Journées de l’AFTE 2019

AFTE : Innover… sans oublier les fondamentaux

Emmanuel Arabian et Jean-Bernard Hamel, qui coprésident les journées de l’AFTE 2019, reviennent sur les grands sujets de préoccupation dans leurs activités de financement et de gestion de la trésorerie. Au programme : conformité réglementaire, taux bas voire négatifs, risque politique, mais aussi innovation et transition énergétique…

 

L'AFTE évoque les relations banques entreprises

L'auteur

  • Emmanuel Arabian
    • Coprésident des journées de l’AFTE 2019
    • Directeur finance et trésorerie
      Groupe SEB
  • JB Hamel
    • Coprésident des journées de l’AFTE 2019
    • Directeur trésorerie et financement
      Groupe Edenred

Revue de l'article

Pourquoi une coprésidence pour ces journées 2019 de l’AFTE ?

Jean-Bernard Hamel (J.-B. H.) [1] : Une des principales raisons pour lesquelles nous avons accepté la coprésidence est que nous représentons deux belles entreprises françaises cotées au SBF120 avec de fortes croissances, organiques et externes, très présentes à l’international, emblématiques du tissu entrepreneurial français.

Emmanuel Arabian (E. A.) [2] : La présidence de ces journées est une responsabilité mais aussi une charge de travail importante, car cet évènement a pris beaucoup d’ampleur avec 1 400 participants, de nombreux partenaires, une vingtaine d’ateliers. Il est plus simple de s’engager ensemble.

J.-B. H. : C’est un travail très collaboratif qui commence dès le mois de février. Être à deux permet de se relayer sur la période en fonction de nos emplois du temps respectifs, même si l’idée principale est d’être co-constructeurs et co-animateurs du comité de pilotage.

E. A. : À l’instar des éditions des précédentes années, nous pilotons un comité de trésoriers en responsabilité issus d’entreprises très diversifiées, de tailles variées, à Paris et en province. Nous voulons notamment une participation plus large des ETI dans les conférences et ateliers.

Quels seront les principaux sujets d’étude pendant ces prochaines journées ?

J.-B. H. : Pour la première journée, nous avons pris une orientation back to basics ! Il faut aussi suivre l’évolution des fondamentaux, comme le risque de change ou de taux : ainsi nous avons dû faire face à une minicrise sur les devises émergentes cet été et les taux d’intérêt durablement bas suscitent un certain nombre de questions sur la gestion de la liquidité et du cash en général.

E. A. : Le deuxième jour est plus axé sur l’innovation car les métiers de la trésorerie, très liés aux systèmes d’information, sont fortement soumis à l’évolution des technologies. Il nous faut rester en veille le plus en amont possible de ces transformations. Pour cela, nous comptons sur nos partenaires financiers, nos banquiers, mais aussi les FinTechs, pour nous apporter des nouvelles technologies et nous pousser à innover.

Comment travaillez-vous avec les FinTechs ?

J.-B. H. : Les entreprises, notamment les groupes cotés en Bourse, se doivent d’être vigilantes quant à la pérennité des start-up. Chez Edenred par exemple, nous commençons souvent par tester ces nouveaux acteurs sur une partie bien précise de leur activité.

Cela nous permet de découvrir des produits qui nous intéressent, laissant la possibilité d’étendre notre coopération dans un second temps si nous le jugeons utile. C’est le cas des plates-formes alternatives de traitement quasi instantané des billets de trésorerie telles que NowCP, des plates-formes de cession de créances partagées, ou de gestion des devises et du change comme Kantox.

E. A. : Nous sommes prêts à payer pour un service bien exécuté et différenciant, à condition que le prix soit proportionné à ce dernier.

Quels sont les services qui vous seraient particulièrement utiles ?

E. A. : Localiser nos transactions : il paraît presque invraisemblable qu’en 2019, il ne soit souvent pas possible de savoir où en sont nos transactions une fois que les fonds ont quitté la banque du payeur. Les paiements instantanés sont une solution, mais de façon plus générale, il faut plus de transparence et de fiabilité sur les paiements pour en alléger la gestion.

J.-B. H. : Un sujet que nous avons à cœur est le KYC (« Know Your Customer », i.e. la vérification de l’identité des clients), qui devient une tâche administrative très prenante pour les banques mais aussi pour nos services. Or les demandes d’information sont souvent les mêmes et représentent une tâche chronophage avec une faible valeur ajoutée ; une plate-forme où nous pouvons déposer ces documents et les partager avec toutes les parties prenantes dans un environnement sécurisé fait beaucoup de sens.

E. A. : Swift est également en train de développer une plate-forme de cette nature. En tant que corporate, on ne peut que s’en réjouir et les encourager car en effet, nous commençons à ressentir le coût de la conformité. Nous vivons aujourd’hui une surenchère réglementaire avec la loi Sapin 2, la protection des données personnelles, et d’autres réglementations.

J.-B. H. : Ces sujets de mise en conformité réglementaire étaient jusqu’alors portés par des directions juridiques : aujourd’hui ce sont des chantiers transverses qui impliquent aussi les directions opérationnelles et les métiers.

Comment êtes-vous concernés par ces chantiers réglementaires dans vos métiers de trésorerie ?

E. A. : Nous sommes notamment censés contrôler tous nos clients, tous nos fournisseurs, et l’origine des fonds, pour détecter d’éventuelles fraudes ou actes de corruption. Nous devons également proposer au sein même de nos organisations, des formations et de l’information pour nos équipes commerciales, par exemple en matière de lutte contre la corruption. Ce sont des chaînes de contrôle extrêmement lourdes.

J.-B. H. : Nous attendons du pragmatisme dans l’application des régulations de la part de toutes les parties prenantes, notamment vis-à-vis des sociétés cotées.

Outre la réglementation, quels sont vos autres sujets de préoccupation ?

J.-B. H. : Un deuxième sujet transversal qui nous préoccupe est celui du contrôle interne, notamment autour des questions de cybersécurité. Les entreprises innovantes, très présentes dans le digital, sont sous la menace permanente des hackers, des attaques cybercriminelles, ou l’utilisation frauduleuse des moyens de paiement de leurs clients. Les activités de trésorerie, qui autorisent et gèrent les décaissements et les encaissements, sont particulièrement exposées. Chez Edenred, la sécurité informatique est un sujet de préoccupation prioritaire car nous devons mettre en place des procédures ad hoc qui ne rapportent rien mais peuvent coûter cher, tout en veillant aux temps de satisfaction et à l’expérience client que nous mesurons dans les SLA [3].

E. A. : Les circuits de distribution ont fait évoluer les moyens de paiement et d’encaissements. La croissance du e-commerce est aujourd’hui exponentielle : aux États-Unis, des chaînes de distribution emblématiques comme Sears ont périclité au profit d’Amazon. C’est aussi une de nos préoccupations que de parvenir à s’adapter à ces nouveaux modes de consommation et d’achat de nos clients.

Les instabilités politiques affectent-elles l’activité de votre entreprise en général, et vos activités de financement en particulier ?

E. A. : Sur les marchés financiers, nous voyons réapparaître une grande volatilité avec un risque politique croissant : nous sommes aujourd’hui dans une incertitude totale sur beaucoup de questions, qu’il s’agisse de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, le Brexit, ou les crises politiques à Hong Kong et en Italie… Concrètement, dans la perspective du Brexit, il nous faut peut-être constituer des stocks en Grande Bretagne par crainte des blocages au passage de la frontière ou des retards de livraison, mais cela signifie qu’il faut financer le working capital. Si les produits français ou européens devaient subir de nouvelles taxes, nous perdrions en compétitivité face à nos concurrents, d’où des problèmes de marge ou plus simplement de perte de parts de marché… la trésorerie est concernée par tout ce qui se passe dans l’entreprise, car c’est un métier totalement transversal et toutes les opérations se traduisent in fine par un flux financier que nous gérons.

J.-B. H. : Notre rôle est d’être en veille permanente pour faire des recommandations aux directeurs financiers et aux directions générales sur le meilleur moment pour lever de la dette et à quel coût même s’il devient parfois compliqué d’anticiper ce qui va se passer dans trois, six ou douze mois sur les marchés financiers.

Comment vous êtes-vous adapté au contexte de taux durablement bas ?

E. A. : Cette situation est un vrai casse-tête pour les banques comme pour les entreprises. Mais je serais d’accord pour payer les dépôts si nous bénéficions également et systématiquement de contrats de financement non « floorés ». Or ce n’est pas le cas. Leur taux minimum est fixé à zéro, sans compter le spread de crédit qui vient s’y ajouter. Nous payons les dépôts, mais sans contrepartie sur les emprunts.

Sur les placements, une solution pourrait être de laisser les liquidités dans des devises autres que l’euro mais il faut alors gérer un risque de change qui peut jouer en contre-valeur au bilan. En matière d’emprunts, nous parvenons à nous financer à taux négatifs à court terme sur le marché des billets de trésorerie.

Toutefois les taux négatifs ou bas peuvent présenter un risque de surendettement pour certaines ETI qui n’ont pas l’habitude de gérer des dettes in fine et auxquelles a été ouvert le marché de l’EuroPP, avec des émissions de faible montant. Attirées par des conditions de financement aujourd’hui avantageuses, ces entreprises vont se retrouver dans 5 ou 7 ans avec un remboursement in fine sans savoir si à terme le marché sera là. Le risque de défaillance de ces ETI peut être élevé et il ne faut donc pas que les banques poussent trop la désintermédiation sur ces cibles.

J.-B. H. : Je rejoins les propos d’Emmanuel sur le risque de surendettement des ETI et des PME. D’autant que les banques ont aujourd’hui des bilans qui leur permettent de prêter. Il leur faut bien sûr gérer le risque, mais il est plus avantageux de financer les ETI ou des grands projets d’investissement français que de placer les fonds à la BCE. Les ETI et les PME garderont sans doute toujours au minimum 70 % de financements bancaires et 30 % de financements de marché, alors que les plus grands corporate, sont très ou totalement désintermédiés. En dehors des facilités de court terme, nos entreprises disposent principalement de lignes de sécurité, des crédits revolving qui servent de prêts relais en cas de nécessité.

E. A. : Nous avons cependant aujourd’hui une problématique liée à la qualification du cash dans les IFRS. Les banques, quand elles créent des produits de placement de trésorerie, ne peuvent mettre que des sous-jacents de très court terme, inférieur à 3 mois, pour que ces placements soient qualifiés comme du cash et qu’ils puissent venir en diminution de la dette. De ce fait, nous nous retrouvons avec des taux vraiment bas, voire négatifs, dans ces placements de trésorerie, parce que les banques ne peuvent pas aller chercher des maturités plus longues. Ne serait-il pas possible d’allonger légèrement les maturités de ces produits « cash equivalent », par exemple à un an ?

La question se pose aussi en matière d’épargne salariale. La promesse annoncée aux salariés d’un capital garanti, grâce à une désensibilisation progressive de leur portefeuille en se plaçant en SICAV monétaires à l’approche de leur départ en retraite, ne pourra plus être tenue. Faut-il désormais leur conseiller d’aller vers des poches actions, en fonction de leur horizon de liquidité, un peu plus risquées mais plus rémunératrices ?

Quels sont, pour vous, les enjeux du financement de la transition énergétique et de la finance durable ?

J.-B. H. : Cela dépend largement de la nature de l’activité de l’entreprise. Celles qui financent des infrastructures émettent de plus en plus de green bonds, même si leur encours mondial reste encore faible par rapport au total des émissions.

E. A. : Mais lier les enjeux de la transition énergétique aux seuls financements est un peu réducteur. Ces enjeux sont plus liés à l’activité globale de l’entreprise : chacun peut contribuer. Chez SEB, nous avons lancé la garantie de réparabilité de nos produits sur 10 ans à laquelle les clients ont vraiment adhéré. Le fait de conserver des pièces détachées disponibles, ou d’utiliser de l’aluminium recyclé, a un coût pour l’entreprise mais cela contribue à l’environnement. Il faudrait élargir l’accès à des financements verts pas seulement liés à un projet spécifique, mais pour financer une entreprise qui répond de façon plus globale à des objectifs environnementaux.

J.-B. H. : On commence en effet à entendre parler de transition bonds. Tous les sujets de recyclage sont clés.

 

 

 

Propos recueillis par Propos recueillis par E. Coulomb

[1] Directeur trésorerie et financement du groupe Edenred,

[] Jean-Bernard Hamel

[] a rejoint le Groupe dès sa création en 2010. Edenred est le leader mondial des solutions de paiement dans le monde du travail. Le Groupe connecte 830 000 entreprises clientes, 47 millions de salariés utilisateurs et 1,7 million de commerçants partenaires dans 46 pays, en Europe, mais aussi en Amérique latine avec des implantations très importantes au Brésil ou au Mexique. L’activité d’Edenred se répartit en trois lignes de métiers : avantages aux salariés, solutions de mobilité professionnelle et solutions complémentaires. En 2018, le Groupe a géré 2,5 milliards de transactions, représentant un volume d’affaires de plus de 28 milliards d’euros.

[2] Emmanuel Arabian est directeur finance et trésorerie du groupe SEB, entreprise de plus de 150 ans, plus connu par ses marques Moulinex, Rowenta ou Tefal (parmi les 25 détenues par le groupe). Avec 6,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018, SEB est présent dans 150 pays autour de deux principaux pôles d’activité : le petit électroménager et, avec l’acquisition récente du groupe WMF en Allemagne, celui des machines à café professionnelles. Le premier marché du groupe est aujourd’hui la Chine, grâce à l’acquisition en 2007 de la société Support, qui réalise un chiffre d’affaires d’environ 1,5 milliard d’euros.

[3] Le « service-level agreement » ou « entente de niveau de service » définit la qualité de service entre un fournisseur de service et un client.

 

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