Cet article appartient au dossier : Rétrospective 2021.

Annonces de la CoP26 : l'essai doit être transformé

S’il est une chose sur laquelle la Cop26 n’a pas déçu, c’est la quantité de propositions émanant du secteur financier et les progrès qu'il a réalisés. Mais gare aux détails, lorsque chaque institution devra mettre en pratique ce qui a été annoncé.

Cop26

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°863-864

RÉTROSPECTIVE PROSPECTIVE

Depuis Paris en 2015, le secteur financier est de plus en plus présent pendant les Cop. Tel fut le cas lors de la Cop26 qui s'est tenue à Glasgow en novembre dernier. Du côté de la finance privée, l’envoyé spécial des Nations unies pour le financement de l'action climatique, Mark Carney, a multiplié les annonces, démontrant qu'au-delà de la gestion des risques et des opportunités financières liés au climat, les stratégies d'alignement avec les objectifs de l’Accord de Paris deviennent courantes dans le secteur – avec une attention de plus en plus soutenue à l'impact sur l'économie réelle [1]. Cela a abouti à un engagement d' « alignement de 130 000 milliards de dollars de financement privé avec des objectifs net zero fondés sur la science et des échéances à court terme » par la Glasgow Financial Alliance for Net-Zero (GFANZ).

Du côté des finances publiques, les banques multilatérales de développement ont à la fois réitéré leur ambition collective de soutenir la transition résiliente face au changement climatique et vers une société peu émettrice en gaz à effet de serre et partagé une mise à jour de leurs progrès dans l'élaboration et la mise en œuvre d'un cadre visant à aligner leurs stratégies, politiques d'investissement, activités et procédures opérationnelles, avec l'Accord de Paris. En outre, l'International Development Finance Club a lancé un cadre d'opérationnalisation pour l'alignement avec l’Accord de Paris, développé par le NewClimate Institute et I4CE. Enfin, la communauté plus large du financement du développement était présente, par le biais de Finance in Common, qui a réitéré les progrès des institutions de financement du développement dans leur engagement conjoint de 2020 en faveur de l'alignement avec l’Accord de Paris.

Les banques jouent l’alignement global

À noter que cette année, l'importance de l'alignement des contreparties et des clients est passée au premier plan, tant pour le financement direct que pour le financement intermédié. Les institutions financières semblent de plus en plus conscientes qu'elles ne peuvent s’attacher uniquement à ce qui est financé, à savoir si le projet ou l'activité est aligné avec les objectifs climatiques. Il est essentiel d'examiner aussi la stratégie globale de leur client et de vérifier qu'ils sont alignés avec les objectifs de l'Accord de Paris ou qu'ils ont pris un engagement crédible en ce sens. Les discussions sur cet « alignement » de l'ensemble de la « chaîne financière » ont eu lieu tout au long de l'année 2021, comme en témoigne le groupe informel d’institutions financières réuni par UNEP FI et Mainstreaming Climate in Financial Institutions, avec le soutien de Finance in Common.

Importants progrès sur les sujets techniques

L'étendue, la profondeur et les implications opérationnelles des annonces faites autour de la Cop26 prendront du temps à se manifester dans toute leur ampleur. Reste que, dans l'ensemble du secteur financier, des progrès ont été accomplis, sur des questions techniques.

La fixation d'objectifs à long terme cohérents d' « alignement », compatibles avec un réchauffement de 1,5 °C, d'échéances à moyen terme et de plans d'action à court terme sur la base de rétroplanning : des éléments montrent que cela pourrait devenir pratique courante au fil du temps. La GFANZ a ainsi inclus dans ses directives : « S'engager au niveau du chef d'organisation à atteindre des émissions net zero dès que possible, et au plus tard au milieu du siècle, conformément aux efforts mondiaux visant à limiter le réchauffement à 1,5 °C ; fixer un objectif intermédiaire à atteindre au cours de la prochaine décennie, qui reflète l'effort maximal pour atteindre ou dépasser une juste part de la réduction mondiale de 50 % des émissions de CO₂ ; et dans les 12 mois suivant l'adhésion, expliquer quelles actions seront prises pour atteindre les engagements intermédiaires et à plus long terme, en particulier à court et moyen terme. »

Exiger des contreparties, comme condition d'investissement/de financement, qu’elles élaborent elles-mêmes des plans de transition : les banques multilatérales de développement et le Club international de financement du développement ont reconnu qu'il s'agissait d'une question clef dans leurs cadres d'alignement publiés avant la Cop et dans leurs mises à jour partagées à Glasgow. Les institutions individuelles vont également de l'avant, notamment la Banque européenne d'investissement, qui a annoncé son cadre PATH au cours de la première semaine de la Cop à Glasgow.

L’idée qu’il est important de cibler et soutenir la transition engagée par les clients et les contreparties, le secteur financier privé la partage également – comme le montre l'annonce du chancelier de l’Échiquier britannique, Rishi Sunk, que les entreprises et les institutions financières britanniques seront tenues de publier des plans de transition vers le net zero. La GFANZ a lancé deux groupes de travail sur les plans de transition de l'économie réelle et les plans de transition des institutions financières.

L'enjeu de la compensation

Des orientations claires pour limiter le recours à la compensation et à l’absorption des émissions : il s’agit d'un point essentiel des méthodologies à adopter pour mesurer l'alignement dans le secteur financier. Certains régulateurs financiers avaient commencé avant la Cop26 à se pencher sur le rôle de la compensation pour atteindre la neutralité carbone. Les lignes directrices de la GFANZ, publiées à Glasgow, reconnaissent que la compensation ne peut être qu'une partie à court terme du processus de net zero et que « les portefeuilles de compensation devraient passer à des réductions permanentes au moment où le net zero est atteint ; assurer que toutes les compensations répondent à des normes solides en matière d'additionnalité, de permanence, de comptabilité, etc. »

Les orientations et les principes sur la manière dont les acteurs financiers et commerciaux progressent volontairement vers l'intégration du climat dans les structures de gouvernance prennent des formes beaucoup plus concrètes. Outre les lignes directrices déjà mentionnées, des initiatives telles que Mainstreaming Climate in Financial Institutions ont commencé à définir plus concrètement les tâches et les actions que les professionnels des institutions financières doivent accomplir pour garantir l'intégration du changement climatique au sein de leur organisation. Leur « Climate Mainstreaming Resource Navigator » doit permettre aux institutions financières de faire le lien avec les ressources et les exemples permettant d'aller de l'avant, en s'appuyant sur les bonnes pratiques et les pratiques émergentes.

Transition et reporting nécessaires

Les annonces faites par le secteur financier – qu’il soit public ou privé – lors de la Cop26 sont prometteuses. Toutefois, les « belles paroles » ne conduiront pas au changement systémique nécessaire. Pour marquer leur frustration de voir que trop peu et trop tard est fait en pratique, des manifestants de tous horizons, à Glasgow et dans le monde entier, ont repris cette expression désormais emblématique de Greta Thunberg : « Bla, bla, bla ! » Ils demandent des précisions sur la façon dont chaque institution individuellement va avancer – et exigent la transparence sur les objectifs et les stratégies, ainsi que sur les progrès réalisés à ce jour. Le secrétaire général des Nations unies, M. Gutierrez, a soulevé cette question clef lors de la session d'ouverture de la conférence des parties, demandant ce que, dans la pratique, signifie net zero et appelant à la transparence et à rendre compte des progrès réalisés, deux éléments essentiels pour la crédibilité.

Alors que la communauté financière et climatique s'éloigne de Glasgow et se prépare à se retrouver à la Cop27, en Égypte, des progrès doivent être réalisés pour concrétiser ces belles paroles. Le défi : accélérer considérablement le rythme et aller au-delà des changements à la marge connus jusqu'à présent, pour mettre en œuvre rapidement les changements systémiques. Comment le secteur financier « graissera les rouages » de la transformation économique de grande envergure nécessaire avant la fin de la décennie ? La communauté des experts juge essentielle une plus grande transparence – au niveau de chaque institution financière ou banque de développement –, les cadres et principes annoncés laissant une grande place à l'interprétation et recouvrant des calendriers radicalement différents d'une institution à l'autre.

Elderson favorable aux plans de transition

Ils attendent en outre qu'au-delà de l'action volontaire, la réglementation financière joue le rôle de levier, pour exiger les changements de gouvernance institutionnelle qui s'imposent. Comme l'a fait remarquer Frank Elderson, membre du directoire de la Banque centrale européenne, l'Union européenne doit introduire « une obligation juridiquement contraignante pour les banques d'avoir de tels plans de transition compatibles avec Paris, pour faire culminer les initiatives législatives et du secteur privé déjà mises en place ».

Étant donné que, d'une part, la société civile va les mettre sous pression pour qu'elles tiennent leurs promesses et que, d'autre part, les régulateurs sont de plus en plus susceptibles de mettre en place un cadre de surveillance plus strict, les institutions financières pourraient se voir contraintes d'agir, qu’elles aient ou non fait des promesses ou pris des engagements. Nombre d’entre elles ont commencé à intégrer le changement climatique de manière transformatrice dans l'ensemble de leurs institutions. Il est maintenant essentiel que le secteur financier dans son ensemble s'appuie rapidement sur les fondements annoncés lors de la Cop26 pour intégrer systématiquement, à grande échelle, les considérations climatiques dans l'ensemble de leurs stratégies et de leurs opérations. A. P. & I. C.

 

[1] Par l'intermédiaire du Network for Greening the Financial System (NGFS), 38 banques centrales se sont engagées à effectuer des tests de robustesse (stress tests) liés au climat et 33 banques centrales et autorités de surveillance se sont engagées à fournir des orientations aux entreprises sur la gestion des risques financiers liés au climat. La Taskforce on Climate-related Financial Disclosures (TCFD), un groupe de travail sur la publication d'informations financières relatives au climat, a publié de nouvelles indications sur les paramètres, les objectifs et les plans de transition. La fondation IFRS a annoncé la création d'un nouveau Conseil international des normes de durabilité (International Sustainability Standards Board), chargé d'élaborer des normes de publication en matière de climat et de durabilité cohérentes au niveau mondial pour les marchés financiers.

 

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Rétrospective 2021

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