaucoup de temps compte tenu de la complexité des vérifications. Les banques disposaient alors de back-offices importants pour ce traitement de produits « low tech », faisant de l’industrie du Trade Finance, un parent pauvre de la technologie. Et ce contrairement à l’industrie du cash-management qui, volumétrie des opérations aidant, faisait sa mue en investissant les champs technologiques. Il faut attendre les années 1990 pour voir fleurir les premières avancées en la matière. Le passage du Télex à la plate-forme SWIFT ne fut-il pas la révolution néolithique du Trade Finance ? Un opérateur Télex pouvait passer des heures pour traiter un crédit documentaire. Avec SWIFT, finis le chiffrement manuel, les messages en trois exemplaires… Cette technologie a bouleversé le paysage bancaire en proposant des applications automatisées, plus rapides et efficaces.

C’est à cette époque que fut créée la société Bolero, plate-forme multi-banque spécialisée dans les transactions de Trade Finance à destination des banques et des entreprises [3]. Les premiers portails électroniques spécialisés des banques pour l’information et la gestion des crédits documentaires (ouvertures et amendements à l’import et consultation à l’export) firent aussi leur apparition.

Vers une dématérialisation des documents

Indépendamment des regroupements et/ou des délocalisations des back-offices Trade Finance, les banques ont cherché à gagner en productivité dans ces métiers en utilisant des systèmes de reconnaissance visuelle de type OCR (Optical Character Recognition). Ces équipements permettent l’extraction automatique des données afin de réduire les risques opérationnels et d’augmenter les capacités de traitement de vérification des documents. Parmi les banques en pointe, nous pouvons citer Citibank qui a commencé à déployer cette technologie dès 2013 [4].

Néanmoins, la spécificité de certains documents (connaissement maritime notamment) rend difficile une optimisation de la vérification documentaire. C’est la raison pour laquelle les enjeux de la technologie dans ces métiers sont de dématérialiser intégralement la chaîne documentaire afin qu’elle soit reconnue, authentifiée et vérifiée automatiquement sans intervention humaine. C’est parce que la banque a les « bons » documents entre les mains qu’elle va se faire une « opinion » sur l’authenticité de la transaction et sera amenée à la payer ou à la financer. Le nombre élevé de documents (format, caractère spécifique) et l’hétérogénéité des participants à l’écosystème du commerce international (acteurs des filières transport et logistique, assureurs, banques, régulateurs…) représentent un casse-tête à l’échelon mondial pour établir, aujourd’hui, une norme qui puisse satisfaire tout le monde.

D’où le foisonnement de projets FinTech, dans le domaine du Trade Finance, qui occupent le terrain en partenariat ou non avec des banques : Bolero, acteur historique avec lequel HSBC India vient de réaliser sa première présentation dématérialisée de documents dans le cadre d’un crédit documentaire [5] ; EssDocs qui a développé et testé une gamme de documents dématérialisés dont le connaissement maritime (CargoDocs) [6].

De leur côté, les banques se sont regroupées en 2015 à travers le consortium R3 afin de développer des projets liés à la blockchain [7], dont des protocoles pour le traitement du crédit documentaire [8]. Les enjeux sont de taille pour les banques qui, par ce projet collaboratif, souhaitent garder la maîtrise de leurs opérations face aux FinTechs.

Le BPO, futur du Trade Finance ?

Le Bank Payment Obligation (BPO) [9] ou Obligation bancaire de paiement est un nouveau produit bancaire (publications des règles ICC en 2013) se présentant comme un compromis entre l’open account et le crédit documentaire [10]. C’est une solution technologiquement innovante utilisant les formats de messages ISO 20022 Trade Services Management (TSMT) produits par la plate-forme SWIFT Trade Service Utility (TSU). De quoi s’agit-il ? C’est un engagement irrévocable et indépendant donné par la banque de l’acheteur (Obligor bank) à la banque du vendeur (Recipient bank) de payer ou d’initier une obligation de paiement différé et de payer à l’échéance, après rapprochement électronique (matching) des données de paiement (baseline). Ce produit, nouvellement entré dans la gamme des produits de Trade Finance, connaît des débuts modestes compte tenu des investissements significatifs à mettre en place par les banques mais qui est promis à un bel avenir grâce aux interactions avec la sphère de la FinTech comme le montre cette récente initiative entre les banques et EssDocs pour la gestion du flux Trade Finance de Cargill et BHP Billiton [11] (voir Schéma).

Les FinTechs : concurrents ou « coopétiteurs » ?

La sphère de la FinTech découvre avec le Trade Finance un univers jusqu’alors peu exploré :

  • Conformité des opérations ou RegTech : mise en place d’outils informatiques afin de chercher, trier et synthétiser plus rapidement et efficacement les données dans le Big Data dont l’objectif est de satisfaire aux exigences réglementaires et de conserver la fluidité des process de traitement des opérations documentaires et de mise en place des financements (exemple de l’émergence des KYC utilities) ;
  • Suivi des marchandises : le recours aux technologies des objets connectés ou Internet of Things (IOT) va permettre à la banque mais également aux acteurs de l’écosystème de la transaction de pouvoir suivre, en temps réel, l’emplacement de la marchandise, son poids et son taux d’humidité s’il s’agit de commodities par exemple [12] ;
  • Information et intégration des données : c’est un marché qui est occupé de plus en plus par les grands éditeurs de logiciel (Misys, Sopra…) mais aussi par certains indépendants comme Finelia, spécialisée dans les offres de Trade Finance à destination des entreprises ;
  • Plates-formes de financement : si les banques ont développé leur plate-forme de traitement (HSBC, BNP Paribas…), des initiatives FinTech émergent dans le domaine du Supply Chain Finance comme les sociétés Taulia, GT Nexus, Kyriba…

Si les barrières à l’entrée dans ces métiers du Trade Finance sont importantes (comme dans tous les métiers bancaires aujourd’hui), les investissements en informatique sont colossaux pour se doter de plates-formes technologiques évolutives. Il est facile de comprendre la frilosité des comités d’investissements des banques pour de tels projets. C’est la raison pour laquelle le mode collaboratif et la recherche de normes communes de dématérialisation des documents peuvent offrir des avantages aux banques dans ces métiers du Trade Finance [13]. Les banques favorisent également l’émergence de projets technologiques en jouant le rôle d’incubateurs.

Demain, le banquier du Trade Finance, connecté à son smartphone, suivra de son bureau, la bonne progression des marchandises qu’il finance, validera les autorisations qui auront été authentifiées par les systèmes blockchain. Les exportateurs iront se connecter sur des sites spécialisés dans le financement de leur Supply Chain. Demain, c’est déjà maintenant !

 

[1] L’open account (OA) est un anglicisme désignant le mode de paiement par virement/transfert entre un acheteur et le vendeur à une date convenue.

[2] David Leboiteux et Fabien Constant, Banque et matières premières, RB Édition (2016).

[3] http://www.bolero.net/.

[4] Consulter le document Global Trade – Reflections on the Past Three Decades (2013) et l’interview de John Ahearn, Managing Director, « Global Head of Trade de Citibank » (Trade Finance Magazine, article du 3 mai 2013 : http://www.tradefinancemagazine.com).

[5] http://www.business-standard.com/article/companies/hsbc-undertakes-first-e-presentation-of-export-documents-for-ril-116111001209_1.html.

[6] http://www.essdocs.com/edocs/electronic-bills-of-lading.

[7] Consulter le lien http://r3cev.com/about/. R3 regroupe désormais plus d’une cinquantaine de banques dont pour la France, la Société Générale, BNP Paribas et Natixis (groupe BPCE).

[8] Lire l’article d’Alexandre Eich-Gozzi, « Blockchain et commerce international », Banque et Stratégie n° 350 (septembre 2016).

[9] Lire l’étude du Boston Consulting Group (BCG), The Digital Revolution in Trade Finance (2016).

[11] Les détails de cette transaction sont consultables : http://www.essdocs.com/press-room/first-cargodocs-bpo-plus-transaction-completed-successfully.

[12] The Fintech 2.0 Paper: Rebooting Financial Services, Banco Santander InnoVentures, Olivier Wyman, Anthemis (juin 2015).

[13] Lire à ce sujet l’étude du Boston Consulting Group (BCG), FinTechs may be Corporate Banks’ Best “Frenemies” (2016).

 

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