Relations banque-entreprise

AFTE : « Nous avons toujours besoin de nos banquiers… mais différemment »

L’internationalisation, la digitalisation, la montée en charge des financements de marché et la pression réglementaire sont les principales évolutions qui impactent les fonctions des trésoriers d’entreprise. Face à eux, le rôle des banquiers change, sans perdre de son importance.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°776

Sharing economy : un nouveau business tisse sa toile

Les 18 et 19 novembre prochains aura lieu la conférence annuelle de l’AFTE (voir Encadré 1) où se retrouveront trésoriers, financiers d’entreprises, mais aussi banquiers. Quels sont, à l’heure actuelle, vos principaux sujets de préoccupation ?

Dominique Expert (DE). Nous nous intéressons aux moteurs de développement et de croissance de l’entreprise – d’une part, les stratégies d’internationalisation, en incluant les problématiques liées à la volatilité des devises et la place de l’euro, et, d’autre part, l’innovation, facteur de croissance et de développement –, en intégrant dans les deux cas, les aspects réglementaires. Nous cherchons aussi à cerner comment évolue le trésorier dans cet environnement : sa fonction, ses prérogatives et ses compétences.

Comment se modifie la fonction de trésorier d’entreprise ?

François d'Alverny (FA). Le trésorier était autrefois un homme ou une femme de flux ; il est devenu aujourd’hui un gestionnaire de risques, car il doit mettre en œuvre et veiller à la bonne application de nombreuses réglementations nouvelles.

DE. On parle aussi du « trésorier-robot », compte tenu du déploiement de la technologie. En fait, le métier du trésorier a évolué au-delà de ses fonctions de base (cash management, gestion de change et financements), pour aller vers d’autres missions liées notamment à l’analyse de risque et la conformité.

Avez-vous constaté un changement similaire chez vos interlocuteurs bancaires, notamment dans la prise en compte de la réglementation ?

FA. En effet, mais un peu à nos dépens ! L’exercice de conformité auquel il faut aujourd’hui se plier est extrêmement lourd. Quand nous contractons une nouvelle ligne de crédit, le nombre de questions que nous soumettent nos banquiers et liées à la réglementation FATCA et aux demandes de l’OFAC, ou encore à Mifid, est de plus en plus impressionnant. Les banquiers n’ont pas eu d’autre choix que de se mettre en conformité, mais au final, la contrainte repose sur le client final (l’entreprise) et c’est très compliqué à gérer.

DE. Nous passons énormément de temps sur les clauses de conformité d’un contrat de financement. En outre, auparavant, c’était votre banquier-conseil qui réglait ces questions avec son comité des risques. Maintenant, il doit passer par son département conformité. À l’instar de ce que font depuis plusieurs années déjà les banques anglo-saxonnes, les établissements français ont mis en place ces services, qui sont très autonomes, et indépendants de la relation avec le client. Ces départements ont maintenant beaucoup de pouvoir, parfois un peu trop.

FA. L’amende infligée à BNP Paribas ne va pas arranger la situation. On pouvait se dire à une époque que les banques françaises étaient plus souples et finalement, que la confiance prévalait. Mais, au vu des sanctions potentielles, il est à craindre que celles-ci ne s’alignent sur les standards les plus rigoureux, au détriment des possibilités de discussion et de négociation.

DE. Même au niveau d’une agence, pour des questions moins stratégiques de flux ou de cash management, le département conformité peut avoir à intervenir. Cela peut poser un problème dans la relation bancaire.

Sur le plan de la réglementation précisément, les entreprises peuvent aussi être concernées en direct. Quels sont les impacts par exemple sur votre activité de la réglementation sur les dérivés ?

FA. La directive Emir nous impose en effet de déclarer, presque en temps réel, toutes les opérations de couverture sous forme de produits dérivés non seulement au sein de la maison mère mais également auprès de toutes les filiales ; cela représente un travail considérable. Si les sociétés d’une certaine taille ont la capacité d’absorber cette tâche administrative supplémentaire, en revanche, de nombreuses PME qui devaient avoir l’habitude de se couvrir grâce aux dérivés, doivent aujourd’hui hésiter à la faire.

DE. Un autre problème qui interpelle dans cette réglementation est celui du collatéral. Il sert bien sûr à limiter les risques de chaque partie, mais pour l’entreprise, il n’est pas évident de disposer de suffisamment de collatéral : comment travailler si elle doit bloquer de la trésorerie pour fournir des garanties ? Elle peut être contrainte de limiter le volume de ses couvertures voire être dans l’impossibilité d’en mettre en place ?

En fait, la réglementation ne fait parfois pas suffisamment la distinction entre le métier des banques et celui des entreprises. Elle ne prend pas non plus suffisamment en compte les effets de taille des entreprises. Entre une société du CAC 40 et une ETI, les besoins et les ressources sont très différents.

Confirmez-vous la tendance à la désintermédiation des financements des entreprises sur les marchés ?

DE. On en revient toujours au même critère de taille de l’entreprise. Les grandes entreprises ont depuis longtemps accès aux marchés financiers. Mais, avant 2007, il était possible d’obtenir des crédits bancaires à des conditions tellement basses que celles-ci avaient moins recours aux financements obligataires. 2008 a effectivement changé la donne et comme la liquidité reste abondante, les grands groupes sont repartis sur les marchés obligataires.

Pour les ETI, la situation est un peu différente. Elles peuvent désintermédier leurs financements grâce au développement des placements privés. L’AFTE a d’ailleurs contribué significativement à la rédaction de la charte Euro PP. Les limites existantes ont tendance à diminuer : les assureurs, qui sont les principaux investisseurs veulent de la liquidité, un montant minimum des opérations de 25 à 30 millions, ne pas dépasser par exemple 20 % du montant de la dette brute de la société. Les opérations de moins de 10 millions sont encore trop rares, mais le marché évolue dans le bon sens.

FA. Enfin, le mouvement récent d’ouverture du marché des billets de trésorerie aux PME répond à un vrai besoin, car les banquiers ont toujours un peu de mal à prêter à ces dernières alors même qu’elles n’ont pas accès aux marchés de capitaux.

DE. Pour autant, le billet de trésorerie reste une substitution à un financement existant : vous prenez des risques en émettant des billets de trésorerie si vous ne disposez pas en back-up de lignes de crédit bancaire non utilisées au cas où vous ne pourriez pas renouveler une échéance. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, les banques seront moins sévères pour mettre en place des lignes de crédit non utilisées plutôt que d’accorder des prêts tirés.

FA. Au final, la bonne nouvelle pour nos banquiers, c’est que nous avons toujours besoin d’eux, mais sous une forme différente !

DE. Plus encore dans ce contexte de désintermédiation, il faut un interlocuteur qui va rechercher les investisseurs potentiels et coordonner les opérations. Pour des sociétés de taille moyenne, le rôle de la banque est capital, car c’est le seul moyen pour elles d’accéder aux marchés financiers.

Un autre point important dans ce mouvement de désintermédiation est celui de la communication financière. L’accès aux marchés financiers contraint à se soumettre à certaines obligations de communication, avec des roadshows nécessitant la présence du président de la société. Or, certaines entreprises de taille moyenne ne sont pas habituées à ce type d’exercice. Il faut définir une véritable stratégie de communication dans l’entreprise, s’organiser en fonction de cette dernière et y consacrer des ressources financières et humaines.

Comment la digitalisation modifie la relation entre banques et entreprises ?

FA. C’est une vraie révolution et, à la fois, une source d’économie considérable pour les entreprises et les banques, mais également une source de risques ; prenons l’exemple des mandats SEPA aujourd’hui généralisés et qui soulèvent des questions de sécurité, compte tenu de la facilité avec laquelle il est désormais possible de se prévaloir auprès de sa banque d’un mandat de telle ou telle personne ou entreprise. La digitalisation implique une simplification, un meilleur contrôle en principe, mais maîtrise-t-on vraiment tous les aspects de sécurité ?

DE. Cela contraint les entreprises à revoir leur processus du contrôle interne notamment en ce qui concerne les problématiques de signature. Une large part de responsabilité qui était auparavant celle de la banque, après lui avoir transmis la liste des pouvoirs bancaires, revient dans l’entreprise. Tous les processus internes prennent ainsi une importance nouvelle.

FA. De même, la signature électronique sur le téléphone portable est un autre exemple des évolutions liées à la digitalisation [1] : mais comment est-elle sécurisée ? Faut-il donner la possibilité de confirmer un virement de plusieurs millions à partir d’un téléphone portable ? Peut-on signer de partout, dans l’entreprise ou dans un taxi ?

Quels sont les points d’amélioration que vous souhaitez dans vos relations avec vos partenaires bancaires ?

FA. Une relation de confiance entre les banques et les entreprises doit continuer à prévaloir. Pour cela un maximum de transparence dans la relation bancaire et dans la tarification des services ne peut que bénéficier aux deux parties. L’entreprise doit être à même de comprendre la nature et la structure des coûts de la banque. Dans ce cadre, un certain nombre d’initiatives comme le BSB ou Bank Services Billing (voir Encadré 2), qui sont en discussion avec la FBF, constitue une réelle avancée dans la relation banque-entreprise.

DE. La banque doit rester un partenaire et ne pas devenir un fournisseur de services. Nous lui demandons d’être innovante.

Propos recueillis par EC

[1] Apple vient d’annoncer son nouveau service Apple Pay, ndlr.

 

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