Une « trajectoire 2 °C », c’est là le chemin que doit poursuivre impérativement l’économie mondiale, sous peine de subir des coûts humains et économiques dont il est maintenant démontré qu’ils sont bien supérieurs à ce qu’il faut engager aujourd’hui pour mettre l’économie sur cette trajectoire. En clair, la hausse de la température planétaire ne doit pas dépasser de plus de 2 °C la température préindustrielle alors que nous sommes aujourd’hui, selon les scientifiques du GIEC, sur une trajectoire de +4 degrés. L’objectif des négociations de la Conférence de Paris sur le Climat (CoP21) de cette année est d’arriver à un accord entre les 196 parties (195 pays plus l’Union européenne) qui permette de diviser, d’ici 2050, par plus de deux nos émissions de gaz à effet de serre (GES, s’élevant à 50 milliards de tonnes environ aujourd’hui) dont les deux-tiers sont issus de notre consommation d’énergie fossile. À ce jour (mi-octobre 2015), les engagements des 148
Cette formidable mutation suppose des transferts massifs d’investissements : des énergies fossiles vers les énergies décarbonées mais aussi de la production d'énergie vers la maîtrise de sa consommation. Ces programmes d’investissements doivent en outre intégrer la nécessaire adaptation des populations et des infrastructures aux effets du changement climatique. Sans même compter les coûts liés à la prévention des catastrophes dites naturelles, les montants en jeu sont colossaux. Au niveau mondial, il s’agit d’investir des trillions, soit des milliers de milliards de dollars chaque année dans les secteurs de l’énergie, de l’urbanisme, du transport, de l’eau, de l’agriculture et de la forêt. Le rapport New Climate Economy, issu d’une année de travaux présidé par l’ancien président du Mexique Felipe
Respecter les engagements de Copenhague
Les budgets publics doivent être sollicités, tant pour la décarbonation de l’économie que pour l’aide à l’adaptation des pays les plus vulnérables. Conformément aux engagements pris en 2009 à Copenhague, l’accord de Paris suppose que les « pays du Nord » financent à hauteur de cent milliards de dollars annuels à partir de 2020 les « pays du Sud ». Il faudra pour y arriver faire appel aux budgets publics, aux banques publiques de développement et aux financements privés entraînés par ces sources publiques. La négociation bat son plein aujourd’hui. Une analyse du World Resources Institute
Il faudra également se mettre d’accord sur la part – dont nous, auteurs du rapport Mobiliser les finances pour le climat, souhaitons qu’elle soit supérieure à 50 % - de ces financements à accorder aux besoins d’adaptation au changement climatique des pays les plus vulnérables. En effet en toute hypothèse le changement climatique en cours aura des effets parfois dévastateurs sur ces pays ; et les investissements d’adaptation seront difficiles voire impossibles à financer par le secteur privé car ils ne génèrent pas de revenus.
Se désinvestir des énergies fossiles
Mais les trillions de dollars évoqués pour la mutation de l’économie supposent aussi un recours massif à la finance privée, qui à ce jour est encore bien trop court-termiste et insuffisamment sensible aux enjeux climatiques. Il semble cependant qu’elle se mette en mouvement. Des acteurs financiers puissants commencent à prendre conscience d’un double risque :
- le « risque carbone » : atteindre nos objectifs climatiques suppose de désinvestir des énergies fossiles qui vont être soumises à des contraintes et des taxes de plus en plus élevées et présentent donc dès maintenant un risque financier, dit « risque carbone » à tous les stades (extraction, production, distribution et consommation) ;
- le « risque climat », à savoir les conséquences du dérèglement climatique sur les infrastructures, les chaînes de valeur, l’approvisionnement en eau… qui apparaissent déjà, mais ne sont pour l’heure pas vraiment prises en compte par les marchés financiers.
Ces dynamiques reposent sur une analyse développée par exemple par le gouverneur de la Banque d’Angleterre, selon lequel le risque qu’un dérèglement climatique à +4 degrés n’ait aucun impact sur la stabilité financière est nul et que son mandat de superviseur doit donc maintenant intégrer le fait de demander des informations sur le management de ce risque à tous les acteurs financiers.
Une feuille de route pour financer une économie décarbonée
Il serait naïf de croire que ces initiatives suffiront à elles seules, mais elles montrent que si les États jouent leur rôle en s’engageant fortement dans la bataille écologique et climatique et en créant les régulations nécessaires, il sera sans doute possible de mettre la finance au service du climat. Le courrier adressé, mi-avril, par les ministres du G20 au Conseil de stabilité
Mais il serait tout à fait erroné de croire que l’Europe serait la seule active sur ce sujet. Les travaux de Unep
Ces avancées locales démontrent à nos yeux qu’une mutation culturelle commence à s’opérer, mais elle est encore trop lente. La CoP21 doit être l’occasion d’accélérer. Nous avons ainsi proposé, dans le rapport
Cette feuille de route devra intégrer la mise en œuvre d’outils efficaces :
- fiscalité carbone croissante et réglementations progressivement durcies dans les secteurs d’extraction et d’émission de GES ;
- programmes d’investissement dans les infrastructures et dans la rénovation énergétique des bâtiments ;
- stratégies nationales
bas-carbone ;[11] - garanties publiques et interventions des banques publiques d’investissement et de développement conditionnés à des objectifs climatiques ;
- standardisation et massification du marché des obligations vertes ;
- développement des stress-tests climatiques dans les modèles bancaires ;
- publication de l’empreinte carbone des investissements…
Cette mobilisation vers le respect des 2 degrés passe par un accord international à Paris en décembre. Et elle sera une grande source d’innovation et d’opportunités qui fera bien sur des gagnants et des perdants, comme tout processus de « destruction créatrice ». Mais rien ne serait plus faux que d’opposer économie et transition écologique, car il est clair, comme le dit joliment Sharan Burrow, Secrétaire générale de la confédération internationale des syndicats, qu’« il n’y a pas d’emplois sur une planète morte ».