Depuis la fin des années 1960, les moyens de paiement connaissent une dématérialisation croissante : avis de prélèvement, virement automatique, lettre de change, relevé, chèque, carte bancaire… Désormais, il faut compter avec la monnaie électronique qui rend les paiements – quasiment – instantanés. Avec l’avènement d’Internet, la dématérialisation a permis de banaliser le paiement à distance. Le développement technologique permet dorénavant d’envisager le paiement sans contact pour régler nos dépenses courantes. À proximité immédiate d’un terminal (quelques centimètres en général suffisent), les informations relatives à la transaction sont échangées avec le porteur d’une carte ou d’un téléphone mobile : le paiement est alors instantanément pris en compte et permet encore d’accélérer le transfert de propriété au profit de l’acheteur.
Un essor dicté par les usages nationaux
Rapide, simple et sécurisé, le paiement sans contact fait écho à nos préoccupations quotidiennes. Il permet de disposer en permanence d’un outil de paiement fiable, garantissant à la fois la traçabilité et la confidentialité des transactions. Depuis une dizaine d’années, la technologie sans contact a été expérimentée dans plusieurs pays, notamment en Asie (Japon, Corée du Sud, Singapour…), aux États-Unis et en Grande Bretagne. L’objet de ces initiatives a principalement concerné le transport urbain et les paiements de faible montant.
Le développement du paiement sans contact dépend des usages des cartes bancaires et du taux d’équipement en téléphonie mobile. Quant au paiement dématérialisé, les pratiques diffèrent dans les pays les plus fortement bancarisés. Considérons deux régions où le paiement dématérialisé est particulièrement répandu :
- les États-Unis sont les plus initiés au paiement à distance –
en 2008 , plus de 100 milliards de transactions électroniques y sont opérées, contre 15 milliards en France (1,5 fois moins par tête) et 5 milliards au Japon (10 fois moins par tête). En revanche, le paiement sans contact se développe outre-Atlantique depuis 2006, mais reste négligeable comparé aux pratiques dans certains pays d’Asie ;[1] - a contrario, les pays asiatiques sont les plus avancés concernant les paiements sans contact, aussi bien en termes de volumes que de technologies. Le taux de pénétration de la carte de paiement sans contact s’élève à 100 % à Hong Kong (17 millions de cartes) et Singapour (9). Tokyo (20 millions de cartes) et Séoul (12) enregistrent également un taux de pénétration élevé : plus de la moitié de la population possède une carte de paiement sans contact. En comparaison avec les États-Unis, ils ont cependant moins recours aux paiements électroniques.
Le mobile : un moyen de paiement émergent
Le téléphone mobile est un support qui autorise une variété d’usages en mettant à profit différentes technologies concourant à la dématérialisation : paiement à distance, via l’Internet mobile ou les SMS, et paiement sans contact avec le NFC (near field communication). Mais, en comparaison avec la carte, le téléphone mobile reste moins utilisé pour effectuer des transactions, même s’il contribue à ce jour activement à la bancarisation des pays émergents (par les paiements à distance via SMS).
Concernant le paiement sans contact, les pays dont le taux d’équipement est élevé (supérieur à 80 %) ont l’opportunité de répandre la technologie NFC sur mobile. Cependant, seule l’Asie a développé des offres à grande échelle (en premier lieu le Japon). Les autres régions développées et fortement équipées en mobile (Europe ou Amérique du Nord) n’en sont qu’à la phase d’expérimentation. Enfin, les pays les moins développés sont encore très loin de ce type de problématiques. La mise en place des solutions de paiement sans contact sur mobile dépend toutefois de la capacité des acteurs (opérateurs télécoms et services financiers en particulier) à s’organiser et à se coordonner.
Asie : les précurseurs
Particulièrement initiées à l’usage du mobile, les populations des pays asiatiques sont les premières à avoir adopté à grande échelle le paiement sans contact. Ainsi, les mégalopoles de Hong Kong, Tokyo, Singapour et Séoul font converger les différents systèmes de titres de transport existants. Le secteur du transport public est la première cible des opérateurs tant l’optimisation du processus d’achat est une nécessité pour réduire les files d’attentes. Le secteur des transports permet de démocratiser l’usage du paiement sans contact en raison de la fréquence et du nombre important d’utilisateurs. Dans ce cadre, le paiement sans contact concerne les transactions de faibles montants. Pour les usagers, les avantages sont immédiats : moyen de paiement sécurisé, rapide et simple d’utilisation.
Dans chaque ville, la compagnie de transports publics propose ainsi une offre sans contact lancée avec succès :
- Hong Kong enregistre 3 millions d’acquisitions de cartes Octopus les trois premiers mois du lancement (en 1997) et 17 millions de cartes sont aujourd’hui en circulation;
- East Japan Railways lance en 2001 la carte Suica, incorporant la technologie sans contact FeliCa de Sony, et compte aujourd’hui plus de 20 millions de porteurs de cartes. Observant l’engouement des usagers pour les cartes sans contact, les commerces à proximité des réseaux de transport adoptent la technologie et s’équipent de terminaux de paiement adaptés afin de leur permettre de régler leurs dépenses.
Comme l’indiquent les principales expériences ci-dessous, la technologie sans contact s’appuie sur une évolution de supports toujours plus sophistiqués : carte dédiée (carte de transport majoritairement), carte bancaire puis mobile.
Les États-Unis misent sur les micropaiements
Dans les pays anglo-saxons, le paiement sans contact se développe pour pénétrer le marché des transactions à faible valeur dédié traditionnellement au paiement en monnaie fiduciaire. Aux États-Unis, ce ne sont pas les opérateurs de transport qui les premiers développent des offres de paiement sans contact, mais les sociétés de système de paiement (MasterCard, American Express et Visa) en partenariat avec des fédérations de réseaux d’enseignes (Mac Donald, BP, 7 Eleven…). Afin de pénétrer un marché fortement dédié aux transactions en liquide, les paiements de moins de 25 dollars, les trois sociétés développent depuis 2005 les cartes bancaires sans contact Paypass (MasterCard), ExpressPay (American Express) et Paywave (Visa) et cherchent à s’étendre en Asie. De nombreuses enseignes sont ainsi équipées des terminaux de paiement compatibles aux États-Unis (32 000 commerçants sont équipés du système Visa).L’opportunité se révèle somme toute très attractive : le marché cible aux États-Unis s’élève en effet à près de 1 000 milliards de dollars
La France encore en phase d’expérimentation
En France, depuis cinq ans, les initiatives en matière de technologie sans contact via mobile avortent en raison du désaccord sur la répartition des revenus entre les opérateurs télécoms et les banques. De plus, le niveau élevé d'endettement des opérateurs mobiles français auprès des banques ne favorise pas la négociation. Dans ce contexte, la répartition des revenus entre les acteurs est loin d’être clarifiée et freine tout développement du paiement sans contact. Par exemple, en 2007 à Bordeaux, une carte ville autour des services a été lancée, mais le résultat fut mitigé en raison de la lenteur des protagonistes à trouver une position commune autour de la mise en place du dispositif. Un rapprochement entre les opérateurs mobiles et les enseignes de la grande distribution pourrait permettre d’initier une expérimentation à grande échelle.
Des modèles plus ou moins risqués
Ces trois modèles s’apprécient différemment si l’on considère le risque. Il est en effet plus élevé dans le modèle asiatique où un acteur principal assume financièrement et stratégiquement le lancement de l’offre technologiquement innovante même s’il bénéficie d’une clientèle captive. À l’inverse, le modèle français permet une répartition – et donc une diminution – du risque grâce au nombre important d’acteurs participant au lancement, mais reste incertain du point de vue de la dynamique d’adoption de ce nouveau mode de paiement.
Au-delà de ces risques financiers et marketing, il faut ajouter les risques liés aux technologies et à la gouvernance : la mise en place du paiement sans contact fait intervenir plusieurs parties prenantes, ce qui est source de différends, de négociations et donc d’inertie en termes de prise de décision.
Quelle place pour les banques dans ces projets ?
Dans le premier modèle (les cartes de transport étendues aux commerçants de proximité puis les mobiles NFC), les banques ne jouent pas un rôle de premier plan dans les écosystèmes mis en place : l’opérateur NTT DoCoMo créant sa propre filiale de services financiers pour le projet en est un exemple. Cependant, la banque est au cœur du modèle américain proposant des cartes bancaires sans contact : les cartes de paiement sont en effet liées directement au compte bancaire des particuliers. Les modèles mis en place dans les différentes régions démontrent que les banques ne sont pas incontournables. Si elles ne veulent pas être désintermédiées dans certains secteurs, elles doivent se positionner pour imposer un standard. Le développement de projets de transactions sans contact affecterait alors significativement l’activité de banque au quotidien : disparition progressive de l’acte bancaire au quotidien, distension du lien et de la relation avec le client, perte d’activité… Au-delà du coût d’opportunité d’absence des banques sur ces projets, le paiement sans contact renforce l’ambition du secteur bancaire de devenir un tiers de confiance pour ses clients.