Stratégie

Le virage digital de la microfinance africaine

Malgré ses besoins immenses, le continent africain est à la traîne en matière de développement du microcrédit. Le succès des opérateurs téléphoniques faisant des émules, les institutions de microfinance s’engagent dans des stratégies digitales ambitieuses. L’enjeu étant de ne pas perdre ce qui fait la force du modèle : le contact humain. L’exemple de Microcred au Sénégal.

Un point Baobab à Saint-Louis

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Banque & Stratégie n°367

Services financiers sur mobile : l’expérience de l’Afrique francophone

Avec à peine un quart de la population adulte disposant d’un compte bancaire, l’Afrique apparaît comme une zone de développement porteuse pour les acteurs du microcrédit. Toutefois, selon le Baromètre 2017 de la microfinance [1], les institutions de microfinance (IMF) en Afrique ont accusé une croissance plus lente que celles des autres régions du monde en termes de nombre d’emprunteurs (+ 2,3 %, contre + 9,6 % globalement), et même une décroissance en termes d’encours (- 0,6 %, contre + 9,4 %). C’est aussi le continent où les coûts opérationnels des IMF sont les plus élevés (ratio de 17,7 %, contre 13,1 % au niveau global), et où le portefeuille à risque connaît une dégradation (6,9 % des crédits ont plus de 30 jours de retard de paiement, contre 4,7 % au global).

En Afrique de l’Est, les précurseurs

C’est pourtant aussi un continent où la finance digitale se développe à vitesse grand V, sous l’impulsion des opérateurs téléphoniques et des porte-monnaie électroniques qu’ils développent. Pas étonnant, dans ces conditions, que les acteurs de la microfinance, eux aussi, cherchent à prendre le virage du numérique. Au Kenya, Musoni est une des premières IMF « digital native ». Créée en 2010, elle a déboursé 110 000 prêts pour une valeur de plus de 20 millions d’euros, grâce à des conseillers armés de tablettes et un process d’octroi entièrement dématérialisé. D’autres IMF kényanes, plus anciennes sur le marché, se sont également saisies de l’engouement de la population pour les services financiers sur mobile : à l’instar des opérateurs téléphoniques qui ont constitué un réseau d’agents chargés des opérations de dépôt et de retrait, ces IMF ont recruté à leur tour des petits commerçants et les ont mandatés pour réaliser des opérations de base, comme le décaissement ou le remboursement de microcrédits. Ce modèle, partagé par les établissements de crédit traditionnels et connu sous le terme d’agency banking, a notamment séduit la plus grande IMF kényane, KWFT.

L’agency banking vue par Microcred au Sénégal

En Afrique de l’Ouest aussi, les IMF explorent le potentiel du digital. À l’instar de Microcred Sénégal [2], il est possible de rembourser son crédit, déposer de l’argent, en retirer, payer ses factures… Sophie est l’un de ces agents. Cette ancienne salariée de l’assurance a ouvert un guichet Wari [3] il y a quelques années à Saint-Louis, au nord du Sénégal. Depuis, elle offre régulièrement de nouveaux services : Orange Money, Joni Joni, Wizall… Plus récemment, elle a ajouté Baobab à sa liste. Avec les clients Microcred qui viennent tous les mois rembourser leurs prêts, cela lui assure une base d’activité, l’agent étant commissionné pour chaque opération réalisée.

Elle a également dû s’adapter, car la technologie utilisée par Microcred diffère de celle des services similaires : au lieu de produire sa carte d’identité pour effectuer une transaction, le client présente… son doigt. « C’est sûr, plus rapide et plus simple pour le client qui n’a pas toujours le temps de passer en agence avec sa pièce d’identité sur lui », explique Azaléa Carisch, chargée de recherches sur l’inclusion financière chez Microcred. L’identification biométrique est très en vogue dans les pays émergents : l’Inde fait en la matière figure de pionnière pour avoir bâti un registre d’identité unique, Aadhaar, répertoriant des données biométriques comme le visage, les empreintes digitales et l’iris. Microcred, de son côté, capture les empreintes de deux doigts – au cas où l’une serait endommagée par des travaux manuels.

Les premiers pas du crédit par SMS

En parallèle du déploiement de son réseau de points Baobab, l’IMF teste un nouveau produit : le crédit Taka. Pour cette institution de microfinance, habituée aux crédits sur plus d’un an, pour financer une activité productive et nécessitant une analyse de l’activité du demandeur, ce nanocrédit digital est une petite révolution. Il est accordé aux clients existants suivant leur historique de crédits et l’évolution de leur solde d’épargne. Le client éligible reçoit un SMS lui indiquant le montant dont il peut bénéficier. S’il est intéressé, il pourra décaisser immédiatement la somme chez un point Baobab et, prochainement, depuis son application mobile client. Un plus s’il est dans l’urgence. Si l’emprunteur rembourse son Taka en moins de 2 semaines, il pourra accéder à un prochain Taka plus élevé ; s’il rembourse entre 2 semaines et 1 mois, il pourra accéder à un prochain Taka d’un même montant ; au-delà, l’accès au Taka sera bloqué temporairement. Une commission de 6 % est facturée sur la somme prêtée. Un niveau bien supérieur à la moyenne des microcrédits traditionnels, mais d’un ordre de grandeur similaire à ce que pratiquent les opérateurs téléphoniques est-africains, les plus à la pointe sur le sujet [4]. À ce jour, ce sont un peu plus de 42 000 crédits Taka qui ont été distribués.

Digital et humain

Enfin, Microcred teste de nouveaux réseaux de distribution depuis un peu plus d’un an. Outre ses agences traditionnelles (43 sur le Sénégal), ses 485 points Baobab et ses 262 « gestionnaires de portefeuille » (agents commerciaux allant chez le client avec des tablettes), l’IMF crée des points Baobab « dédiés ». 18 ont déjà été déployés. Indépendant, cet agent dédié est monomarque : Microcred lui fournit le kiosque et le fonds de roulement pour ses activités de dépôt et de retrait [5]. À mi-chemin entre l’agence et le point cash, l’agent dédié effectue à partir de sa tablette les opérations transactionnelles des clients existants, mais peut aussi en démarcher de nouveaux, leur ouvrir des comptes, initier leur demande de crédit… Ce que Babacar, 30 ans, fait depuis quelques mois depuis le village de Mpale, à une trentaine de kilomètres de Saint-Louis. « Je connais bien la communauté, je peux facilement savoir qui est fiable ou non », explique cet enfant du village, parti chercher du travail à Dakar mais qui, faute d’en avoir trouvé, est revenu dans la région. La généralisation des tablettes comme outil de travail et la digitalisation des process d’une manière générale n’ont pas réduit l’aspect hautement humain de l’activité de microcrédit. Les gestionnaires de portefeuille traditionnels utilisent leur expérience et leur intuition pour évaluer un emprunteur potentiel, mais les agents dédiés récemment créés ajoutent l’aspect communautaire, indispensable dans les zones plus reculées. Une manière de garder le risque sous contrôle, dimension capitale pour une institution de microfinance africaine.

 

[1] Etude réalisée sur la base des données collectées par le réseau MIX pour l’exercice 2016 : www.convergences.org/barometre-de-la-microfinance/.

[2] Filiale du groupe de microfinance d’origine française Microcred, rebaptisé en décembre 2017, Baobab, qui compte parmi ses actionnaires Axa et la BEI.

[3] Service de transfert d’argent très prisé au Sénégal ; lire aussi Revue Banque n° 818, mars 2018, sp. pp. 20-22 et pp. 28-30.

[4] M-Shwari, l’offre de crédit digital (prêt sur un mois) de M-Pesa et Commercial Bank of Africa, facture des « frais » équivalant à 7,5 % du montant prêté.

[5] La constitution d’un « float », c’est-à-dire un compte de dépôt permettant de gérer les opérations en cash depuis le guichet, est l’un des principaux investissements à la charge d’un agent, qu’il fasse du transfert d’argent ou des transactions de mobile money.

 

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