Banque et ressources naturelles

Avoir confiance en des liaisons dangereuses ?

Créé le

04.11.2014

-

Mis à jour le

24.11.2014

Banques et matières premières sont deux univers très liés, qu’il s’agisse des banques centrales et l’or, ou des banques commerciales et leurs stratégies dans les ressources naturelles. Ces relations sont marquées par la réglementation, mais aussi par la culture souvent insuffisante des professionnels des ressources naturelles, avec le risque d’une mauvaise interprétation des fondamentaux de ces marchés, et des conséquences parfois néfastes.

Le mariage des mots banques et ressources naturelles nous entraîne intuitivement vers un premier couple, celui des banques centrales et de l’or. Leurs unions heureuses se ressemblent toutes ; leurs idylles agitées le sont chacune à leur façon et le plus souvent pour des raisons politiques. Par exemple, pendant la Seconde Guerre mondiale, 288 tonnes d’or de la Banque Centrale de Belgique confiées à la Banque de France et stockées avec le sien à Kayès (Mali actuel) furent livrées à l’occupant à Marseille. À la suite d’une décision politique, la banque française organisa 21 transports d’or (Kayès, Alger, Marseille) entre le 3 novembre 1940 et le 4 mai 1942.

L’or des banques centrales

De nos jours, les transactions des banques centrales sont incessantes. Elles achètent de l’or, comme la banque centrale chinoise ou celle de Russie (celle-ci détient également d’autres métaux précieux tels que le palladium ou le platine), mais d’autres banques centrales prêtent leur or ou bien le vendent. En Europe, ces achats et ces ventes d’or étaient réalisés avec des bénéfices inégaux et dans le cadre de l’accord de Washington du 26 septembre 1999 [1] , renouvelé quatre fois depuis.

En réaction aux enjeux politiques de la crise, d’aucuns regrettent que l’or de nos banques centrales ne se soit éloigné d’une gestion classique que pour devenir l’otage d’une autre finance… Gagnées par le syndrome de Stockholm, nos banques centrales justifieraient leurs cessions d’or en prononçant les mots de leurs ravisseurs tels que dividendes, investissements, rendements…

La politique, en effet, stigmatise cette gestion. Par exemple, l’attrition des réserves en or de la Banque Nationale Suisse – supérieures à 30 % au début du siècle, inférieures à 8 % à fin juillet 2014 – est politiquement contestée. C’est donc une votation qui décidera, le 20 novembre 2014, si le peuple suisse souhaite, d’une part, que les réserves en or de sa banque centrale remontent à 20 % de ses réserves (équivalent à la moitié de production minière mondiale annuelle), et d’autre part, que 100 % de cet or soit stocké en Suisse et non plus comme à présent, à 70 % en Suisse, 20 % à Londres et 10 % au Canada.

La France connut un tel débat lorsque notre or fut rapatrié des États-Unis vers la rue Croix‑des‑Petits‑Champs, dans les années 1960. Mais à l’époque, anticiper était un devoir, tandis qu’aujourd’hui, spéculer est une raison d’être.

Banques et ressources naturelles : apogée…

La deuxième union entre banques et ressources naturelles concerne les banques commerciales. L’observateur notera qu’il y a 30 ans les banques anglo-saxonnes rachetèrent de petites sociétés spécialisées dans le trading physique des métaux ou de l’énergie. Ces acquisitions transmirent aux banques une culture brillante et entrepreneuriale qui propulsa cinq banques anglo-saxonnes aux premières places des activités de marchés consacrées aux ressources naturelles. C’est cette expertise qui leur permettait un temps d’avance sur les marchés, parce qu’elles pratiquèrent une intelligence économique en lien avec leurs multiples avancées dans le trading physique. Elles étaient propriétaires d’excellents actifs en amont, aussi bien dans la production minière, énergétique ou agricole (mines, gazoduc, oléoduc, tankers, fermes…), qu’en aval dans la transformation ou bien la production (centres de stockage, silos à grains, réseaux de distribution, centrales électriques…).

Et comme à chaque étape d’une activité dans le physique correspond un marché financier, chaque information y était exploitée avant les concurrents. Certes, les traders honnêtes reconnaissent avoir de la chance avant les autres, mais le trader chanceux connaît aussi la rigueur du principe qui consiste à trouver et comprendre la bonne information avant les autres. Écumez pendant des années les platinum weeks, les gold weeks, les LME weeks, les IPE weeks, vous apprécierez les nuances du cocktail physique-papier !

Au total, ces banques gèrent mieux l’information que d’autres et certainement mieux qu’une banque spécialisée, par exemple dans le trade finance ; une telle banque indiquait d’ailleurs que son département pétrole n’était pas en mesure d’établir un flux d’informations pertinentes en provenance de son réseau d’agences commerciales établies dans le Golfe.

…et déclin

Mais cette période bancaire des matières premières se termine par des condamnations. Les banques sont blâmées : pour certains, le fixing de l’or n’était plus un fixage, mais un arrangement ; pour d’autres le calcul du LIBOR, utilisant chaque jour 350 000 milliards de dollars d’hypothétiques transactions entre d’hypothétiques parties, était condamnable ; le marché de l’énergie était le lieu de condamnations ; les prix agricoles sont scrutés ; le marché des changes aurait été souillé, etc.

Lorsque la politique légifère, elle crée une injustice, mais le divorce entre banques commerciales et matières premières n’est pas que le résultat d’une iniquité démocratique, d’une mystification ou d’un émoi disparu. Au-delà de la fraude qui engendre des scandales et un renforcement des règles, un autre élément serait sous-jacent aux égarements. À l’inverse des anciennes générations de traders de ressources naturelles, les nouvelles générations ont en général, au mieux, une expérience théorique des matières premières qu’ils gèrent. Il y a peu de vécu, peu d’expérience terrain, peu de culture propre à ces métiers et une certaine impuissance à comprendre les véritables fondamentaux des sous-jacents qui sont traités.

En outre, les services économiques de ces mêmes banques apparaissaient souffrir des mêmes maux. Ils seront de peu de secours si leur travail académique, par ailleurs brillant parce qu’il tente d’expliquer le désordre créé par l’interconnexion entre anticipation et spéculation, subit la même crise de légitimité. Encore récemment, à la suite de la chute des prix du pétrole, un Chief Economist révélait son manque d’inspiration pour imaginer la stratégie de l’Arabie saoudite au sein de l’OPEP. Était-il dans l’incompréhension de l’essentiel, tant il est difficile de raisonner vrai à partir d’éléments faux, c'est-à-dire avec des informations incomplètes, opaques et parfois inexistantes, sans avoir baigné dans les fondamentaux et la réalité des marchés ?

C’est cette disparition d’une culture commune qui a permis l’irruption des quatre chevaliers de l’apocalypse spéculative :

  • morcellement d’opérations sans liens avec le physique ;
  • opacité asymétrique des informations et rumeurs ;
  • savoir ambulant des opérateurs et leur nomadisme entre les différents marchés énergies-métaux-agriculture ;
  • enfin un aboutissement sous la forme d’une haute volatilité des prix des matières premières depuis le début du siècle.
Le tout s’ouvre sur la préoccupation du risque systémique alors que des maîtres à penser persistent à douter que la spéculation, c’est Zeus : nul statisticien ne peut mesurer sa puissance, mais il est le maître de l’Olympe.

Le retrait des banques… et après ?

Par conséquent, après la séparation, les banques auront retourné des pans entiers de savoir-faire au monde du trading, à des sociétés qui n’existaient pas il y a 15 ans. D’anciens banquiers, en général les plus talentueux, sont heureux d’y retrouver moins de règles car le talent ne se marie pas aisément avec la contrainte. Mais, le retrait bancaire n’est pas total, quelques banques résistent. Par exemple, à l’heure où ces lignes sont écrites, la banque qui entretient avec une brillante constance une connaissance des métiers des ressources naturelles, Goldman Sachs, notamment depuis l’acquisition du courtier en matières premières J. Aron en 1981, qui permit à Llyod Blankfein de rejoindre ce groupe, n’a pas annoncé son retrait des marchés des matières premières.

Heureusement, elle n’est pas seule car, en conclusion, nul ne sait encore si les prix des matières premières se porteront mieux avec moins de banques et plus de sociétés de trading parfois domiciliées dans des zones juridiques inatteignables, parfois incrustées chez des producteurs ou bien les deux à la fois. Nul ne sait non plus si les signaux de prix anciennement gouvernés par les banques et nouvellement rééquilibrés par la contrainte et la transparence, ne seront pas délaissés par des flux qui choisiront de nouvelles références de prix plus souples et plus essentielles aux coutumes de nouveaux acteurs de la profession. Nul ne sait si la Revue Banque, qui publie ce numéro dédié aux ressources naturelles alors que des banques divorcent des matières premières, n’est pas déjà un signal faible du souhait qu’un jour le « retour aux sources », dont nous sommes spectateurs, soit suivi d’un mouvement de balancier dans le sens inverse.

Analyste ou prédicateur ?

Un troisième aspect de la relation entre banques et ressources naturelles est celle de l’analyste commodities, le dernier samouraï des salles de marchés, qu’il ne faut pas confondre avec le prédicateur.

L’analyste voit chaque jour ses vues mises à l’épreuve par les marchés et de temps en temps, il est compressé par des événements inattendus. Dans ce cas, il se trouve soudainement submergé de questions, de cris, de chats en provenance des traders voisins. Que signifient ces éléments ? impact ? conséquences ? faut-il appuyer sur le rouge ou bien sur le vert ? Là encore, sans une connaissance instantanée du terrain, les conseils seront imparfaits et les matières premières, médiatisées au travers d’un prisme biaisé, seront incomprises et le plus souvent marquées de l’étiquette « investissement avec risques ». Pourtant, le comportement de certaines actions ou obligations est parfois une source d’étonnement bien supérieur.

Fort heureusement pour l’industrie, malgré des avancées certaines, la banque n’a pas investi toutes les matières premières, notamment les ressources naturelles stratégiques ou critiques. Néanmoins, le danger n’est pas loin lorsque le prédicateur remplace l’analyse par son message et incite la banque curieuse à découvrir un nouveau potentiel.

Ces prédicateurs auront probablement une connaissance académique des sujets qu’ils évoquent, mais le plus souvent aucune expérience professionnelle des ressources naturelles et, dans tous les cas, une expérience totalement inexistante des matières stratégiques. Ils sont parfois banquiers, mais peuvent également être les collaborateurs de centres de réflexion stratégique ou géopolitique, d’instituts, de fondations, de think tanks ou bien tout simplement, prime d’une finance imparfaite, être gérants de fonds d’investissement spécialisés. Ils ont provoqué des erreurs aussi bien qualitatives que quantitative :

  • erreurs d’investissements sur le marché de l’or ou de l’uranium ;
  • erreurs sur les coûts de production et par conséquent sur la formation des prix ;
  • erreurs sur l’héritage erroné du Club de Rome ;
  • confusions sur les accélérations ou bien les freins politiques liés aux nationalismes des ressources naturelles ;
  • erreurs entre ressources géologiques et réserves économiques comme, par exemple, dans le monde des terres rares.
L’illustration d’un prédicateur géopolitique est l’emboutissage de thèses vétérotestamentaires usées par la guerre froide sur les marchés des ressources naturelles. Par exemple, dans le domaine des terres rares, les mystagogies d’une stratégie chinoise misanthropique et au dénouement situé au-delà de l’infini. Pourtant, outre que la France reste le premier affineur de terres rares en dehors de la Chine, la hausse des exportations chinoises de ces matières critiques pour l’industrie ou stratégiques pour les États et la baisse concomitante de la courbe des prix depuis 2012 contredisent ces interprétations.

Le prédicateur banquier est un autre spécimen, mais ne devrait-il pas avoir une muraille de Chine entre lui et l’analyste commodities lorsqu’il échafaude une stratégie d’investissement dont la banque pourrait devenir la première victime ? Ainsi, par exemple, le marché du nickel a connu des évolutions en 2014, lorsque le gouvernement indonésien a appliqué un embargo décidé de longue date sur ses exportations de certains minerais. Puisque l’Indonésie est le premier exportateur mondial de minerai de nickel, un prédicateur banquier a aussitôt décrété que les prix monteraient aux cieux : le marché souffrirait d’une pénurie historique de nickel, notamment à cause de l’appétit chinois. Prédication erronée.

Première erreur fondamentale : ce n’est pas parce que l’offre minière se tarit que la demande d’acier inoxydable continue de progresser. Une deuxième omission fut l’oubli de l’impact des stocks mondiaux de nickel connus, mais également les stocks cachés qui se révélèrent depuis. La troisième erreur fut le refus d’envisager que le progrès technique chinois permettrait des substitutions de minerais. Et, l’affaire n’étant pas terminée, il n’est pas impossible que d’autres lacunes émergent bientôt, telles que par exemple les conséquences économiques et sociales créées sur sa propre industrie minière par l’embargo de Djakarta, ou bien l’impact de réduction d’exportations sur le déficit commercial indonésien.

Bien sûr, cette fausse espérance fabriquée par la théorie et les mots, et non pas par la réalité et l’expérience, provoqua une brève tension spéculative des prix du nickel au printemps 2014. Mais contrairement aux prédictions, à l’automne, les prix revenaient aux mêmes niveaux qu’au début de l’année. Si, à l’avenir, les fondamentaux des marchés venaient à changer réellement, les prix changeront également, mais cela demandera une autre méthode d’analyse.

L’analyse n’est ni une promesse ni un présage ; l’irrationnel de ce dernier gagne lorsqu’il dissimule l’expérience, mais surtout s’il occulte l’anticipation de l’imprévisible fécondité. Pourtant, la Concordance des Temps sur France Culture [2] le répète dans son générique : le coup d’œil de l’histoire, le recul vers une période passée, donne toujours des perspectives et il permet à la réflexion d’y voir les problèmes qui sont les mêmes et ceux qui diffèrent, mais également d’entrevoir des solutions. Apprendre des idées et prononcer des mots sans une forte attache aux réalités industrielles, sans confrontation préalable aux fondamentaux des ressources naturelles et à l’expérience des opérateurs, est une forme de communication éphémère sans obstacle… mais également sans issue. Elle inflige, un court instant, aux réalités de s’adapter aux mots et non l’inverse, et ces écarts entre fantaisies et vérités des marchés, entre chimères géopolitiques et l’entreprise plantée dans les ressources naturelles provoquent parfois des catastrophes industrielles et financières.

Qui a confiance ?

C’est dans la suite logique de toutes ces remarques reliant banques et ressources naturelles que si l’alarmisme domine l’analyse, alors le calendrier des décisions ne concorde plus avec celui des événements. Par conséquent, la panique s’installe, la fuite en avant s’impose, une succession de paris à court terme pour résorber des menaces que l’on estime à tort de courte durée (ou inversement), compromet la fiabilité immédiate de la banque, la prédictibilité de ses résultats à moyen terme, voire sa pérennité à long terme.

Nous en revenons au point de départ : aux hommes qui analysent l’information, la désinformation et la non-information et au manque d’anticipation, voire au déni des signaux en temps d’accalmie qui provoquent des réactions démesurées en temps de crise. Les ressources naturelles ont confiance en elles-mêmes et en leur avenir, la question qui se pose est donc bien celle de la confiance de la banque en elle-même.



1 Les accords de Washington sont un accord sur les taux de change signé le 26 septembre 1999 entre les banques centrales de certains pays européens ainsi que la BCE. 2 Émission qui a pour objectif de donner sur l'actualité l'éclairage des précédents historiques et de replacer les événements dans une durée longue.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº778bis
Notes :
1 Les accords de Washington sont un accord sur les taux de change signé le 26 septembre 1999 entre les banques centrales de certains pays européens ainsi que la BCE.
2 Émission qui a pour objectif de donner sur l'actualité l'éclairage des précédents historiques et de replacer les événements dans une durée longue.