Brexit ou la leçon de pragmatisme à l'anglaise

L'annonce du Brexit conduit les banques, les gestionnaires d'actifs, mais aussi certaines infrastructures de marché présentes en Angleterre à repenser leur stratégie d'implantation. Même si le Royaume-Uni peut compter sur son pragmatisme économique et monétaire pour renforcer son attractivité économique, les jeux sont loin d'être faits entre soft et hard Brexit.

La leçon de pragmatisme à l’anglaise

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°801

Reporting réglementaire : est-on allé trop loin ?

Taux négatifs, croissance atone, volatilité des marchés, fragilité de quelques grandes banques européennes, crise du système bancaire italien, réglementation croissante… les temps sont rudes pour les banques européennes, sans compter les conséquences du Brexit, dont les impacts restent incertains.

Coup dur pour les banques britanniques…

C’est attendu, dans l’hypothèse où le Royaume-Uni n’a pas négocié d’accords bilatéraux avec des États membres, les banques basées au Royaume-Uni ne devraient plus bénéficier, deux ans après avoir actionné l’article 50 du traité sur l’Union européenne (UE), du régime de « passeport européen » qui permet à toute banque basée dans un pays de l’Union et répondant aux règles prudentielles de son État, d’exercer, en application du principe de reconnaissance mutuelle des agréments bancaires, l’ensemble de ses activités [1] sur le territoire d’un ou plusieurs États membres de l’Union. Un accès direct à un marché de plus de 500 millions d’individus qui potentiellement se ferme.

Elles ne devraient par ailleurs plus pouvoir tirer avantage de l’allégement de règles prudentielles comme la fongibilité de capital ou de liquidité via la mise en place de succursales. A contrario, elles devraient, pour maintenir leurs activités dans l’UE, implanter a minima une filiale dans l’un des États membres et se conformer aux directives et règlements européens. Projet qui peut prendre plusieurs années.

…et pour les gestionnaires d'actifs

Les fonds de gestion d’actifs [2] basés au Royaume-Uni devraient, quant à eux, en l’absence d’accord similaire à la directive UCITS [3], vendre leurs produits comme des « fonds d’investissements alternatifs ». Ce changement de classification provoquerait, au sein de chaque État membre visé commercialement, l’application de règles nationales plus restrictives sur les placements privés. Cette complexification anticipée de l’activité a d’ores et déjà amené de grands acteurs de la Place de Londres – tels que M&G, Columbia Threadneedle, Legg Mason et Fidelity International – à s’interroger sur leur organisation et envisager de relocaliser une partie de leur personnel ou des gammes de fonds dans des pays voisins encore membres de l’UE (Luxembourg et Irlande en particulier). Ils rejoignent ainsi plusieurs autres banques dans leur réflexion plus globale sur l’optimisation de l’allocation des ressources.

Enfin, l’application d’EMIR [4], qui stipule que les chambres de compensation doivent être basées dans un État membre de l’UE pour pouvoir offrir leurs services aux acteurs financiers du marché commun, pourrait amener certains agents britanniques présents dans les infrastructures de marché à se relocaliser. Sans mentionner les impacts tant économiques que politiques et organisationnels de la sortie du Royaume-Uni de l’Union sur le rapprochement de la London Stock Exchange et de Deutsche Börse.

Vers une transformation des modèles économiques

Ainsi, le Brexit devrait engendrer, pour les banques continentales européennes actives au Royaume-Uni et les banques britanniques, une accélération de la transformation de leurs modèles économiques : réallocations de portefeuilles, relocalisations, recherches de nouvelles économies d'échelle, hausse des coûts de financement des filiales britanniques pour les grands groupes continentaux et complexification de la gestion de la liquidité et du capital, tout ceci dans un contexte de volatilité accrue des marchés. En tenant compte des effets du Brexit sur la croissance économique, Goldman Sachs a même évalué le manque à gagner pour toutes les banques européennes à 32 milliards d'euros entre 2016 et 2018 et à 10 milliards d'euros pour les seules banques britanniques. Ce vote historique pourrait par ailleurs être source d’opportunités pour les autres places financières de l’UE, alternatives logiques aux investissements internationaux pour accéder au marché européen, ne serait-ce que par l’application stricto sensu des réglementations à date.

Une fenêtre d’opportunités à saisir

Pour autant, ces impacts pourraient bien être à relativiser. Tout d’abord, le Royaume-Uni dépend moins de l’UE pour son commerce extérieur que la France ou l’Allemagne : la part de l’Union dans les exportations de biens du Royaume a connu une tendance nettement baissière depuis 2006 [5] pour atteindre 47 % en 2015. La part relative de l’Europe dans les exportations du Royaume-Uni est encore plus faible pour les services, cette dernière s’élevant à 38 % environ en 2015. À titre de comparaison, l’UE représente aujourd’hui environ 60 % des échanges, à l’export comme à l’import, pour la France et l’Allemagne. Et cette tendance pourrait se poursuivre. Le Royaume-Uni s’est d’ores et déjà engagé à trouver des relais de croissance en renforçant ses liens économiques avec les pays membres du Commonwealth et en consolidant ses accords bilatéraux avec les États-Unis. Au-delà d’une modification progressive de ses partenaires commerciaux, le Royaume-Uni peut compter sur son pragmatisme économique et monétaire pour renforcer son attractivité économique au niveau international et il dispose à cet égard de nombreux moyens :

  • une banque centrale indépendante et active avec sa politique monétaire expansionniste et, par voie de conséquence, la dépréciation de la livre Sterling et ses effets sur la compétitivité de l’économie britannique ;
  • une banque centrale attentive à l’intérêt de ses banques nationales par une application « allégée » des règles du Comité de Bâle relatives aux exigences en fonds propres, la Bank of England s’étant engagée à maintenir le niveau des coussins contracycliques à 0 % des actifs pondérés du risque (RWA) au moins jusqu’à juin 2017 [6] ;
  • une politique fiscale attractive pour les entreprises avec l’annonce par le Chancelier de l’Échiquier d’une baisse à 15 % [7] du taux d’imposition des profits des entreprises ;
  • une politique fiscale « arrangeante » pour les personnes physiques, en vue de maintenir l’attractivité de la Place de Londres pour les « cerveaux ».

De plus, si la Bank of England semble encore disposer d’une certaine marge de manœuvre, la Banque Centrale Européenne (BCE) paraît plus contrainte. Pour répondre à la dépréciation de la livre Sterling face à l’euro, la BCE pourrait être tentée par une politique monétaire encore plus expansionniste mais dont certains effets pervers sont d’ores et déjà connus : volatilité accrue des prix des actifs financiers et réduction des produits nets bancaires (montant équivalent aux chiffres d’affaires pour les entreprises) des banques de la zone euro, fortement impactés par les taux d’intérêt négatifs sur les réserves excédentaires et par un niveau très bas des taux d’intérêt à long terme. Le Royaume-Uni pourrait finalement sortir renforcé de ce bras de fer des banques centrales.

Une intégration pragmatique du Brexit

À très court terme, l'économie britannique semble afficher une bonne santé et jusqu'à présent, le vote pour le Brexit ne parvient pas à affecter les indicateurs économiques officiels. Les dernières statistiques [8] de juillet 2016 indiquent une baisse des demandes d'allocation chômage [9], une légère accélération de l'inflation [10] et un rebond des ventes de détail de 1,4 %. Des chiffres bien plus élevés que ceux anticipés par les analystes, laissant penser que les consommateurs n'ont pas changé leurs habitudes.

L'optimisme gagne également les investisseurs, puisque l'indice vedette de la Bourse de Londres (FTSE 100) a fortement accéléré depuis le début du mois d'août, principalement porté, il est vrai, par le nouveau dispositif dévoilé par la Banque d'Angleterre. Celle-ci, qui a baissé ses taux (elle a réduit son taux directeur de 25 points de base pour le ramener de 0,50 à 0,25 %) et injecte davantage de liquidités dans le système financier, pourrait également être bientôt épaulée par le gouvernement britannique qui envisage des mesures de relance pour l'automne.

Ainsi, alors que les conséquences économiques réelles du Brexit sont encore incertaines, il faudra sans nul doute parier sur le pragmatisme britannique pour tirer parti tant des deux années de transition que de son rôle et de ses ambitions au niveau international (Commonwealth, investissements internationaux) et créer un nouvel écosystème économique qui, à terme, deviendra largement favorable à ses agents économiques.

Reste à espérer que l’Union européenne saura également tirer les leçons de cette décision historique pour engager de profondes réformes structurelles, tant économiques que politiques, et permettre ainsi à leurs agents économiques de tirer pleinement profit de ces nouveaux équilibres. To be continued…

 

[1] Y compris la collecte de dépôts et les prêts aux particuliers sur le territoire d’un ou plusieurs États membres de l’UE ou État partie à l’accord sur l'Espace économique européen (EEE)], soit directement soit par le biais d’une succursale.

[2] Les gestionnaires d’actifs basés en Grande-Bretagne gèrent £ 5,5 trillions d’actifs et emploient 35 000 personnes en direct et 25 000 personnes de manière indirecte.

[3] UCITS : Undertakings for Collective Investments in Transferable Securities, équivalent à OPCVM en français. Directive européenne visant à harmoniser les marchés en vue d’appliquer le passeport européen aux activités liées à l’achat/vente d’OPCVM.

[4] EMIR : European Market Infrastructure Regulation.

[5] Flash Économie Natixis, juin 2016.

[6] Cette mesure devrait, selon la BoE, réduire de 5,7 milliards de livres les exigences en fonds propres des banques tout en augmentant d’environ 150 milliards leur capacité à prêter.

[7] Le taux actuel est de 20 % en Grande-Bretagne, 30,2 % en Allemagne et 34 % en France (hors prélèvements sociaux et impôts locaux).

[8] Source : Office for National Statistics.

[9] Selon l’Office for National Statistics, le mois de juillet 2016 a enregistré une baisse de 8 600 du nombre des demandeurs d’emploi. Premier mois de baisse depuis février 2016.

[10] Selon l’Office for National Statistics, l’inflation a enregistré une hausse de 0,6 % en juillet 2016 (0,5 % en juin).

 

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