Pays du CCG

« L’Arabie Saoudite est le marché le plus attractif de la région du Golfe »

Les grandes banques de financement et d’investissement européennes sont présentes dans le Golfe depuis les chocs pétroliers. Cette attractivité des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ne s’essouffle pas, malgré les troubles politiques dans certains pays comme Bahreïn.

Les bureaux de HSBC Middle-East à Dubaï

L'auteur

  • Daniel Diemers
    • Principal, département services financiers à Dubaï
      Booz & Company

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°737bis

Pays arabes - Europe : quelles stratégies pour les banques ?

Pourquoi est-ce aujourd’hui important, pour une banque européenne, d’être présente dans les pays du Golfe [1] ?

La région est très attractive pour les activités de gestion d’actifs, de banque privée et de gestion de fortune, ainsi que pour les services financiers aux grandes entreprises et aux institutionnels. Nous nous attendons à la poursuite d’une croissance dynamique du PIB, portée par les revenus des hydrocarbures et les importants investissements en infrastructures et dans l’immobilier entrepris par les gouvernements. Tout cela confirme que la région est attractive et va le rester. Ce n’est donc pas une surprise d’y retrouver les grandes banques françaises, britanniques, allemandes, suisses ou encore américaines.

À quand remontent cette présence des banques européennes ?

Elle puise sa source à l’époque coloniale, mais l’activité des banques internationales a surtout décollé à partir des chocs pétroliers. La croissance s’est accélérée il y a ​10 à 15 ans, car les banques ont vu dans le Moyen-Orient, à l’instar de l’Asie et de l’Amérique latine, le relais de croissance qui manquait aux économies développées.

Cette période a par ailleurs coïncidé avec la volonté des gouvernements de la région de se défaire de la dépendance des marchés internationaux et de créer un marché des capitaux local. Pour cela, ils avaient besoin de l’expertise des banques d’investissement occidentales, en particulier pour développer les activités de market making.

Quel était le rôle des centres off-shore créés par les gouvernements locaux ?

Qatar et Dubaï ont effectivement fait le choix d’attirer ces grandes banques d’investissement internationales en créant des zones de libre-échange. Dotées d’un cadre réglementaire spécifique et proche des standards internationaux, elles avaient pour but de rassurer ces banques, de leur faire bénéficier d’avantages fiscaux et monétaires. En dehors de ces zones off-shore, les banques centrales imposent des règles très strictes sur la conversion des devises en particulier.

Le souci des autorités a été de protéger les banques locales, entre lesquelles la concurrence était déjà suffisante sans que les grands groupes internationaux ne s’y ajoutent. Du point de vue du régulateur, ces derniers avaient plus de valeur ajoutée à apporter sur la banque d’investissement et la gestion de fortune. Il a donc été très difficile pour les banques européennes d’obtenir les licences pour des activités de détail ou de banque commerciale, et pour établir un réseau d’agences [2].

Bahreïn est un centre bancaire majeur pour la région. S’est-il développé sur ce même modèle off-shore/in-shore ?

Non. Très tôt, le pays entier a été rendu attractif pour les établissements financiers internationaux, avec une régulation très moderne. Le royaume est d’ailleurs longtemps resté la seule option pour les banques internationales souhaitant s’implanter dans le ​CCG. Il était utilisé comme base pour développer des activités dans l’Arabie Saoudite voisine. Aujourd’hui, les banques internationales ont plus d’options pour leurs implantations, mais elles ont toutes au minimum un bureau de représentation à Bahreïn.

Les troubles politiques que connaît actuellement le pays peuvent-ils nuire aux banques européennes qui y sont présentes et remettre en cause le poids de la place financière de Bahreïn ?

Nous ne pensons pas que la situation actuelle menace l’activité des banques européennes dans leur ensemble. Elles sont aujourd’hui présentes dans d’autres centres du ​CCG et du Moyen-Orient, et raisonnent au niveau régional. Par ailleurs, nous sommes confiants sur la volonté du ​CCG d’intervenir pour stabiliser la situation à Bahreïn. Ainsi, soit les banques reviennent petit à petit à une activité normale, soit elles délocalisent provisoirement leurs activités sur une autre implantation.

Il est pour l’instant difficile de prévoir à long terme l’évolution des poids des places financières sur la zone. Mais le simple fait que les banques européennes aient une présence sur toute la région et adaptent leur stratégie d’implantation en fonction des événements montre bien que le Golfe reste très attractif pour elles. Nous ne nous attendons pas à un retrait. Au final, ce seront les expatriés qui y travaillent, en fonction de leur ressenti, qui guideront la décision de la banque de rester dans un pays ou non. L’organisation s’adaptera.

En Arabie Saoudite, les banques européennes ne sont présentes que via des participations minoritaires [3]. En quoi le modèle saoudien est-il différent ?

Le cas de l’Arabie Saoudite est particulier. C’est le marché le plus attractif de la zone, très peuplé et très riche. Suite aux événements dans le monde arabe, le roi a débloqué d’importantes sommes au profit de la population, ce qui va créer une demande, notamment de la part des PME. Du fait d’un déficit de logements, les investissements dans l’immobilier vont également beaucoup croître [4].

Mais c’est un marché très complexe pour les banques étrangères qui ne peuvent intervenir que sous forme de joint venture. Elles n’ont pas la majorité du capital mais disposent de l’expertise. Ceci est toutefois en train de changer : aujourd’hui, ces JV sont avant tout des banques arabes où l’on croise essentiellement des Saoudiens, des Libanais… Ce n’est pas le cas des implantations des banques européennes dans les autres pays de la région, qui restent dominées par les expatriés.

Les échanges entre les pays du CCG sont-ils aisés ?

Le conseil a récemment pris des initiatives pour harmoniser la réglementation prudentielle et la supervision des établissements bancaires entre les différents pays. C’est un premier pas vers un marché commun des services financiers. Mais l’expérience européenne a montré qu’une telle union ne se construisait pas en un jour. Il faudra encore des années avant que le CCG dispose d’un système de passeport et de règles de marché harmonisées. L’ambition d’une monnaie commune est également présente, même si, là encore, sa mise en place n’est pas pour demain.

Est-il aujourd’hui indispensable pour une banque européenne implantée dans la région de disposer d’une offre de finance islamique ?

Non, tout dépend de sa clientèle cible. Nous avons mené des études sur le sujet qui montrent que, si la conformité à la Charia est une condition indispensable sur le segment du grand public, il n’en est pas de même pour la clientèle privée. Une récente étude de Booz & Company sur cette cible au Moyen-Orient a ainsi montré que seuls 30 à 40 % des clients fortunés et très fortunés demandent des produits islamiques, en particulier lorsqu’ils s’adressent à de grandes banques internationales pour des placements à l’étranger. En proposer peut toutefois permettre de se différencier.

Sur les activités de financement, les choses sont en train de changer, au profit des produits conformes à la Charia. Cette évolution est poussée par la préférence des gouvernements pour des produits islamiques. Par ailleurs, une loi est en train d’être adoptée en Arabie Saoudite, visant à imposer aux grandes entreprises nationales que tous leurs instruments financiers soient conformes à la Charia. Par ailleurs, l’offre s’est elle aussi renforcée, avec des produits islamiques plus liquides, plus sophistiqués qu’auparavant. Développer une offre islamique en propre ou conclure un partenariat avec un acteur local donne ainsi indubitablement à une banque européenne active dans le CCG un avantage concurrentiel.

Y a-t-il d’autres marchés intéressants dans la région ?

L’Irak, l’Iran et la Syrie présentent un potentiel important pour les services financiers, mais à court terme, les risques sécuritaires rendent tout développement très compliqué.

Propos recueillis par Séverine Leboucher

[1] Le CCG (Conseil de coopération du Golfe) regroupe 6 États arabes : l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar.

[2] C’est le cas d’HSBC Middle-East (NDLR).

[3] Crédit Agricole CIB détient 30 % de Saudi Fransi Bank, ABN Amro 40 % de Saudi Hollandi Bank et HSBC 40 % de Saudi British Bank, renommée SABB. L’américaine Citibank était également présente en Arabie Saoudite, avec 40 % puis 20 % de Samba (ex-Saudi American Bank). La banque américaine a cédé sa participation au début des années 2000 suite aux attentats du 11 septembre (NDLR).

[4] Le pays est en attente d’une loi sur les hypothèques qui permettra de faire décoller le marché du prêt immobilier (NDLR).

 

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Pays arabes/Europe : quelles stratégies pour les banques ?

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