Marchés financiers asiatiques

« La Chine se voit une vocation internationale »

Créé le

17.04.2014

-

Mis à jour le

19.05.2014

La Place financière chinoise (à la fois à Hong Kong et Shanghai) et celle de Singapour sur les métiers de gestion d’actifs semblent les seules, à l’Est, qui pourraient venir défier les places financières occidentales.

Où en est, selon vous, le développement des marchés financiers asiatiques ?

Le monde asiatique n’applique pas les règles dites « du consensus de Washington », selon lesquelles pour assurer sa croissance, un État doit ouvrir ses marchés intérieurs. L’ouverture aux biens et services, régulée dans certains cas, est nécessaire pour la concurrence ; le protectionnisme n’est pas la bonne voie. En revanche, les pays qui ont instauré la libre circulation des capitaux ont fait une erreur car ils peuvent se trouver dans la situation où leur économie est financée par les capitaux étrangers, ce qui peut s’avérer dangereux. Ainsi, les pays asiatiques qui comptent, c’est-à-dire le Japon, la Corée du Sud, et la Chine appliquent une politique mercantiliste, c’est-à-dire qu’ils veillent à conserver un excédent de leur balance commerciale. Cette stratégie leur permet d’avoir un financement de leur système bancaire qui ne dépend pas des capitaux étrangers et c’est une immense différence.

Quand le pays détient des réserves accumulées importantes, notamment de change, il est possible de maîtriser aisément des événements qui pourraient sinon se révéler incontrôlables. Je pense notamment à la bulle financière en Chine. Dans la mesure où les capitaux étrangers n’interfèrent pas, le contrôle par les Chinois de leur propre système financier reste tout à fait réalisable. De même, quand une banque a un problème, comme cela s’est passé au Japon ou pourrait arriver en Chine, l’État peut le prendre en charge sans crise du financement extérieur, qui ferait que les capitaux se retirent.

Ceci leur permet également d’avoir une capacité d’intervention sur leur monnaie qui ne dépend pas des marchés financiers ; c’est très clair en Chine avec le renminbi, mais cette possibilité d’influencer sur la parité de change de leur monnaie nationale existe également pour les banques centrales du Japon ou de Corée, comme cela s’est fait vu récemment.

Cela veut dire que ces pays sont centrés sur eux-mêmes avec des politiques financières qui ne constituent pas le point essentiel de leur économie et dans lesquelles les marchés internationaux interviennent peu. Mais cela signifie aussi que, s’ils veulent faire monter en puissance leurs places financières, ils auront à lutter contre la méfiance des capitaux internationaux, parce que ces derniers auront tendance à penser que d’une certaine façon ils risquent de se retrouver piégés. Ils vont donc avoir beaucoup de peine à attirer les capitaux étrangers, sauf à leur permettre de bénéficier de véritables statuts off-shore.

Ceci met en avant l’avenir de deux places financières asiatiques : Hong Kong et Singapour. Pour cette dernière notamment, le point crucial sera le maintien du secret bancaire. Il est frappant de voir que Singapour n’a pas été mis à l’index, comme la Suisse, et reste une Place où les riches Chinois investissent l’argent qu’ils ont sorti du pays. Appuyé sur cette notion fondamentale de secret bancaire, Singapour devient une Place de gestion d’actifs et de gestion de fortune.

Hong Kong de son côté, grâce à un certain secret bancaire mais aussi des coûts bas, devient une Place qui fera du financement international avec une grande liberté d’entrer et de sortir des capitaux, et une Place boursière pour les sociétés chinoises qui cherchent à être cotées. Il faut comprendre que dans de très nombreux secteurs d’activité, un tiers des sociétés les plus importantes de la planète sont aujourd’hui chinoises et ont intérêt à être cotées.

Les seules places qui, pour l’instant, ont une crédibilité sont Singapour qui s’efforce de concurrencer Genève ou Luxembourg, Hong Kong qui veut se mesurer à Londres dans son rôle de Place internationale, et Shanghai qui va prendre de l’importance, mais plutôt dans une dimension nationale pour drainer l’épargne chinoise.

Pourtant, la société de distribution chinoise Alibaba a finalement retenu New York pour sa cotation…

Les dirigeants chinois ont décidé cela, sans doute pour donner à Alibaba une visibilité plus internationale face à ses concurrents. Mais rien n’empêche Alibaba de se faire aussi, à terme, coter à Hong Kong ! Et la plupart des entreprises chinoises iront d’abord à Hong Kong. D’autant que les sociétés chinoises cotées sont aujourd’hui très bien suivies par des analystes chinois, qui valent largement ceux de Londres sur les sociétés européennes.

Dans quel délai pensez-vous que la Chine puisse venir challenger les places financières occidentales ?

 

Comme toujours avec les Chinois : plus vite qu’on ne croit... La Chine se voit une vocation internationale et cela passera probablement aussi par une plus forte implication du pays dans les instances de régulation internationale ou dans l’ASEAN, où la Chine devrait être bien accueillie, car l’ASEAN regroupe les pays où d’importantes diasporas chinoises assurent une large partie de l’économie : l’Indonésie, la Malaisie ou la Thaïlande. Pour conforter leurs ambitions, les Chinois peuvent s’appuyer sur un socle solide d’entreprises et une industrie qui, après avoir été une industrie de produits à base de main-d’œuvre (jouets ou vêtements), est passée à une industrie lourde et va maintenant vers une industrie haut de gamme moins polluante. Il leur manque encore la créativité qui reste fondamentalement américaine.

De même, la finance chinoise monte en gamme et devient aussi internationale. La banque ICBC vient ainsi d’ouvrir une succursale à Paris pour faire du financement, des M&A sur la zone euro et de la gestion de fortune. Il est intéressant de constater que les banques chinoises ont une double vision : elles installent certains métiers à Londres et d’autres à Paris, estimant qu’on ne peut pas vraiment être au sein de la zone euro en étant uniquement implanté à Londres.

Pour résumer, la finance pour eux progresse en même temps que progressent les entreprises. Mais contrairement à la vision londonienne et même un peu parisienne, dans la conception asiatique du développement, c’est l’entreprise qui est en avant et la banque qui la suit.

Qu’en est-il du plan réglementaire ?

Le gouvernement chinois s’efforce de mettre en place des réglementations et il est conscient que ces dernières, pour être crédibles, doivent être appliquées avec des normes de comportement acceptables par la communauté internationale des investisseurs ou même leur propre communauté nationale.

Le Japon est-il hors course ?

Je ne pense pas que le Japon deviendra jamais une Place financière internationale, car ce pays ne cherche pas une ouverture vers l’extérieur. Les banques sont au service de l’économie japonaise et l’épargne japonaise, en dépit de quelques tentatives pour la diriger vers l’extérieur, reste très majoritairement investie dans le pays. De ce fait, je ne vois ni le Japon, ni la Corée, qui reste avant tout un pays industriel, devenir des places financières importantes.

L’Inde, grande puissance démographique voisine de la Chine, ne peut-elle s’affirmer comme un centre financier au moins régional ?

L’Inde a pour principal problème d’importer plus qu’elle n’exporte. Cette déficience indienne, connue depuis de très longues années, est liée à un système inefficace de gouvernance du secteur politique, donc par suite à son manque d’infrastructures et à sa faiblesse en production d’énergie, qui limitent le volume des exportations, sauf en matière de softwares parce que ceux-ci s’exportent par satellites. Les financements sont trop assurés par des capitaux étrangers très volatils. Je ne vois en rien l’Inde émerger économiquement, ni encore moins financièrement.

Quelle peut être l’évolution de la Place financière française dans ce contexte ?

Pour assurer son rayonnement, il aurait fallu la marier d’urgence avec la Place allemande et fusionner avec Deutsche Börse. C’est un scandale d’avoir empêché cette opération, le scandale de la politique européenne de la concurrence, qui empêche l’émergence et le développement des champions européens. Je suis assez pessimiste sur la Place de Paris.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº773bis