Chine : « Il y a un malaise avec les institutions de Bretton Woods »

Une majorité de pays européens, dont la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni, ont décidé de suivre la Chine dans son projet de création d'une banque de développement spécialisée dans les infrastructures en Asie, et ce contre l'avis des Américains.

L'auteur

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°784

Les dettes souveraines

Les efforts de la Chine pour créer une banque d’investissement régionale dédiée aux infrastructures, l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB), marquent-ils un changement de cap vis-à-vis des institutions de Bretton Woods (FMI et Banque Mondiale) ?

Depuis qu’elle a rejoint les institutions financières internationales, la Chine a parallèlement participé à plusieurs initiatives régionales. La plus achevée est l’initiative de Chiang Mai, pensée comme une réponse à la crise asiatique de 1997. Elle permet de mettre en commun une partie des réserves de change de la région et s’est institutionnalisée à la fin des années 2000 à travers la CMIM (Chiang Mai Initiative Multilateralization). Un autre exemple est l’Asian Bond Market Initiative, en 2002, qui vise à développer les marchés obligataires en monnaie locale pour limiter le recours aux marchés américains. Cette première vague d’initiatives régionales n’allait pas vraiment à l’encontre des institutions de Bretton Woods et la Chine n’y tenait pas un rôle prépondérant.

En juillet 2014, la Chine et les quatre autres puissances émergentes (Brésil, Inde, Russie et Afrique du Sud) ont annoncé la création, encore en gestation semble-t-il, d’une banque des BRICS (New Development Bank – NDB). L’initiative est accompagnée par la mise en commun de réserves de change à travers la Contingent Reserve Arrangement (CRA). Du fait de la taille de son économie, la Chine joue un rôle proéminent dans ces initiatives, même si cela ne se traduit pas par une contribution différente au capital de la NDB. La création de l’AIIB peut ainsi être vue comme un pas supplémentaire dans la poursuite de ces initiatives hors du champ des institutions de Bretton Woods.

La création de l’AIIB vient-elle concurrencer l’action du FMI et de la Banque Mondiale ou est-elle plutôt dans une optique de complémentarité ?

La réponse doit être nuancée. Il y a un malaise vis-à-vis des institutions de Bretton Woods. Prenons l’exemple du FMI : c’est une institution qui a su ajuster son rôle tout au long de son histoire, mais sa dernière mue en date, liée à la crise européenne, change la donne. Il a massivement consacré ses ressources à la résolution de cette crise, dans le cadre d’une intervention qui était discutable : les Européens avaient les moyens de résoudre eux-mêmes la crise, mais certainement pas la volonté ou la capacité. L’institution a en quelque sorte été captée par ses actionnaires européens et a même accepté d’atténuer la conditionnalité de ses prêts dans le cas de la Grèce. Cela n’a pas résonné de manière agréable aux oreilles des pays asiatiques avec lesquels le FMI n’avait pas été si clément par le passé.

En 2010, le G20 où sont représentés les pays émergents – la Chine va d’ailleurs en assurer la présidence en 2016 – a décidé d’accroître les ressources du FMI et de renforcer le poids des émergents dans la gouvernance de ce dernier. Mais le Sénat américain n’a jamais ratifié cette décision. Cette réforme, qui n’était pourtant qu’une étape, est donc bloquée.

Il y a donc malaise, mais rien n’indique à ma connaissance que la Chine soit pour le moment dans une stratégie de rupture. La décision de créer l’AIIB relève plutôt d’une stratégie de la Chine de renforcer sa position dans le jeu régional et international. Un peu comme dans un jeu de go, elle tente de gagner des territoires en plaçant ses pions. L’AIIB en est un. Et c’est d’autant plus facile que la réforme du FMI est bloquée.

Malgré l’opposition des États-Unis, certains États européens comme le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, ont choisi de participer à la création de l’AIIB. Qu’est-ce qui a pu motiver leur décision ?

Ils ont choisi de participer aux négociations devant aboutir à la création de l’AIIB. La critique américaine pour les en empêcher est assez courte : elle assure que la nouvelle banque ne respectera pas les standards internationaux, notamment en matière de corruption ou de protection de l’environnement. Mais il ne s’agit pas, pour les États européens, de rejoindre une institution déjà en place mais bien de contribuer à la négociation de ces standards. Politiquement, il leur est donc difficile de refuser de participer à cette initiative. Même si rien n’est explicite, on peut penser que les Européens ont peur que leurs entreprises soient discriminées en Chine, dans un contexte déjà difficile de concurrence domestique accrue et de procédures des autorités chinoises incriminant certaines pratiques commerciales de ces groupes européens, ou bien que leur accès aux projets de l’AIIB soit restreint.

Le besoin d’infrastructures en Asie est quoi qu’il en soit un problème structurel…

Il y a indéniablement un grand besoin d’infrastructures dans certains pays d’Asie en développement. L’initiative de l’AIIB s’inscrit d’ailleurs dans la stratégie régionale chinoise de la Silk Road (la « route de la soie »), qui consiste notamment à bâtir des lignes d’infrastructures pour mieux la relier à l’Asie centrale et du Sud et faciliter ainsi son intégration au continent. Son initiative de l’AIIB vise aussi à trouver un débouché à ses surcapacités en matière de production d’infrastructures. Le plan de soutien à l’économie du gouvernement chinois suite à la crise s’est en particulier traduit par un effort massif de construction d’infrastructures. Aujourd’hui, l’objectif est de miser davantage sur la consommation domestique. La Chine cherche donc à exporter ses surcapacités, mais les pays asiatiques qui ont besoin de ces infrastructures n’ont pas les moyens de les payer. C’est là qu’intervient l’AIIB, avec l’espoir que le développement des infrastructures générera les ressources nécessaires au remboursement de la dette.

Les groupes bancaires occidentaux ont-ils une carte à jouer avec la future AIIB ?

L’AIIB s’inscrit dans une stratégie d’internationalisation de la monnaie chinoise. Il est probable qu’elle empruntera et prêtera partiellement en renminbi. Même si les ressources en devise chinoise se situent principalement en Chine, les banques occidentales pourront l’aider à lever de la dette à partir des quelques places mondiales récemment ouvertes au renminbi. D’une manière générale, les banques pourront lui fournir des prestations d’ingénierie financière. Et elles travailleront certainement avec elle comme elles le font déjà avec la Banque mondiale à travers sa filiale consacrée au secteur privé, la Société financière internationale (SFI, ou IFC en anglais).

Propos recueillis par Séverine Leboucher
 

Articles du(des) même(s) auteur(s)

Sur le même sujet