Etat des lieux

Comment financer la transition énergétique ?

Créé le

14.10.2015

-

Mis à jour le

27.10.2015

Les auteurs du rapport « Mobiliser les finances pour le climat », remis au président de la République en juin dernier, dressent un état des lieux des besoins et des pistes pour la mobilisation des acteurs publics et privés pour financer la transition.

Une « trajectoire 2 °C », c’est là le chemin que doit poursuivre impérativement l’économie mondiale, sous peine de subir des coûts humains et économiques dont il est maintenant démontré qu’ils sont bien supérieurs à ce qu’il faut engager aujourd’hui pour mettre l’économie sur cette trajectoire. En clair, la hausse de la température planétaire ne doit pas dépasser de plus de 2 °C la température préindustrielle alors que nous sommes aujourd’hui, selon les scientifiques du GIEC, sur une trajectoire de +4 degrés. L’objectif des négociations de la Conférence de Paris sur le Climat (CoP21) de cette année est d’arriver à un accord entre les 196 parties (195 pays plus l’Union européenne) qui permette de diviser, d’ici 2050, par plus de deux nos émissions de gaz à effet de serre (GES, s’élevant à 50 milliards de tonnes environ aujourd’hui) dont les deux-tiers sont issus de notre consommation d’énergie fossile. À ce jour (mi-octobre 2015), les engagements des 148 pays [1] ayant rendu leurs contributions nationales (INDC) conduisent à des émissions de GES en 2030 qu’on peut évaluer à 60 gigatonnes équivalent CO2 (GteqCO2) [2] , soit 10 Gt de trop par rapport à la cible à viser pour remettre le monde sur une trajectoire de 2 °C. Les engagements des villes, des entreprises, du secteur financier ainsi que des mécanismes de révision à la hausse des objectifs seront des éléments clés pour compléter les contributions déjà publiées et se rapprocher au maximum de la trajectoire des 2 degrés.

Cette formidable mutation suppose des transferts massifs d’investissements : des énergies fossiles vers les énergies décarbonées mais aussi de la production d'énergie vers la maîtrise de sa consommation. Ces programmes d’investissements doivent en outre intégrer la nécessaire adaptation des populations et des infrastructures aux effets du changement climatique. Sans même compter les coûts liés à la prévention des catastrophes dites naturelles, les montants en jeu sont colossaux. Au niveau mondial, il s’agit d’investir des trillions, soit des milliers de milliards de dollars chaque année dans les secteurs de l’énergie, de l’urbanisme, du transport, de l’eau, de l’agriculture et de la forêt. Le rapport New Climate Economy, issu d’une année de travaux présidé par l’ancien président du Mexique Felipe Calderon [3] , évalue les besoins en infrastructures décarbonées sur la période 2015-2030 à 93 trillions de dollars. Un montant qui ne dépasse que de 5 trillions le besoin tendanciel, et qui ne prend pas en compte les surcoûts inévitables liés aux conséquences des chocs climatiques d’un monde à +4 degrés.

Respecter les engagements de Copenhague

Les budgets publics doivent être sollicités, tant pour la décarbonation de l’économie que pour l’aide à l’adaptation des pays les plus vulnérables. Conformément aux engagements pris en 2009 à Copenhague, l’accord de Paris suppose que les « pays du Nord » financent à hauteur de cent milliards de dollars annuels à partir de 2020 les « pays du Sud ». Il faudra pour y arriver faire appel aux budgets publics, aux banques publiques de développement et aux financements privés entraînés par ces sources publiques. La négociation bat son plein aujourd’hui. Une analyse du World Resources Institute (WRI) [4] montre en effet qu’il reste encore un cap à franchir. Un pays comme la France doit mobiliser un à deux milliards s’additionnant aux sommes sur lesquelles elle s’est déjà engagée. Plusieurs pistes sont explorées, dans un contexte de tensions budgétaires, comme le recours à une taxe sur les transactions financières mise en place au niveau de onze pays dans le cadre d’une coopération renforcée. L’adossement de l’Agence française de développement à la Caisse des dépôts et consignations a aussi été annoncé dans cette optique.

Il faudra également se mettre d’accord sur la part – dont nous, auteurs du rapport Mobiliser les finances pour le climat, souhaitons qu’elle soit supérieure à 50 % - de ces financements à accorder aux besoins d’adaptation au changement climatique des pays les plus vulnérables. En effet en toute hypothèse le changement climatique en cours aura des effets parfois dévastateurs sur ces pays ; et les investissements d’adaptation seront difficiles voire impossibles à financer par le secteur privé car ils ne génèrent pas de revenus.

Se désinvestir des énergies fossiles

Mais les trillions de dollars évoqués pour la mutation de l’économie supposent aussi un recours massif à la finance privée, qui à ce jour est encore bien trop court-termiste et insuffisamment sensible aux enjeux climatiques. Il semble cependant qu’elle se mette en mouvement. Des acteurs financiers puissants commencent à prendre conscience d’un double risque :

  • le « risque carbone » : atteindre nos objectifs climatiques suppose de désinvestir des énergies fossiles qui vont être soumises à des contraintes et des taxes de plus en plus élevées et présentent donc dès maintenant un risque financier, dit « risque carbone » à tous les stades (extraction, production, distribution et consommation) ;
  • le « risque climat », à savoir les conséquences du dérèglement climatique sur les infrastructures, les chaînes de valeur, l’approvisionnement en eau… qui apparaissent déjà, mais ne sont pour l’heure pas vraiment prises en compte par les marchés financiers.
Des grands gestionnaires d’actifs prennent des engagements climatiques au sein d'initiatives internationales, comme le Montreal Carbon Pledge [5] ou la Portfolio Decarbonization Coalition [6] . Certains fonds d’investissement évaluent l’impact carbone de leur portefeuille d’investissements. Le Fonds souverain norvégien commence à se désengager des entreprises du secteur des énergies fossiles. L’assureur AXA et le pétrolier Total ont annoncé qu’ils sortaient du secteur du charbon. En parallèle apparaissent de nouveaux produits financiers, comme les obligations vertes, qui connaissent un succès remarquable, avec un marché ayant triplé chaque année depuis 2012.

Ces dynamiques reposent sur une analyse développée par exemple par le gouverneur de la Banque d’Angleterre, selon lequel le risque qu’un dérèglement climatique à +4 degrés n’ait aucun impact sur la stabilité financière est nul et que son mandat de superviseur doit donc maintenant intégrer le fait de demander des informations sur le management de ce risque à tous les acteurs financiers.

Une feuille de route pour financer une économie décarbonée

Il serait naïf de croire que ces initiatives suffiront à elles seules, mais elles montrent que si les États jouent leur rôle en s’engageant fortement dans la bataille écologique et climatique et en créant les régulations nécessaires, il sera sans doute possible de mettre la finance au service du climat. Le courrier adressé, mi-avril, par les ministres du G20 au Conseil de stabilité financière [7] , pour qu’il travaille sur le « risque climat » (conséquences économiques du changement climatique) est un pas important dans la bonne direction. Il est en effet avéré que les investisseurs pourraient prendre des pertes importantes dans des financements d’infrastructures, voire d’entreprises, qui seraient exposées à ce risque. La multiplication des risques pourrait, s’il s’avérait, faire boule de neige et avoir un effet systémique. De la même manière, l’article 173 [8] de la loi pour la transition énergétique et la croissance verte oblige les investisseurs à mentionner dans leur rapport annuel leur exposition au risque climatique et leur contribution à la transition énergétique. C’est une première mondiale dont la France, présidente de la CoP21, peut être fière. Et les réflexions viennent de commencer pour une éventuelle extension au niveau européen.

Mais il serait tout à fait erroné de croire que l’Europe serait la seule active sur ce sujet. Les travaux de Unep Inquiry [9] , auxquels nous faisons largement référence dans notre propre rapport, ont joué un rôle de révélateur des initiatives prises au niveau mondial. À titre d’exemple, la Banque Centrale de Chine travaille à fournir au gouvernement chinois des propositions pour « verdir le système financier chinois » dans le cadre du prochain plan quinquennal 2016-2020. La dynamique touche également des pays comme le Brésil ou le Bangladesh.

Ces avancées locales démontrent à nos yeux qu’une mutation culturelle commence à s’opérer, mais elle est encore trop lente. La CoP21 doit être l’occasion d’accélérer. Nous avons ainsi proposé, dans le rapport remis [10] au président de la République en juin dernier, la première feuille de route intégrée du financement d’une économie décarbonée, dans laquelle chacun joue au mieux son rôle nous permettra de gagner la course de vitesse contre le dérèglement climatique dans laquelle nous sommes engagés.

Cette feuille de route devra intégrer la mise en œuvre d’outils efficaces :

  • fiscalité carbone croissante et réglementations progressivement durcies dans les secteurs d’extraction et d’émission de GES ;
  • programmes d’investissement dans les infrastructures et dans la rénovation énergétique des bâtiments ;
  • stratégies nationales bas-carbone [11] ;
  • garanties publiques et interventions des banques publiques d’investissement et de développement conditionnés à des objectifs climatiques ;
  • standardisation et massification du marché des obligations vertes ;
  • développement des stress-tests climatiques dans les modèles bancaires ;
  • publication de l’empreinte carbone des investissements…
Dans l’optique de concilier les objectifs de développement et ceux de lutte contre le changement climatique, les banques de développement, qu’elles soient multilatérales, régionales ou nationales, ont un rôle clef. Nous avons recommandé qu’elles construisent une « feuille de route 2 degrés », visant à faire croître la part relative de leurs financements climatiques et à développer les instruments au plus fort effet d’entraînement sur le financement privé (comme les assurances contre le risque pays, les garanties de premières pertes, les dettes subordonnées). Il pourra ensuite en être déduit d’éventuels besoins en fonds propres.

Cette mobilisation vers le respect des 2 degrés passe par un accord international à Paris en décembre. Et elle sera une grande source d’innovation et d’opportunités qui fera bien sur des gagnants et des perdants, comme tout processus de « destruction créatrice ». Mais rien ne serait plus faux que d’opposer économie et transition écologique, car il est clair, comme le dit joliment Sharan Burrow, Secrétaire générale de la confédération internationale des syndicats, qu’« il n’y a pas d’emplois sur une planète morte ».

 

1 Voir le thermomètre des engagements et des financements de la fondation Nicolas Hulot ( http://www.fondation-nicolas-hulot.org/magazine/paris-climat-2015-le-thermometre-des-engagements.
2 Les émissions de GES se mesurent en tonnes équivalent CO, en ramenant le pouvoir de réchauffement de chaque gaz à son équivalent CO. On les mesure aussi en tonnes de carbone, une tonne de carbone valant environ 0,27 tonne de CO.
3 Felipe Calderon et Nicholas Stern, La Nouvelle Économie climatique, Les Petits matins, 2015.
4 Getting to $ 100 billion : climate finance scenarios and projects to 2020 ( http://www.wri.org/publication/getting-100-billion-climate-finance-scenarios-and-projections-2020).
11 À l’instar de la Grande-Bretagne et de la France ( http://www.developpement-durable.gouv.fr/Strategie-nationale-bas-carbone.html).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº789
Notes :
11 À l’instar de la Grande-Bretagne et de la France (http://www.developpement-durable.gouv.fr/Strategie-nationale-bas-carbone.html).
1 Voir le thermomètre des engagements et des financements de la fondation Nicolas Hulot (http://www.fondation-nicolas-hulot.org/magazine/paris-climat-2015-le-thermometre-des-engagements.
2 Les émissions de GES se mesurent en tonnes équivalent CO, en ramenant le pouvoir de réchauffement de chaque gaz à son équivalent CO. On les mesure aussi en tonnes de carbone, une tonne de carbone valant environ 0,27 tonne de CO.
3 Felipe Calderon et Nicholas Stern, La Nouvelle Économie climatique, Les Petits matins, 2015.
4 Getting to $ 100 billion : climate finance scenarios and projects to 2020 (http://www.wri.org/publication/getting-100-billion-climate-finance-scenarios-and-projections-2020).
5 http://montrealpledge.org/.
6 http://unepfi.org/pdc/.
7 http://www.imf.org/external/np/pp/eng/2015/041315.pdf.
8 http://www.legifrance.gouv.fr/affichLoiPubliee.do?idDocument=JORFDOLE000029310724&type=general&legislature=14.
9 http://web.unep.org/inquiry.
10 http://www.elysee.fr/communiques-de-presse/article/rapport-mobiliser-les-financements-pour-le-climat-de-pascal-canfin/.