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La BFI européenne devrait connaître un rebond en 2020

La BFI devrait connaître en Europe les premières hausses de ROE depuis six ans. Mais celles-ci ne permettront sans doute pas de combler le fossé qui s’est creusé entre les performances des BFI européennes et américaines.

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Revue Banque n°848

Infrastructures en Afrique - Combler le gap de financement

Depuis dix ans, les revenus des banques de financement et d’investissement mondiales étaient en baisse régulière, diminuant de plus de 30 milliards sur un total de plus 180 milliards de dollars [1]. Parmi les trois métiers de la banque de financement et d’investissement, les activités de marché et notamment de fixed income, qui représentaient près de 60 % des revenus il y a dix ans, ont été les plus impactées, perdant depuis 2012 plus d’un tiers de PNB.

Dans ce contexte, l’année 2020, pourtant marquée par la crise sanitaire, devrait symboliser le rebond de la banque de financement et d’investissement, avec les premières hausses de ROE depuis six ans. Cette embellie profite aux trois métiers. La banque d’investissement et la banque d’affaires devraient voir leurs revenus progresser de 20 % à 30 %. Le métier le plus en progression cette année serait le fixed income, avec des revenus historiques, en hausse de 50 %. Sur ce métier, les banques profitent d’une hausse de la demande, les entreprises cherchant à se couvrir en taux et en change durant le confinement et à sécuriser leurs financements.

En France, la situation reste néanmoins contrastée et deux tendances se dessinent sur les revenus. D’un côté, BNP Paribas connaît une progression soutenue de ses revenus en corporate banking et global markets, avec des performances records notamment dans ses points forts historiques (fixed income, change et matières premières). Crédit Agricole voit également ses revenus augmenter sur un an, portés par la hausse des besoins en couverture et des émissions obligataires. D’un autre côté, BPCE et Société Générale voient leurs revenus baisser sur un an, à cause en partie des dérivés actions, impactés par la suspension des dividendes.

L’écart avec les banques américaines

Les bonnes performances de BNP Paribas, Crédit Agricole et d’autres banques de financement et d’investissement (BFI) européennes pourraient amener certains observateurs à s’interroger sur leur capacité à réduire l’écart avec les banques américaines. Le fossé qui s’est creusé depuis dix ans entre BFI européennes et américaines, traduit par un décalage dans les revenus et dans l’efficience opérationnelle, semble néanmoins difficile à combler. En effet, les banques américaines ont capté ces deux dernières années deux tiers des revenus mondiaux de l’activité global market et 50 % des revenus de banque d’investissement. En Europe, seules les banques suisses (UBS et Crédit Suisse) et BNP Paribas parviennent à contester une partie du pool de revenus aux banques américaines, sur des activités ciblées (DCM et fixed income pour BNP Paribas, ECM et equity pour les banques suisses). Depuis 2012, la part du Produit net bancaire (PNB) de la banque de financement et d’investissement dans le PNB total des banques européennes stagne autour de 30 % quand celui des banques américaines a évolué de 39 % en 2012 à 44 % en 2019, le PNB de la banque de détail américaine restant pourtant stable sur cette période. S’agissant des charges, les BFI européennes accusent le coup, comme l’atteste l’écart de coefficient d’exploitation de +15 points avec les banques américaines [2]. Pire, les coefficients d’exploitation des banques américaines sont homogènes, lorsque l’on note une forte dispersion chez les banques européennes. Le rapport entre revenus et fonds propres alloués est également défavorable aux BFI européennes, symbolisant la capacité des banques américaines à optimiser leurs emplois pondérés.

Un marché européen fragmenté

Les origines du retard des BFI européennes sont structurelles et ne peuvent donc être rapidement gommées. Quatre raisons expliquent l’hégémonie des BFI américaines face à leurs concurrentes européennes.

Tout d’abord, le marché bancaire européen apparaît fragmenté face à un marché bancaire américain unifié, ce qui contribue à expliquer près de la moitié de l’écart de performance entre les banques américaines et européennes. Les banques américaines bénéficient en premier lieu d’une forte concentration des plus grandes capitalisations boursières mondiales sur leur territoire. A fin 2019, environ 3 000 des 10 000 premières capitalisations boursières mondiales, représentant 35 000 milliards d’euros, avaient installé leur siège en Amérique du Nord. Les BFI américaines profitent donc d’un vaste marché unifié quand les banques européennes composent avec un marché morcelé et subissent les variations de législations entre pays. Sur leur marché domestique, la domination des banques américaines reste donc incontestée. Sur le vieux continent, les BFI européennes reculent au contraire face à leurs concurrentes américaines, perdant près de 10 points de parts de marché au bénéfice de leurs homologues américaines depuis 2010. Les BFI européennes pâtissent de leur trop petite taille ainsi que du nombre d’acteurs réduit capables de capter des parts de marché importantes.

Un modèle opérationnel plus efficient

Ensuite, le modèle opérationnel américain semble plus efficient. En premier lieu, les banques de financement et d’investissement américaines tirent une part plus importante de leurs revenus de leur activité liée aux marchés financiers. L’activité global markets représente en effet deux tiers des revenus de JP Morgan et Morgan Stanley en 2019, contre à peine la moitié pour BNP Paribas ou Natixis et un tiers pour Deutsche Bank. Ces activités de marché sont traditionnellement plus rentables que les activités de financement pour un même niveau de capital investi. De plus, les banques américaines se sont rapidement restructurées post-crise, en passant notamment de larges pertes pour apurer leur bilan et renforcer leur solidité financière. À ce titre, le ratio CET1 moyen des banques américaines a dépassé entre 2015 et 2016 celui des banques européennes, leur permettant d’investir notamment dans le recrutement d’experts en provenance des BFI européennes. Ces dernières ont sans doute également perdu du temps dans leur réflexion continue autour de restructurations tant de leurs activités que dans leurs effectifs. Enfin, les banques américaines cultivent leur modèle d’origination et de distribution des prêts (originate to distribute) quand les banques européennes conservent les créances à leur bilan (originate and hold). Le modèle originate to distribute permet à la fois l’allègement du bilan des banques (deleveraging) et un transfert du risque aux investisseurs ayant un effet favorable sur les niveaux d’exigences réglementaires de capital et de liquidité. Les banques européennes, et notamment françaises, ont à ce titre entamé leur mue depuis 2012 avec pour objectif de transférer une part plus significative de leurs créances aux investisseurs.

Les effets de la réglementation

L’asymétrie entre réglementations européenne et américaine reste encore en vigueur. La réglementation bancaire américaine s’appuie depuis fin 2019 sur un principe de progressivité où les règles applicables aux huit banques d’importance systémique [3] sont renforcées par rapport à celles applicables aux banques de taille moins significative (comme les banques régionales par exemple). Les établissements systémiques américains, dits de catégorie 1, sont tenus en matière de capital de détenir plusieurs coussins (coussins G-SIB, contracyclique et de conservation) et d’appliquer le ratio de levier [4] et le ratio TLAC. S’agissant de la liquidité, les banques systémiques américaines respectent quotidiennement le ratio de liquidité court terme (LCR). Le Collins Amendment prévoit en outre que l’exigence de fonds propres des banques américaines calculée à partir de leurs modèles avancés représente a minima 100 % de l’exigence de fonds propres calculée selon l’approche standard, l’assiette n’incluant pas le risque opérationnel [5]. Ces éléments semblent mettre en exergue que la réglementation applicable aux banques systémiques américaines n’est pas moins conservatrice que celle applicable aux banques sous supervision de la BCE.

Deux arguments peuvent néanmoins venir alimenter l’idée d’une asymétrie réglementaire. En premier lieu, les banques européennes incluses dans le mouvement de supervision unique sont tenues de détenir du capital au titre du processus de supervision mené par la BCE (exigence dite de P2R) et du résultat des stress tests réglementaires (exigence dite de P2G). Ces exigences additionnelles propres aux banques sous supervision BCE peuvent mettre à mal la compétitivité des banques européennes face aux banques américaines. D’autre part, la finalisation de Bâle III pourrait être plus défavorable aux banques européennes. L’étude d’impact de l’Autorité bancaire européenne de décembre 2019 a souligné que la finalisation des règles de Bâle III a un impact plus important pour les banques systémiques que pour les petites et moyennes institutions de l’UE (+24,1 % pour les banques systémiques contre 11,3 % et 5,3 % pour respectivement les moyennes et petites banques). L’élément le plus important est la mise en place de l’output floor qui limite le gain de RWA lié à l’utilisation des modèles internes. L’impact de la finalisation de Bâle III serait néanmoins moins pénalisant pour les banques américaines qui ont moins recours aux modèles internes et qui appliquent déjà, dans une version américaine, un floor sur le niveau des emplois pondérés. L’asymétrie réglementaire participe à expliquer près du tiers de l’écart de performance entre banques européennes et américaines.

La divergence de politique monétaire entre la FED et la BCE

Enfin, la politique monétaire et la croissance américaines ont été plus favorables qu’en Europe. Profitant d’un environnement de taux plus accommodant, les banques américaines affichaient au premier trimestre 2019 une marge nette moyenne de près de 3,4 %. Selon l’Autorité bancaire européenne, elle ne s’élevait qu’à 1,4 % environ pour leurs homologues européennes. La divergence de politique monétaire entre la FED et la BCE depuis quatre ans contribue à expliquer ce différentiel de marges entre les marchés européens et américains, la FED décidant de remonter son taux directeur à partir de 2015 lorsque la BCE le maintenait proche de zéro. En outre, les BFI américaines ont pu profiter d’une croissance positive de +1,5 % à +2,5 % par an aux États-Unis depuis 2009, qui excède de loin celle de la zone euro affectée par les crises financières et de la dette souveraine.

Reprendre du terrain aux banques américaines

Si les causes du retard des banques européennes sont multiples, certains leviers semblent devoir être activés par toutes pour reprendre du terrain aux banques américaines : renforcer la part d’activités génératrices de revenus et moins consommatrices de capital comme le M&A ou les marchés d’émissions de titres, initier des programmes d’optimisation de coûts via par exemple le nearshoring et l’offshoring et créer de pôles d’expertises autour de certains métiers (informatique, relation client). Les mois qui viennent, entre fin de crise et début de consolidation européenne, risquent d’être décisifs pour les BFI européennes.

 

[1] Source : Coalition.

[2] 75 % pour les banques européennes contre 60 % pour les banques américaines.

[3] Bank of America, Bank of New York Mellon, Citigroup, Goldman Sachs, JP Morgan, Morgan Stanley, State Street, Wells Fargo.

[4] Renforcé à 5 % sur base consolidée, contre 3% dans la réglementation bâloise.

[5] Une étude de la Direction des études économiques du groupe BNP Paribas a démontré que cela équivaut à 75% des emplois pondérés incluant les risques opérationnels et de CVA.

 

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