Solidarité

Segmentation et mutualisation : les deux faces d’une même pièce ?

Créé le

29.04.2021

Le concept de mutualisation des risques tend peu à peu à s’estomper au profit de la segmentation tarifaire. Si par définition, ces deux concepts ne sont pas antinomiques, la segmentation a connu de telles dérives qu’elle remet désormais en cause la mutualisation, en la privant du minimum de solidarité qu’elle requière pour survivre.

« The contribution of the many to the misfortune of the few », telle est la devise emblématique des Lloyd’s. Cette formulation résume à elle seule toute l’essence de l’assurance à travers l’un de ses concepts fondateurs : la mutualisation. En effet, peu importe le temps, peu importe l’espace, l’assurance trouve toujours son origine dans la volonté d’individus de se réunir en groupe pour partager leurs risques entre eux. Pour preuve, le « Code d’Hammurabi », qui est à ce jour le recueil de lois écrites le plus ancien de l’humanité (vers l’an 2000 avant JC) [1] , prévoyait déjà une répartition solidaire des pertes entre les marchands.

Cependant, nous assistons depuis plusieurs années à une fragilisation de ce concept qui se matérialise par le développement de la segmentation tarifaire. Si par définition, le concept de segmentation est loin d’être antinomique à celui de mutualisation, la segmentation a connu de telles dérives qu’elle remet désormais en cause le principe de mutualisation. Effectivement, la segmentation a induit des tarifs tellement individualisés qu’elle ne laisse plus la place au minimum de solidarité que la mutualisation requière pour survivre. Face à ce changement de paradigmes nous comprenons aisément l’interrogation de Charpentier et al. (2015) : « Segmentation et mutualisation, les deux faces d’une même pièce ? ». Effectivement, à l’instar d’une pièce de monnaie ne pouvant indiquer qu’une valeur à la fois, les concepts de mutualisation des risques et de segmentation tarifaire paraissent plus que jamais inconciliables.

La mutualisation est une technique mathématique de répartition des risques entre les assurés, essentielle en assurance. C’est elle qui permet de répondre au fonctionnement économique si particulier de l’assurance : l’inversion du cycle de production. Pour cela, l’assureur se repose sur la loi des grands nombres. En effet, en créant des portefeuilles homogènes et en partant de l’hypothèse que les sinistres sont distribués de manière identique et indépendante, il est en capacité d’estimer l’espérance mathématique. Cette espérance est la prime pure que devrait payer chaque assuré pour être en capacité d’indemniser un membre de la communauté impacté par un sinistre. Au-delà d’un concept mathématique, la notion de mutualisation emporte avec elle un fort caractère solidaire. Effectivement, tous les membres de la communauté vont être amenés à payer la même somme alors que seulement une partie de ses membres sera touchée par un fait dommageable. De ce fait, tous les comportements individuels pèsent sur la mutualité et peuvent la mettre en péril. Le problème est que face à une société où l’individualisme ne cesse de croître, il devient presque utopique d’imaginer qu’une conscience collective puisse neutraliser le risque d’aléa moral.

Depuis plusieurs décennies, nous assistons à une forte montée de l’individualisme et du consumérisme dans nos sociétés. Effectivement, selon une étude menée par des chercheurs des universités de Waterloo et d’Arizona State University, l’individualisme aurait augmenté d’environ 12% dans le monde depuis 1960 [2] . L’assurance n’échappe d’ailleurs pas à ce phénomène puisque désormais, le consommateur d’assurance fait le choix de se recentrer sur lui-même et de ne s’imposer aucune notion de solidarité. Pour lui, la mutualisation est un concept abstrait qui ne justifie pas de payer ses cotisations d’assurance plus cher qu’il ne le devrait, pour des personnes qui ont un comportement probablement plus imprudent que le sien. Ce phénomène, couplé à celui de la banalisation du produit d’assurance comme simple produit de consommation, engendre deux formes de démutualisation. La première consiste à rendre le mécanisme de mutualisation presque impossible et la deuxième, à encourager des groupes mutualistes à abandonner leurs valeurs, comme le groupe canadien Economical  [3] . Ce phénomène de démutualisation s’oppose à la tendance du XIXe et du XXe siècle où à l’inverse, les sociétés se « mutualisaient » (Bélanger et al., 2009). Cependant, les préoccupations actuelles des assureurs sont désormais davantage de maximiser leurs gains, plutôt que de conserver des valeurs mutualistes que les assurés ne partagent plus et qui ont pour effets d’être moins compétitif. On assiste donc à une remise en cause profonde d’un des piliers de l’assurance : la mutualisation.

Une segmentation tarifaire accrue

Face à cette montée de l’individualisme et du consumérisme, les assureurs ont dû repenser leur manière de tarifer en se dirigeant progressivement vers une segmentation tarifaire accrue. La segmentation tarifaire peut être appréhendée comme « la classification qu’un assureur opère pour fixer le niveau des primes, de telle sorte qu’elles reflètent du mieux possible le risque représenté par chaque assuré » (Charpentier, 2016). Cette pratique n’a rien de révolutionnaire en soit. Effectivement, cette méthode de tarification est inhérente à la mutualisation où l’on cherche à créer des catégories de risques homogènes. Pour preuve, la segmentation tarifaire existe depuis bien longtemps en assurance de biens, comme en risque industriel ou en automobile, où la prime proposée est très proche de la valeur actuarielle du risque. Elle est également ancrée dans une moindre mesure en assurance de personnes, comme en assurance emprunteur où elle est même très poussée. Finalement, ce qui est vraiment révolutionnaire, c’est à quel point on a restreint ces groupes de classes de risques. On assiste aujourd’hui à un recours à la segmentation tarifaire tellement poussé, que l’on tend progressivement vers une tarification individualisée. La logique de solidarité est ici complètement absente, car l’objectif recherché par les assurés n’est plus de former une mutualité, mais au contraire, de payer seulement pour leurs propres risques. Pour répondre à cette nouvelle attente des consommateurs d’assurance, les assureurs ont pu s’appuyer sur le Big Data.

Les assureurs avaient réussi avant l’apparition du Big Data à aller vers une plus grande personnalisation des tarifs grâce à la segmentation tarifaire. Cependant, ce modèle représentait certaines failles. Effectivement, la segmentation tarifaire se fonde sur des éléments précédemment observés. Ce modèle ne prend en aucun cas en compte des changements de comportements soudain. Ainsi, se baser uniquement sur les éléments passés ne permet pas d'avoir un tarif fiable (Raïs, 2015). Le Big Data, grâce à l’amélioration du « data mining », l'apparition des « bots » et du « machine learning », a permis de passer d’une analyse reporting à une analyse prédictive. En plus de pouvoir anticiper avec précisions les comportements futurs, les assureurs bénéficient dorénavant de nouvelles données pour affiner leur tarification (Marchand, 2015). Effectivement, en plus des données dites « classiques » (âge, sexe …), les assureurs peuvent aussi avoir accès à de nouvelles données permettant d’aller plus loin dans la tarification personnalisée. Ils peuvent par exemple collecter des informations sur la localisation des assurés, le temps qu’ils passent à leur domicile etc.

Le Big Data a donc permis aux assureurs de proposer des tarifs complètement individualisés. Cela n’est d’ailleurs pas pour leur déplaire, car si initialement l’objectif était de répondre aux nouveaux modes de consommation des assurés, les assureurs tirent également parti de cette nouvelle méthode de tarification. Ces derniers y voient en effet l’opportunité de lutter contre l’asymétrie d’information qui jouait généralement en leur défaveur, et d’une manière générale, d’améliorer leurs processus internes, comme en estimant des provisions techniques plus justes (Thourot et al., 2015), ou encore en identifiant les segments porteurs (Bray, 2004). Nous comprenons alors aisément pourquoi, malgré le fait que le recours à l’individualisation tarifaire soit un processus lourd et coûteux, les assureurs n’hésitent pas à y investir, comme en recourant aux objets connectés.

Réticences à transmettre des informations

Les objets connectés sont en effet omniprésents en assurance de biens. On les retrouve en assurance habitation (comme avec les boîtiers connectés proposés par Luko [4] ), en assurance agricole (avec des capteurs mesurant le taux d’humidité dans le sol (Duvoux, 2019)) ou encore en automobile (avec les offres « Pay how you drive »). Ce constat est cependant nettement moins visible en assurance de personne. Les assurés sont généralement plus réticents à transmettre des informations intrinsèques sur leur personne que sur leurs biens. Cela se reflète d’ailleurs dans la percée timide de l’offre de santé collective Vitality de Generali France. En effet, selon l’Argus de l’assurance, seulement 5 à 10% des employés souscrivent spontanément à l’offre et 20% après un an  [5] . De plus, en France et en Europe, les données inhérentes à la santé sont des données très protégées et les assureurs ne peuvent pas en user librement. Cette réticence de la part des assurés français à divulguer toutes leurs informations à leurs assureurs et cette protection du législateur soulèvent des questions de fond. En effet, même si les assurés et les assureurs désirent se diriger vers l’individualisation des tarifs, ne faut-il pas pour autant la limiter ? Un modèle assurantiel occultant complètement le principe de mutualisation est-il vraiment viable ? Il apparaît désormais essentiel de se poser les bonnes questions avant de sortir tout simplement du modèle assurantiel.

Ces questions ne sont pas simples, car désormais, la segmentation tarifaire semble être une pratique bien en place et donc inévitable sous peine de mort commerciale. Effectivement, un acteur qui ne recourrait pas à la segmentation tarifaire dans un univers où elle existe, se mettrait dans une situation concurrentielle très délicate. Il verrait en effet tous les « bons risques » de son portefeuille s’envoler et ne conserverait que les « mauvais risques ». Cela est logique, on ne peut pas demander aux « bons risques » de son portefeuille de payer plus que le coût réel de leur risque, si le concurrent propose un tarif se limitant à la valeur actuarielle. A contrario, les « mauvais risques » n’auraient, eux, aucun intérêt à partir, puisque grâce à la mutualisation, ils payeraient une prime moins élevée que la valeur réelle de leur risque. L’assureur se retrouverait donc avec un portefeuille déséquilibré, qui le mènerait à sa faillite. A l’inverse, l’assureur qui segmenterait, attirerait les « meilleurs profils de risques » et ferait fuir les « mauvais profils de risques ». Cela lui assurerait donc d’avoir un bilan positif avec un bon rapport S/P (Sinistres/Primes) (Charpentier et al., 2015).

La potentielle arrivée des GAFAM

Il est donc impératif pour les assureurs de conserver la segmentation au sein de leur tarification et même de la pousser. En effet, conserver sa rentabilité et sa compétitivité est extrêmement important sur un marché aussi saturé qu’est celui de l’assurance. Cela est d’autant plus vrai que depuis quelques années, nous assistons à une pénétration toujours plus importante des Assurtechs, qui captent des parts de marchés croissantes grâce à leurs solutions simples et transparentes. De plus, la potentielle arrivée des GAFAM dans le secteur de l’assurance, pèse comme une épée de Damoclès au-dessus des assureurs traditionnels. Effectivement, cela serait un véritable cataclysme pour les acteurs en place, puisque les GAFAM ont déjà une longueur d’avance dans l’accès aux données et dans la proposition d’offres personnalisées. Il est donc essentiel que les acteurs traditionnels ne manquent pas le virage de la segmentation tarifaire.

Si les assureurs ont bien l’ambition de tenir tête à ces nouveaux acteurs, cela n’est pas chose aisée. L’actuaire fait actuellement face à une demande de segmentation tarifaire de plus en plus forte et à des avancées technologiques permettant d’y répondre notamment grâce au Big Data et aux objets connectés. Cependant, l’actuaire est tenu par des normes professionnelles, comme NPA 5, et des règles déontologiques qui ne lui permettent pas de pousser la segmentation aussi loin que certains le souhaiteraient. Il se livre donc à un véritable jeu d’équilibriste pour concilier des intérêts divergents. Ce dernier doit effectivement être le garant de l’équilibre entre la mutualisation et la segmentation tarifaire. A ce titre, il ne peut pas se permettre de pousser la segmentation tarifaire au point d’individualiser complètement les tarifs, ce qui signerait la fin de l’assurance (Abadie, 2018). De plus, au-delà des normes professionnelles imposées aux actuaires, il existe de nombreux textes visant à protéger les données personnelles des individus, comme le « pack de conformité » instauré par la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) ou le RGPD (Règlement général de protection des données). La segmentation tarifaire, qui induit de manipuler beaucoup de données, ajoute un sérieux risque opérationnel aux sociétés d’assurance en vue des sanctions prévues par le RGPD. De plus, à ce risque, s’ajoute celui d’enfreindre les règles encadrant les principes d’égalité et de non-discrimination des personnes qui s’appliquent également aux données personnelles. Cela n’est pas neutre, puisque par nature, la segmentation tarifaire induit une certaine part de discrimination. L’actuaire doit donc trouver un équilibre entre le principe de non-discrimination et le principe de libre tarification. Si cela n’est pas simple, tout devient encore plus complexe dès lors que l’on manipule des données concernant la santé des personnes.

L’enjeu de l’accès aux données de santé

Comme l’a dit Marisol Touraine : « Oui à l’innovation, non à l’eugénisme, oui à l’accès aux données de santé, non à la fin du secret médical. L’intérêt seul du patient doit être le moteur de l’innovation » (Hay, 2015). A ce titre, les individus sont les seuls maîtres de leurs données personnelles de santé. Les assureurs peuvent y avoir recours mais dans un cadre qui reste très encadré et restreint.

En vue de la législation actuelle (convention AREAS, loi de mars 2002, projet loi bioéthique de 2019), il est très peu probable que les assureurs soient prochainement en mesure de discriminer les individus en fonction de leurs patrimoines génétiques, et plus généralement, en fonction de leurs données de santé à caractère personnel. Finalement, la médecine prédictive et l’idée selon laquelle un assureur pourrait déterminer un tarif précis, rien qu’en ayant accès au génome de son assuré, semblent relever davantage de l’imagination collective. L’assureur se contentera très probablement de quelques données transmises par des montres connectées, comme la tension artérielle (Thourot et al., 2015).

Les règles concernant les données personnelles de santé peuvent sembler très strictes par rapport à celles encadrant les biens. Cependant, si en assurance de bien cela a pour effet d’inciter l’assuré à mettre en place plus de mesures de prévention/protection et d’adopter un comportement plus prudent ; en assurance de personnes, cela a davantage pour effet de discriminer les personnes en fonction de leur patrimoine génétique. Il est certain que nous pouvons mettre en place des mesures pour éviter des sinistres ou au moins les retarder en améliorant son hygiène de vie. Cependant, est-ce vraiment moral de juger le mode de vie d’une personne ainsi que son patrimoine génétique ? En effet, nous ne sommes pas tous égaux face à la santé. De ce fait, même une personne avec une hygiène de vie irréprochable pourra être touchée par une maladie génétique.

Mais en même temps, est-ce vraiment immoral de sanctionner une personne qui fait peser sur la collectivité sa mauvaise hygiène de vie ? C’est en tout cas le débat que soulevait le journal La Tribune (Gayant, 2015). Après tout, les comportements irresponsables pèsent sur la mutualité et sont susceptibles de la mettre en péril. Il peut donc sembler tout à fait légitime et opportun d’encourager la segmentation tarifaire en assurance de personnes. Le débat reste donc ouvert, mais tant qu’il ne sera pas tranché il reste extrêmement difficile de considérer les données sur l’état de santé comme des données lambda. Ce qui est certain, c’est qu’à l’heure actuelle, la segmentation tarifaire fait encore trop de débats et n’est pas assez aboutie pour pouvoir se permettre d’occulter complètement le principe de mutualisation.

Par ailleurs, si les assurés sont très friands de cette nouvelle méthode de tarification, ils lui sont parallèlement très réticents sur certains aspects. Effectivement, cette tarification est très intrusive dans la vie privée des assurés. De ce fait, certains assurés préfèreront très certainement payer une cotisation plus élevée plutôt que de révéler leurs vies privées à leurs assureurs. La segmentation tarifaire représente également le risque de voir les primes s’envoler en cas de sinistres par rapport au tarif à la souscription. Mais surtout, la segmentation comporte le risque de voir les « mauvais risques » payer des primes excessives voire de ne pas trouver de solution assurantielle. Cela serait vraiment dramatique et enlèverait tout rôle social à l’assurance.

Une méthode coûteuse

Du côté des assureurs, le recours à la segmentation tarifaire peut également se révéler moins séduisant qu’il n’y paraît. Cette méthode est en effet coûteuse, que ce soit dans sa mise en place auprès des assurés, ou dans l’adaptation des processus internes. Ce risque est de plus susceptible d’augmenter lorsque les assurés prendront pleinement conscience de la valeur de leurs données. Le recours à l’individualisation tarifaire ne semble donc pas être une pratique pérenne. Elle a également un inconvénient majeur pour les compagnies, celui d’augmenter les besoins en capitaux propres au regard de la directive Solvabilité 2 (Zajdenweber, 2015). Effectivement, le fait d’avoir un portefeuille composé essentiellement de risques ayant la même probabilité de survenance, aussi faible soit elle, a pour conséquence directe d’augmenter considérablement la VAR (Value at Risk) et nécessite des réserves en conséquence. Mais la principale réticence des assureurs reste la même que les assurés, à savoir les limites éthiques et morales qu’engendre le recours à l’individualisation tarifaire.

Effectivement, la segmentation tarifaire tend à tuer le principe de mutualité et rend impossible la compensation des risques entre eux. Cela n’est pas neutre, puisque du fait de cette absence de compensation, les mauvais risques peuvent se retrouver sans solution assurantielle. Cela serait dramatique pour l’assuré qui se retrouverait sans couverture et cela est socialement inacceptable. D’autant plus que cela est complètement incompatible avec la notion d’assurance obligatoire. De ce fait, il est impossible de se diriger vers une individualisation des tarifs excluant toute notion de mutualisation. Au-delà de considérations sociales, sans mutualisation l’assurance perd son essence. Elle devient en effet un simple support de financement à l’instar d’un produit bancaire. Le tarif est tellement millimétré à la souscription que l’assureur ne prend aucun risque. Il reverse simplement à l’assuré la somme que ce dernier lui a versée au fil du temps. Au-delà d’une perte de sens, cela profiterait grandement aux banquiers (Gayant, 2015). En effet, les banques bénéficient d’une place privilégiée dans la vie du consommateur, une connaissance client accrue et d’un maillage géographique conséquent. Si l’assurance n’arrive plus à légitimer son rôle économique et social, il y a fort à parier que les banquiers s’engouffreront dans la brèche et rafleront toutes les parts de marché.

Replacer la mutualisation au centre du business model

Il apparaît donc plus que jamais essentiel que l’assureur replace la mutualisation au centre de son business model pour légitimer son rôle au sein de la société. De plus, au-delà d’aspects purement éthiques et moraux, la mutualisation est indispensable pour rester compétitif sur un marché aussi concurrentiel que celui de l’assurance. En effet, un assureur qui utiliserait uniquement des mécanismes empruntés à la segmentation tarifaire, se mettrait dans une situation économique délicate. Effectivement, si la situation d’un assureur qui segmente parfaitement peut paraître plus enviable qu’un assureur qui mutualise, elle est en même temps la moins pérenne. En effet, même si l’assureur attire les meilleurs risques et s’assure un bon rapport S/P, il n’est pas certain que ce bon rapport se maintienne dans le temps (Charpentier et al., 2015). Cette grande variabilité de son S/P provient du fait que son portefeuille est réduit et peu diversifié. Effectivement, la diversification est essentielle en assurance pour limiter la variance. De ce fait, une surreprésentation de risques, aussi bons soient-il, est quelque chose de dangereux.

D’autant plus que, même si les mauvais risques peuvent sembler être des profils peu attractifs, ce sont souvent finalement les plus rentables (Hay, 2015). Effectivement, les mauvais risques sont généralement une classe de risque moins volatile qui paye des primes plus importantes. Il apparaît donc inopportun de repousser toute technique de mutualisation, qui permet entre autres, d’attirer plus de profils dont les « mauvais risques ».

Par ailleurs, plus la segmentation est fine, plus les erreurs d’estimations sont importantes (Lopez, 2015). De ce fait, une tarification basée exclusivement sur la segmentation tarifaire n’est pas une approche souhaitable. D’autant plus que le seul moyen de ne plus recourir à la mutualisation, serait d’avoir un modèle prédictif parfait. Or, aucun système à l’heure actuelle n’approche seulement de près ce niveau de perfection (Davtian, 2016). La mutualisation doit donc perdurer. Elle est également la seule manière de neutraliser des risques aussi imprévisibles qu’intenses que sont les catastrophes naturelles ou les pandémies. On peut notamment penser à la crise du Coronavirus, qui n’avait pas été anticipée par les assureurs et qui met à mal leurs fonds propres.

Segmenter de manière imparfaite

Finalement, comme le démontre l’étude d’Arthur Charpentier, les entreprises qui ont la situation la plus favorable sur le marché, sont celles qui ont recours à la fois à la segmentation et à la mutualisation en segmentant de manière imparfaite. Cela leur permet de conserver une précision statistique suffisante dans l’évaluation des risques, et en même temps une bonne rentabilité grâce à un bon équilibre technique (Lopez, 2015). C’est en effet les entreprises qui vont capter le plus de parts de marché et qui bénéficieront de portefeuilles bien diversifiés, ce qui leur permet d’avoir une VAR bien inférieure à celle de la compagnie qui segmente parfaitement et de celle qui mutualise complètement (Charpentier et al., 2015). Il semble donc que la meilleure manière de rester compétitif sur le marché de l’assurance, soit de tirer parti à la fois des bienfaits de la mutualisation et de ceux de la segmentation tarifaire.

Aujourd’hui, on ne doit plus opposer le principe de segmentation et de mutualisation mais au contraire les faire concorder. La mutualisation a toute sa place dans la segmentation. Cela est certain, puisque les actuaires ont toujours eu recours à la segmentation, au moins à faible dose, lorsqu’ils désiraient mutualiser. Cependant, ces dernières années le curseur de la segmentation a été poussé trop loin et a pris le pas sur la mutualisation. Pour pouvoir rééquilibrer ces deux principes, il est nécessaire de réintégrer des techniques de mutualisation au sein de celles de la segmentation. Pour cela, les assureurs peuvent par exemple faire le choix d’aller au-devant des règles antidiscriminatoires en place ou encore de limiter le recours à la segmentation tarifaire ; comme en décidant de ne pas s’orienter vers une segmentation trop fine. Cela peut se matérialiser par le fait de segmenter par « tranches larges », ou bien, en introduisant une notion de « primes révisables » à l’instar d’un groupe mutualiste (Thourot et al., 2015). Pourquoi pas emprunter également des techniques propres aux flottes automobiles, comme en faisant appel à la notion de « prime de solidarité ». C’est en effet une prime qui permet de prévoir une sorte de réserve pour « sinistres graves » au sein d’un groupe d’assurés présentant des probabilités de risques homogènes.

Néanmoins, pour être certain que la mutualisation ne s’étiole pas au profit de la segmentation tarifaire, il est nécessaire de renforcer le cadre en place. Car s’il est vrai que l’ensemble des règles qui encadrent la collecte et l’utilisation des données limitent l’hégémonie de la segmentation tarifaire, elles ne vont cependant pas assez loin pour éviter que la mutualisation n’existe que dans l’ombre de la segmentation. Ainsi, il est du devoir des assureurs de faire évoluer le concept de mutualité afin qu’il soit de nouveau partagé par les assurés, comme l’a initié la plateforme Wizzas en créant des communautés de faits  [6] , ou encore Luko, qui reverse ses potentiels bénéfices à une association choisie à la souscription par l’assuré (Bray, 2004).

Il paraît parallèlement indispensable de s’entendre sur une autorégulation commune du recours à la segmentation. Il est vrai qu’au niveau de la Fédération Française de l’Assurance (FFA), il existe la Commission juridique, fiscale et de la concurrence qui mène des réflexions sur ce sujet. Cette commission est un lieu de travail et de réflexion collectif où se rencontrent quelques-uns des plus grands acteurs du marché  [7] . Le problème est que ce sont seulement des réflexions, menées par une petite partie des acteurs, non assorties de sanctions en cas de non-respect. Il pourrait donc être très pertinent que l’ensemble des acteurs du marché puissent participer à cette commission et que cette dernière soit en capacité de produire des règles disciplinaires. Ainsi, les membres de cette commission pourraient veiller à la bonne application des règles retenues par la commission au sein de leurs compagnies. Cela permettrait d’avoir un cadre commun harmonisé et tendrait à limiter les éventuelles déviations de la segmentation tarifaire.

Ne pas glisser vers une individualisation tarifaire

C’est aujourd’hui les meilleures pistes pour que la segmentation tarifaire ne glisse pas lentement vers une individualisation tarifaire. Cet équilibre ne sera pas aisé à trouver et nécessitera beaucoup de travail de la part des assureurs. Cependant, ils seront très probablement soutenus par la société, qui désire elle aussi que la solidarité redevienne la notion centrale de l’assurance comme cela s’est démontré durant la crise du Covid-19 (Eledjam, 2020). En effet, bien que le risque pandémique soit un risque systémique et donc non assurable, l’État et la société exigent que les assureurs prennent part à l’indemnisation de cette catastrophe et des suivantes par le biais d’un nouveau projet, le CATEX  [8] (Catastrophes exceptionnelles). Cet appel aux assureurs signifie deux choses. Tout d’abord, la société désire que l’assurance mette la notion de solidarité au cœur de son business model. Cela implique donc implicitement de pousser plus loin le concept de mutualisation qui est le seul levier pour pouvoir indemniser cette crise et les suivantes. Ensuite, cela signifie que les assurés et l’État ne sont finalement pas prêts à ce que l’assurance devienne seulement un acteur économique, en recourant exclusivement à la segmentation tarifaire. Il convient donc de mettre en place un cadre déontologique et éthique stable pour que cela n’arrive pas.

 

Finalement, l’interprétation initiale de l’interrogation « Segmentation et mutualisation, les deux faces d’une même pièce ? » était probablement trop hâtive. Effectivement, cette phrase ne signifie pas qu’à l’instar d’une pièce de monnaie, nous ne pouvons avoir qu’une seule valeur à la fois. Cela signifie au contraire, qu’à l’image d’une pièce de monnaie, la valeur de l’assurance n’est complète que lorsqu’elle est prise dans son ensemble. L’assurance n’est définitivement qu’un savant équilibre entre les concepts de segmentation et de mutualisation qui ne sont pas par nature antinomiques mais complémentaires. Ainsi, pour que l’assurance perdure, il faut que cet équilibre perdure.

 

  1. 1 « Histoire et origine des assurances », Hypocras.over-blog.com, 20 février 2007 : http://hypocras.over-blog.com/article-6094742.html.
  2. 2 « Le facteur qui détermine une montée de l'individualisme presque partout dans le monde », Psychomedia.qc.ca, 18 juillet 2017 : http://www.psychomedia.qc.ca/psychologie/2017-07-18/causes-montee-de-l-individualisme.
  3. 3 « A propos de la démutualisation », Joininourfutur.com : https://www.joininourfuture.com/fra/demutualization/.
  4. 4 « Luko », Selectra.info, 6 janvier 2020  : https://selectra.info/assurance/assureurs/luko.
  5. 5 « Yanick Philippon (Generali France) : « Generali Vitality exige beaucoup d'énergie » », Argusdelassurance.com, 3 mai 2018, propos recueillis par François Limoge et Laure Viel : https://www.argusdelassurance.com/interviews-exclusives/yanick-philippon-generali-france-generali-vitality-exige-beaucoup-d-energie.129202.
  6. 6 « Wizzas veut fédérer les communautés d'assurés », Tribune-assurance.fr ,13 février 2018 : https://www.tribune-assurance.fr/article/8104-wizzas-veut-federer-les-communautes-d-assures.
  7. 7 « Tout savoir sur la FFA (Fédération Française de l’Assurance) », Selectra.info, 8 janvier 2020 : https://selectra.info/assurance/guides/comprendre/ffa.
  8. 8 « La FFA précise son projet CATEX », ffa-assurance.fr, 26 novembre 2020 : https://www.ffa-assurance.fr/actualites/la-ffa-precise-son-projet-catex.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº402
Notes :
1 « Histoire et origine des assurances », Hypocras.over-blog.com, 20 février 2007 : http://hypocras.over-blog.com/article-6094742.html.
2 « Le facteur qui détermine une montée de l'individualisme presque partout dans le monde », Psychomedia.qc.ca, 18 juillet 2017 : http://www.psychomedia.qc.ca/psychologie/2017-07-18/causes-montee-de-l-individualisme.
3 « A propos de la démutualisation », Joininourfutur.com : https://www.joininourfuture.com/fra/demutualization/.
4 « Luko », Selectra.info, 6 janvier 2020  : https://selectra.info/assurance/assureurs/luko.
5 « Yanick Philippon (Generali France) : « Generali Vitality exige beaucoup d'énergie » », Argusdelassurance.com, 3 mai 2018, propos recueillis par François Limoge et Laure Viel : https://www.argusdelassurance.com/interviews-exclusives/yanick-philippon-generali-france-generali-vitality-exige-beaucoup-d-energie.129202.
6 « Wizzas veut fédérer les communautés d'assurés », Tribune-assurance.fr ,13 février 2018 : https://www.tribune-assurance.fr/article/8104-wizzas-veut-federer-les-communautes-d-assures.
7 « Tout savoir sur la FFA (Fédération Française de l’Assurance) », Selectra.info, 8 janvier 2020 : https://selectra.info/assurance/guides/comprendre/ffa.
8 « La FFA précise son projet CATEX », ffa-assurance.fr, 26 novembre 2020 : https://www.ffa-assurance.fr/actualites/la-ffa-precise-son-projet-catex.