Brexit

Comment attirer l’industrie de la gestion d’actifs britannique ?

Le Brexit va entraîner une relocalisation d’une partie de l’industrie de la gestion installée à Londres vers d’autres places financières situées à l’intérieur de l’Union européenne. Aucune Place ne réunissant toutes les qualités de Londres, le redéploiement se fera sans doute vers plusieurs villes : Dublin, Luxembourg, Paris, Francfort, voire Berlin, Amsterdam, Milan, etc.

1. Calendrier et démarches du Brexit (2016-2018)

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Pour en savoir plus

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  • 2. Avantages et inconvénients des 4 places européennes concurrentes

    2. Avantages et inconvénients des 4 places européennes concurrentes

  • 3. Attractivité des places selon 3 critères

    3. Attractivité des places selon 3 critères

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°354

Gestion d'actifs : un moment stratégique pour la Place de Paris

L’Union européenne (UE) compte un membre de moins depuis le vote leave (« quitter » l’UE) des Britanniques le 23 juin dernier. Au-delà des démarches politiques et techniques de cette sortie, la Place financière de Londres commence à envisager un certain nombre de scénarios et à s’y préparer. Dans le domaine de la gestion d’actifs, les sociétés de gestion sont en train de plancher sur différentes options. Leur but est bien évidemment de ne pas s’isoler et surtout de continuer à rayonner au niveau européen malgré la sortie du Royaume-Uni de l’Europe et donc de son marché unique. Ces dernières années, la gestion d’actifs a vu de nombreuses réglementations européennes voir le jour afin de construire, brique par brique, un véritable marché unique. Les directives UCITS, AIFM, PRIIPs, pour ne citer que les plus connues, ont permis d’ouvrir les frontières de l’Europe à chaque acteur national. Le Royaume-Uni, acteur moteur de ces réglementations, se trouve dans la situation de perdre son passeport européen, véritable sésame de la distribution transfrontalière. Face à ce constat, délocaliser des activités dans un pays européen devient une option très concrète et surtout très convoitée pour récupérer des pans stratégiques de l’industrie des fonds.

Les problématiques soulevées par le Brexit

Une sortie du Royaume-Uni de l’UE pose deux conséquences majeures pour les sociétés de gestion britanniques et plus largement pour la Place financière dans son ensemble.

Perte du passeport européen

Une fois le Brexit signé, les sociétés financières perdront leur passeport européen, sésame leur permettant de commercialiser leurs produits dans l’UE sans avoir besoin d’implanter localement des structures juridiques, ni du personnel. Elles devront donc relocaliser des ressources dans l’un des pays membres pour avoir accès au marché européen sur un pied d’égalité.

Possibles divergences réglementaires

Une fois le Brexit mis en œuvre, toutes les sociétés britanniques seront soumises à leur régulateur local et non plus à l’ESMA. Elles seront considérées comme appartenant à un état tiers et ne seront plus soumises aux règles édictées par le régulateur européen. Cette situation est paradoxale, car les principaux textes ont toujours pris en compte les orientations de la Place londonienne qui jouissait d’un fort pouvoir de lobbying. Que va donc faire le Royaume-Uni quand il sera devenu indépendant ? Continuer à converger avec les textes européens ou bien décider de marquer sa différence au risque de fragiliser son industrie financière ?

Calendrier et démarches du Brexit

Aujourd’hui, il est très difficile de déchiffrer la façon dont le Brexit sera organisé tant la situation est inédite et les divergences profondes sur le calendrier, notamment au sein du couple franco-allemand.

Nous savons que les négociations sur les termes du divorce avec l’UE dureront deux ans maximum dès l’instant où le Royaume-Uni activera l’article 50 du Traité de Lisbonne. Theresa May, la Première ministre britannique, a annoncé lors de sa désignation, le 9 septembre 2016, que la procédure serait lancée « avant fin mars » 2017.

Sans attendre de connaître la teneur du plan négocié par Theresa May, les gérants de fonds prévoient le pire – c’est-à-dire l’impossibilité de vendre leurs services depuis Londres à l’UE – et envisagent dès à présent de délocaliser partiellement leurs actifs sur le continent.

Quatre grandes places rivalisent pour attirer les candidats à l’exil

Depuis le vote du 23 juin, tous les gérants de fonds s’interrogent sur l’avenir de la seconde Place mondiale (8 000 milliards d’euros d’actifs en gestion et 35 000 employés). L’éventuel déclin de Londres dépendra de la façon dont le Brexit sera organisé. En cas de « Brexit dur », il y aurait indéniablement une recomposition du paysage de la gestion d’actifs en Europe, avec de nombreux acteurs qui devront délocaliser leurs activités. Mais où ? Paris, Francfort, Luxembourg, Dublin ? Partout en Europe, les candidats à la relocalisation exposent leurs atouts. Quels sont concrètement les avantages et inconvénients de chaque Place ? L’illustration 2 offre une réponse synthétique à cette question.

Dans le cadre de l’étude Brexit Relocation Strategy for Banking Institutions, publiée en septembre 2016, Sia Partners a établi un classement des villes alternatives candidates, en prenant en compte différents critères recherchés par les gestionnaires d’actifs. Les critères principaux sont : l’affluence, un environnement réglementaire favorable, une main-d’œuvre de haut niveau et maîtrisant l’anglais et enfin une stabilité politique. Les critères secondaires sont : les tailles des villes ainsi que les infrastructures en place. Enfin, viennent des critères moins importants comme la qualité de vie ou l’attractivité des villes, chaque critère affectant une notation différente. Le résultat montre que les quatre grands pôles que sont Paris, Dublin, Luxembourg et Francfort bénéficient tous d’atouts, mais chaque ville a ses points forts (voir Illustration 3). Dublin et Luxembourg sont attractifs en termes d’administration de fonds tandis que Paris et Francfort disposent des plus grands marchés en termes d’encours sous gestion. Enfin, au niveau de l’environnement (qualité de vie, infrastructures, personnel, régulation), Paris et Francfort offrent le meilleur compromis du fait notamment de leur taille et de l’implantation de nombreux établissements bancaires et pas seulement des activités de gestion d’actifs.

Les initiatives de séduction fleurissent partout en Europe

La gestion française jouit d’une renommée et d’une expertise mondialement reconnue. Elle occupe la deuxième place européenne derrière Londres mais doit s’armer pour lutter au niveau mondial et notamment face aux géants américains. La Place de Paris a donc pris conscience de la dimension stratégique du Brexit et a mis en place un plan d’action ambitieux pour vanter les atouts d’une délocalisation en France des sociétés implantées à Londres. Quels que soient les choix d’implantation, les moyens mis en œuvre sont à la hauteur des enjeux. Le premier ministre a lancé l’initiative « Choose Paris Region – Welcome To Greater Paris », un guichet destiné aux sociétés envisageant de s’implanter en Ile-de-France. Et pour donner tout son poids à cette initiative, il a mandaté des VRP comme Ross McInnes et Christian Noyer pour démarcher les acteurs britanniques et vanter les atouts de Paris. Cette démarche est appuyée par le régulateur français (AMF) qui ouvre également un guichet unique et qui s’efforce avec ses homologues européens de définir un cadre commun réglementaire à l’image des directives UCITS, AIFM, Priips, ELTIF, MMF.

Mais Paris n’est pas la seule à avoir lancé des initiatives de séduction, l’IDA, l’organisation chargée d'attirer les investissements étrangers directs en Irlande, a par exemple développé une stratégie marketing très forte auprès des gestionnaires londoniens en leur expliquant comment l’Irlande pouvait « soutenir la croissance de leurs activités ». Le Luxembourg, en plus de se positionner pour récupérer l’European Banking Autority (EBA), l’autorité de réglementation bancaire européenne, souhaite faire un pas de plus dans la baisse du taux nominal d'imposition des sociétés pour attirer les sociétés qui avaient élu domicile au Royaume-Uni pour des raisons fiscales. Enfin, Francfort, qui représente le plus redoutable concurrent de Paris de par son positionnement de seconde Place financière d’Europe et sa proximité avec la BCE, noue de grandes espérances avec son slogan « Welcome to Frankfurt Rhein Main ». Surtout, au niveau politique, contrairement à leurs homologues français, les autorités allemandes travaillent à l’assouplissement du Code du travail, notamment sur le volet des règles de licenciement des banquiers afin de se rapprocher des standards de Londres.

À l’opposé de ses concurrentes, pour approcher les financiers britanniques, la Place de Milan a choisi la méthode douce, via une stratégie de jumelage avec la City baptisée « Select Milano ». Milan voudrait créer ainsi une « citadelle financière » qui reproduirait l’écosystème juridique, fiscal et administratif de Londres. L’objectif est de devenir un « pont » et de n’accueillir que les activités qui ne pourraient plus être exercées directement outre-Manche, une fois le pays sorti de l’UE.

Sans doute une évolution plutôt qu’une révolution

Si personne n’est en mesure de dresser les conséquences du Brexit, tout le monde s’accorde à dire qu’il faut engager les actions dès à présent. Cela concerne à la fois les entreprises britanniques, qui vont potentiellement perdre leur passeport européen, et les places financières étrangères qui doivent anticiper les délocalisations de certaines activités britanniques. Si la plupart des gestionnaires d'actifs au Royaume-Uni ont déjà des bases au Luxembourg ou à Dublin, ces derniers devront tout de même jouer le jeu en créant de véritables filiales et en déplaçant leurs équipes dans l’UE pour pouvoir exporter vers ses États membres. Devant ces bouleversements, les places financières ont pris les devants et toutes lancent des initiatives pour promouvoir leurs atouts. Chacune dispose d’arguments qui peuvent résonner plus ou moins fort auprès des établissements souhaitant déplacer des activités.

En supposant que les négociations avec l’UE aboutissent sur l’abandon du passeport européen par le Royaume-Uni, alors Paris, Francfort, Dublin ou Luxembourg prendront mécaniquement des parts de marché. La concurrence devrait être plus rude encore, car Amsterdam, Berlin, Vienne, Varsovie, Milan et Madrid s’activent pour rentrer dans la course. À l’issue de notre analyse des destinations de repli, Dublin, Luxembourg, Francfort et Paris sont en tête. Les deux premières places devraient attirer plus facilement les sociétés de gestion d’actif compte tenu de leurs fiscalités avantageuses et du fait que le métier demande peu d’infrastructures. Toutefois, Francfort et Paris restent des options : la première abrite la BCE, qui est l’institution financière la plus puissante en Europe et la seconde est déjà un pôle de gestion d’actifs très structuré. Finalement, il n’y a pas de choix évident, car aucun pôle n’offre l’écosystème juridique, fiscal et administratif de la City. Ainsi, un redéploiement à la carte plus complexe et orienté vers plusieurs places pourrait se dessiner, plutôt qu’un seul hub.

 

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Gestion d’actifs: un moment stratégique pour la Place de Paris

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