Financement de l'économie

Comment financer les entreprises de biotechnologie ?

Les investisseurs français restent prudents face au secteur de la biotechnologie, compte tenu des particularités de son fonctionnement et l’ampleur de ses besoins de financement. Une meilleure communication financière serait de nature à faciliter la couverture de ces derniers en attendant de développer comme l’ont fait Les États Unis un écosystème plus favorable, propre à rassurer les apporteurs de fonds.

Biotech

L'auteur

  • Mignon
    • Associée, Responsable de la filière pharma/biotech
      Mazars

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°775

Inclusion financière : pour bancariser le monde en développement

Vous soulignez, dans votre étude récente sur le secteur de la biotechnologie, que les banques restent prudentes dans leurs financements sur ces activités. Pour quelles raisons ?

Tous les financeurs, banquiers ou investisseurs, sont prudents avec ce secteur, car il ne fonctionne pas sur le même horizon de temps que les autres secteurs économiques. Les sociétés de biotechnologie doivent assumer de très longues périodes de recherche, 10 ans parfois, avant de pouvoir mettre sur le marché un nouveau médicament. Et pendant cette période de recherche, les incertitudes sont nombreuses. Il est difficile aujourd’hui d’identifier, parmi les quelques centaines de biotech qui existent en France, les quelques pépites qui commercialiseront des produits rentables. Les financiers savent que le niveau de risque dans ce secteur est plus important que dans la plupart des autres.

Quels sont les besoins de financement de ces sociétés ?

Ils sont par nature significatifs, compte tenu des délais et des risques avant de pouvoir faire du chiffre d’affaires. Les activités de recherche sont en outre extrêmement coûteuses. Des sources publiques y pourvoient en France, en particulier grâce au crédit d’impôt recherche ou encore par la BPI, également assez présente sur ce secteur. Il existe aussi des sources privées qui sont des business angels, des fonds de private equity, mais aussi les grandes entreprises pharmaceutiques qui proposent des partenariats, de plus en plus nombreux ; ils peuvent prendre la forme d’une prise de participation au capital, mais aussi des mises à disposition de moyens, comme des équipements de recherche ou l’utilisation gratuite de brevets. Enfin, les biotechs peuvent aussi avoir recours aux marchés financiers, mais la proportion d’entre elles qui sont cotées en France est bien plus faible qu’aux États-Unis : 10 % vs 25 %.

Dans l’étude, vous expliquez en effet que certaines biotechs françaises entrent en Bourse, mais souvent trop tôt…

Cette précocité contribue à la frilosité de certains investisseurs : comme ces sociétés se font coter très tôt, il est difficile de les valoriser correctement, car les incertitudes sont encore très fortes, à la fois sur les résultats potentiels de la recherche et développement, mais aussi sur les contraintes réglementaires. En effet, si la mise sur le marché de leur produit est attendue dans 10 à 15 ans, les conditions d’accès seront peut-être très différentes de celles que l’on connaît aujourd’hui. Plus on se situe en amont, moins ces entreprises ont une vision précise de leur modèle de développement : trouveront-elles des licences, des partenariats ? En outre, les exercices de valorisation de molécules sont extrêmement difficiles, car les biotechs n’ont pas toujours une vision claire des pathologies qu’elles vont viser. Si on regarde les histoires à l’envers, aux États-Unis par exemple, on constate que certaines biotechs réussissent en mettant sur le marché un produit qui n’a finalement pas grand-chose à voir avec celui envisagé au début, avec des indications thérapeutiques très différentes, parce qu’en avançant dans la recherche, les sociétés se réorientent en fonction des résultats de la R & D et des attentes du marché.

Comment évaluer l’ampleur de ces besoins de financement ?

Une biotech va rarement financer d’un seul coup une très longue période. Souvent,  le financement au démarrage se fait relativement facilement ; ce sont les levées de fonds post-amorçage qui sont plus difficiles à organiser. Peut-être parce que les investisseurs qui contribuent au premier financement n’ont pas forcément conscience que cela ne va pas couvrir les besoins jusqu’à la mise sur le marché des produits et que d’autres levées de fonds seront nécessaires.

Comment convaincre des investisseurs dans ces conditions ?

Le risque est plus élevé, mais l’espérance de gains peut être très forte. Les indices spécialisés biotechs aux États-Unis ou en France affichent des croissances significatives : Next Biotech, l’indice français a progressé de 50 % en un an, Nasdaq Biotech a pris 80 %.

Cette situation est-elle identique dans tous les pays ou certains ont-ils mis en œuvre d’autres moyens pour assurer le financement de ce secteur ?

Les États-Unis ont en effet mis en œuvre une politique plus volontariste, et depuis longtemps, qui s’est traduite par des financements très importants accordés à ce secteur. Ils ont réussi à instaurer un climat de confiance et un écosystème favorable à l’innovation et à la recherche. Ils ont été précurseurs, par exemple, en ce qui concerne les partenariats avec les universités, dans tout ce qui est incubateur, cluster ou projets collaboratifs. Le résultat est que les biotechs américaines sont aujourd’hui à la fois plus nombreuses que les françaises, mais elles sont aussi et surtout mieux capitalisées et elles investissent quasiment 5 fois plus en R&D. Cet écosystème plus favorable a permis à ces sociétés d’arriver à des niveaux de maturité plus importants, donc moins anxiogènes pour les investisseurs. Ainsi, aux États-Unis, ce secteur a été bénéficiaire pour la première fois en 2008, alors qu’il ne l’est toujours pas en France. Aux États-Unis, certaines biotechs sont dans le top 50 des entreprises pharmaceutiques ; en France, aucune n’a atteint cette taille critique. Du coup, les investisseurs américains commencent à s’intéresser aux biotechs européennes et en particulier françaises.

Comment la communication financière, thème central de votre étude, peut-elle contribuer à faciliter le financement de ces sociétés ?

C’est un domaine qui souvent, surtout au moment des introductions en Bourse, leur est totalement inconnu. Les biotechs sont pour la plupart fondées par des scientifiques ou des médecins, qui n’ont pas forcément la connaissance des règles ou des codes de la communication financière, et pas non plus conscience de l’enjeu que cela peut représenter. En fait, beaucoup de biotechs nous ont confié être en permanence en train de se demander comment faire pour, à la fois respecter leurs obligations, en dire suffisamment pour séduire les investisseurs, mais pas trop face à la concurrence : c’est un équilibre difficile à trouver. Très souvent, les biotechs sont aguerries à la communication sur les évolutions scientifiques ; en revanche, elles ont encore du mal à les mettre en perspective du point de vue financier.

Les sociétés américaines sont-elles mieux câblées sur ce point ?

Les sociétés américaines ont une façon beaucoup plus attractive de communiquer et elles adaptent leur discours à leur interlocuteur : elles ne parlent pas de la même façon aux investisseurs qu’aux médecins quand elles souhaitent que ces derniers prescrivent leur produit.

Quelles recommandations faites-vous sur ces aspects aux biotechs françaises ?

Les points sur lesquels elles devraient communiquer plus pour rassurer sont aussi ceux qui sont les plus confidentiels : ce qui rassure, c’est de savoir où en est leur pipeline de recherche, combien elles ont de candidats médicaments, à quel stade en est chacun, quels sont les partenariats conclus et quelles sources de revenus ont été trouvées dans l’attente de générer du chiffre d’affaires.

Bien sûr, il s’agit souvent d’informations confidentielles, mais elles ont quand même une petite marge pour donner plus d’information, sans pour autant donner des détails qui les mettent en danger : par exemple, sur un partenariat, sans citer le nom du partenaire ni exposer en détail ses modalités, elles peuvent expliquer que l’accord porte sur trois ans pour tel montant de financement, etc.

Propos recueillis par Élisabeth Coulomb et Amélie Staquet
 

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