Quel état des lieux faites-vous de l’année 2014 en BFI ?
L’année 2014 a été marquée par un marché fixed income en pleine mutation, mais qui a correctement résisté, la baisse des revenus annoncée à environ 15 % s’étant limitée à 6 % ; un marché actions qui, malgré un bon début, affiche au final des performances mitigées, avec des indices européens négatifs, face au Nikkei et au S&P qui restent positifs ; et un marché du financement qui a été dynamique. Le nombre de projets est important et les banques européennes, qui ont atteint assez rapidement, grâce à leurs résultats réguliers, les ratios Tier one cibles, ont pu très vite envisager d’accroître leurs activités de prêts. C’est un changement majeur par rapport à la période précédente, qui a commencé en 2011, où les banques européennes avaient réduit leurs financements en dollars. Enfin, l’equity capital market est une autre activité qui affiche, en 2014, de bonnes performances, qu’il s’agisse des émissions de convertibles, mais aussi sur des émissions de droits, qui ont doublé en cette année. Si 2013 a été dominé par les négociations de blocs de titres, en 2014, les augmentations de capital, comme celle de Peugeot, ont réapparu. Il est important d’avoir des émissions sur le marché primaire, car elles ont globalement un effet d’entraînement sur l’activité action sur le secondaire.
Concernant plus précisément le groupe Société Générale, nous avons réalisé l’acquisition de Newedge. C’est une étape importante, car avoir une usine de clearing, compte tenu de l’évolution de la réglementation, est un réel atout. De plus, Newedge est historiquement un leader sur les activités de courtages de produits dérivés, ce qui va nous permettre de renforcer notre offre client, notamment en matière de prime brokerage. Suite à la loi bancaire française, nous envisageons la création d’une petite filiale pour isoler les activités considérées comme sans lien avec les clients, même si celles-ci sont très réduites. L’année pourrait de fait se résumer dans ces deux aspects : d’un côté, l’intégration et la montée en puissance de Newedge au sein du groupe, qui est une activité de brokerage entièrement tournée vers les clients et, de l’autre, l’isolement, ou la disparition pour d’autres, des activités pour compte propre.
Enfin, l’année a aussi été rythmée par le comprehensive assessment : nous sommes satisfaits de nous savoir largement au-dessus des ratios cibles, mais cela a été un énorme travail puisque les banques ont dû passer en revue plus de 50 % de leurs
Quels sont les facteurs de mutation du marché du fixed income ?
En premier lieu, Bâle III impose d’engager beaucoup plus de capital sur les deals de long terme, ce qui réduit significativement le ROE de l’activité fixed income sur les taux longs. Concrètement, il devient très cher aujourd’hui pour une banque de faire un swap 10 ans sans appel de marge.
Deuxième mutation, le marché fixed income est touché par un mouvement d’« equitisation » : beaucoup d’électronique et une centralisation des transactions. Par exemple, les entreprises gèrent de plus en plus leur flux de change sur des plates-formes électroniques et non plus via les banques, même si ces dernières sont les contreparties de ces plates-formes. C’est donc un métier dont le modèle va évoluer : nous vendrons plus de recherche et de conseil, comme pour les actions.
Un autre facteur de transformation est l’obligation, selon la réglementation EMIR, d’aller vers des produits compensés. Aux États-Unis déjà, la réglementation impose depuis mars 2014 l’obligation de traiter la majeure partie des dérivés sur des plates-formes de négociation. Cela n’existe pas encore en Europe, mais cela va arriver. C’est une des raisons de l’acquisition de Newedge, qui est l'un des principaux acteurs mondiaux du clearing, certes sur futures et options listées, mais demain sur swaps et même sur CDS.
Enfin, quatrième facteur : avec des taux extrêmement faibles voire négatifs, le fixed income évolue dans un environnement inédit. Par exemple, récemment un émetteur Investment Grade a sorti une obligation à 1 %, avec la crainte que les spreads ne baissent encore dans les 6 mois.
L’année a donc été assez compliquée, bien que l’activité ait mieux résisté que prévu, grâce notamment au gouverneur de la BCE et ses annonces de quantitative easing. Elles ont notamment empêché la remontée des taux…
Comment s’annonce l’activité en 2015 ?
La question est de savoir si les taux vont enfin remonter. Tout le monde escomptait une remontée des taux sur les obligations d’État en 2014, alors que l’année s’achève sur une très forte baisse, non seulement en France, en Allemagne ou aux États Unis, mais aussi et surtout dans les pays tels que l’Italie ou l'Espagne.
Les professionnels s’attendent en 2015 à nouveau à une hausse des taux, en tout cas américains, compte tenu des annonces de Janet Yellen, gouverneur de la FED, sur la fin du Quantitative Easing (QE). Le cas échéant, reste aussi à savoir si cette hausse sera rapide ou pas… Au final, les investisseurs sont une fois encore un peu perdus ; les assureurs, les fonds de pension ou les asset managers sont dans une recherche de rendement et c’est une des raisons pour lesquelles le marché actions devrait être assez bien orienté. Les actions offrent aujourd’hui des rendements supérieurs à celui des obligations ; en outre, selon les dernières publications, les résultats des entreprises sont plutôt au-dessus des prévisions. La part actions devrait donc plutôt monter, comme cela s’est passé aux États-Unis et au Japon, mais il faudra aussi compter avec le contexte économique européen.
Le réveil du marché des financements que vous constatez en 2014 va-t-il se confirmer en 2015 ?
Les revenus tirés des activités de financements devraient encore progresser. Chez Société Générale, nous disposons de capital et d’équipes très compétentes dans les financements structurés, et comptons étendre notre nombre de clients en investissant davantage sur des financements longs. Nous sommes arrangeur du plus important projet greenfield aux États‑Unis : l’élargissement d’une partie de I-4, une autoroute en Floride, et nous avons également des projets d’infrastructure en Europe, ou en Australie… Autre tendance, le mécanisme Originate to Distribute, nous permet aujourd’hui de nous positionner sur des deals de taille plus importante puisque nous n’en garderons qu’une part réduite dans notre bilan, le reste étant redistribué.
Quels sont vos relais de croissance géographiques pour les années qui viennent ?
La zone sur laquelle nous avons dégagé les meilleures performances en matière de BFI est l’Asie. Ce n’est pas complètement un hasard car c’est la région où la croissance est la plus forte. Certes celle-ci se ralentit en Chine, en revanche, la plupart des grands pays d’Asie, comme Singapour, la Corée ou le Japon restent très bien orientés. Cette zone est notre principal relais de croissance, car notre présence est limitée en Amérique latine, et l’activité avec la Russie est aujourd’hui ralentie par les sanctions économiques.
Comme vous l’avez mentionné, vous avez changé de superviseur. Comment cela se passe-t-il ?
L’équipe qui va nous suivre, compte une cinquantaine de personnes, dirigée par un Allemand et un Espagnol. Nous avons eu des premiers contacts lors de l’AQR avec l’examen des dossiers de crédit les plus importants, des modèles de marché concernant notamment la valorisation des risques de contrepartie sur les produits dérivés (CVA), pour s’assurer que nous avions les mêmes types de valorisation que les autres banques. Mais cette équipe est pour l’instant plutôt présente auprès du département des risques et du directeur financier et nous devons encore apprendre à nous connaître.
Les réglementations EMIR, MIF 2 sont en train de se mettre en place. À quoi vous attendez-vous sur le plan réglementaire en 2015 ?
Aux États-Unis, la règle Volcker a été enfin publiée, ce qui déclenche une période de transition démarrant à l’été 2015 où nous allons devoir démontrer que nos activités sont exclusivement orientées clients, ou si tel n’est pas le cas, qu’elles seront arrêtées.
Nous suivons également avec attention l’évolution des discussions autour de la taxe sur les transactions financières. Une taxe sur les actions existe déjà en France, à Hong Kong et à Londres. Si la taxe européenne est limitée aux actions et modelée sur le précédent français, elle ne devrait pas avoir d’impact excessif sur l’économie européenne. En revanche, mal calibrée dans son principe, son assiette et son taux, elle pèserait lourdement sur la reprise très fragile en Europe ainsi que sur la souveraineté économique des pays européens concernés. En particulier, la taxation des produits dérivés, largement utilisés par les entreprises pour couvrir leurs risques, comporterait le risque très sérieux d’augmenter le coût de tels produits pour les entreprises, ce qui porterait aussi préjudice à leur compétitivité. La taxation des dérivés actions, qui ne représentent que 10 % des dérivés dans le monde, serait un coup dur pour les banques françaises avec des conséquences à craindre en termes d’emplois, car il s’agit pour elles d’un domaine d’excellence. Si la taxe frappait particulièrement les résidents des 11 États participants à la coopération renforcée, une relocalisation massive des activités de dérivés dans des entités financières tierces serait à craindre.
Enfin, 2015 devrait être une année qui nous apportera des précisions sur le projet Barnier d’interdire les activités de négoce pour compte propre et de séparer la tenue de marché. Ce texte ne nous semble pas prioritaire dans la mesure où les textes nationaux existants en France et en Allemagne offrent déjà la possibilité de séparer les activités de tenue de marché de telle ou telle banque si les autorités publiques jugent que ces dernières présentent un risque systémique, permettant ainsi de trouver un équilibre entre nécessaire financement de l’économie et stabilité financière. Surtout, la tenue de marché est une activité utile aux clients et à l’économie, comme l’a d’ailleurs souligné la BCE dans son opinion récemment publiée sur le projet Barnier.
Dans le cadre précisément de la loi bancaire de juillet 2013, pourquoi avoir créé une filiale plutôt que cesser toutes activités pour compte propre, comme l’ont décidé d’autres groupes bancaires ?
Pour respecter la loi française, nous envisageons en effet de créer une petite filiale non garantie par la maison mère, qui regroupe une activité sans lien direct avec les clients, très marginale, ne représentant pas plus de 2 % des revenus de la banque de grande clientèle & solutions investisseur.
Nous avons pris cette décision car en premier lieu, nos clients apprécient de nous voir investir à leurs côtés. C’est une bonne façon de leur montrer que nous croyons au projet.
C’est une façon aussi de faire en sorte que ces activités, en étant logées dans une filiale, restent sous le regard du superviseur. Si nous avions décidé de les arrêter, elles auraient continué d’être exercées par des entités non régulées comme les hedge funds, passant ainsi dans le domaine du shadow banking. Enfin, cette activité reste rentable.
De même, si l’Europe légifère sur la séparation des activités...
Dans cette perspective, le principal débat reste sur la tenue de marché. Cette filiale pourrait devenir bien plus importante, si elle devait reprendre également cette activité. Cela viendrait en outre fortement renchérir le coût de financement de cette filiale non garantie par la maison mère et nous serions en désavantage compétitif par rapport à toutes les banques américaines qui ont pour la plupart d’entre elles clairement adopté un modèle de banque universelle et n’appliquent pas de telles règles. Cela pourrait aussi par ricochet renchérir de nombreuses activités au service des clients, comme la distribution de titres d’État ou encore les couvertures de change pour les entreprises. Le vrai risque est que, si ces activités ne sont plus rentables en raison de nouvelles contraintes en capital qu’on leur imposerait, elles cessent d’être exercées par des banques européennes, ce qui poserait un problème de souveraineté économique à l’Europe. Il nous est difficile d’envisager que, dans quelques années, une entreprise française ne puisse compter que sur des banques américaines pour émettre une obligation ou du capital…
Pensez-vous que ce scénario est plausible en fonction des forces en présence au niveau de la Commission européenne ?
La Commission européenne vient de décider de maintenir le projet Barnier de réforme structurelle des banques. Attendons de voir comment peut évoluer ce texte dans le futur. On peut toutefois souligner que, avec la décision récente du G 20 d’imposer aux banques systémiques de nouveaux coussins de capital pour reconstituer leurs fonds propres en cas de faillite (TLAC), cette réforme de structure dont le but affiché est d’éradiquer la menace du « too big to fail » paraît d’autant moins justifiée. Les banques ont désormais des montants considérables de capital, sont contrôlées de tous côtés et ont fortement réduit leurs risques : à quoi servirait-il d’isoler en plus les activités de marché ? Rappelons que les plus grandes pertes, constatées dans les banques irlandaises, espagnoles ou grecques, viennent des activités immobilières et non de celles sur les marchés.
Qu’attendez-vous de la nouvelle Commission européenne, compte tenu des commissaires dont vous allez dépendre et de la reconfiguration des prérogatives de chacun ?
La Commission européenne a clairement mis sa priorité sur la croissance. Ce que nous attendons, c’est que l’on digère les mesures réglementaires qui ont déjà été décidées et que l’on évalue leur impact sur le secteur bancaire et sur l’économie européenne, plutôt que d’accumuler de nouvelles mesures dont l’impact sur la croissance pourrait être négatif, sans souci de cohérence globale. Concentrons plutôt nos efforts sur la mise en œuvre concrète de l’union bancaire, qui est une vraie chance pour l’Europe.