Le fondement de l’industrie bancaire, qui consiste à transformer des ressources de court terme peu onéreuses en actifs de plus long terme à plus fort rendement, semble fragilisé avec l’éclosion en série de nouveaux acteurs français et internationaux dans la distribution de produits et de services bancaires. La menace nous apparaît protéiforme : à court terme, la mise en œuvre de la loi Macron apporte un nouveau challenge dans la quête des dépôts. À moyen terme, de nombreuses structures spécialisées dans le traitement des paiements s’orientent vers la gestion de dépôts et peuvent constituer un concurrent supplémentaire face aux banques traditionnelles dans la course à la collecte, ou du moins un accélérateur de la mobilité de ces flux d’un établissement à l’autre. À plus long terme, la montée en puissance du conseil automatisé en épargne, le robo-advising, fait planer une ombre sur le rôle et la place du banquier dans sa relation générique avec une majeure partie de la clientèle présentant des besoins standard. De façon très prosaïque, la banque classique n’est plus incontestable dans la gestion financière.
Ainsi, le phénomène FinTech questionne le modèle bancaire traditionnel par sa capacité à venir empiéter sur la chaîne de valeur des banques, notamment dans l’activité de paiement depuis la DSP2 (deuxième directive sur les services de paiement). À plus longue échéance, l’émergence des FinTechs peut exercer une pression sur le niveau et le coût pour les banques des dépôts à vue, peut-être moins stables devant les offres de produits et services des FinTechs.
Afin de mieux cerner ces enjeux des FinTechs, il nous a semblé intéressant de nous intéresser à leur stratégie actuelle. Pour cela, nous avons réalisé une enquête sous la forme d’un questionnaire en ligne composé de cinq parties, avec un total de 24 questions. Parmi un panel de plus de 130 FinTechs françaises, l’enquête a été envoyée à plus de 120 dirigeants et 39 d’entre eux y ont répondu.
Les principaux résultats de l’enquête
Les réponses fournies montrent :
- une domination du modèle de rémunération par commission au sein des FinTechs françaises, pour près de 75 % des sondées ;
- une clientèle majoritairement B2B, pour 80 % des sondées, avec soit un mix B2B-B2C (15 FinTechs/39) ou bien exclusivement B2B (15 FinTechs/39) ;
- la technologie est la barrière numéro 1 à l’entrée, suivie de la notoriété et paradoxalement de la réglementation (voir Graphique 1) ;
- une concurrence à la fois française (43 %) et européenne (31 %). En France l’intensité concurrentielle étant assez hétérogène en fonction des secteurs, 40 % des FinTechs du panel estiment avoir entre un à quatre concurrents français. Les 44 % restants du panel déclarent avoir cinq concurrents ou plus ;
- les acteurs traditionnels (banques, assureurs, etc.) sont avant tout des partenaires commerciaux et techniques, pour plus de 75 % des FinTechs sondées ;
- le système réglementaire français est mal apprécié par les dirigeants, puisqu’ils lui attribuent la note moyenne de 4,8/10. Les deux principaux reproches concernent, premièrement un cadre réglementaire non adapté au profil start-up des FinTechs et deuxièmement le temps consacré aux obtentions d’agréments ;
- les FinTechs ont su placer le client au cœur de l’offre, comme le démontre le Graphique 2 où la relation client, l’expérience digitale et la rapidité du service sont plébiscitées par les dirigeants ;
- les besoins prioritaires des FinTechs pour leur développement stratégique sont : l’acquisition de clients, les partenariats (commerciaux et techniques), l’investissement dans la technologie et le recrutement de personnes clés ;
- seulement 26 % des FinTechs sondées ont déclaré avoir atteint le point mort début 2016, tandis que 15 % supplémentaires devraient parvenir à l’équilibre d’ici 2016. En revanche, près d’un tiers des FinTechs du panel ne seront pas rentables avant 2018 ;
- la croissance interne et/ou externe (seulement pour un tiers du panel) sont mises en place pour opérer une double diversification produit-service et géographique, afin de répondre aux différents besoins des stratégies de croissances ;
- les FinTechs ont des besoins importants en capital, d’autant plus que très peu sont rentables. C’est pourquoi plus de 56 % des FinTechs sondées (soit 22 entreprises) ont prévu de réaliser une levée de fonds d’ici fin 2016 – début 2017 ;
- l’objectif ultime des FinTechs françaises sondées d’ici 2020, est de devenir leader de son marché en France ou en Europe (voir Graphique 3) ;
- les acteurs traditionnels et les acteurs non traditionnels seront les protagonistes principaux de la consolidation du marché des FinTechs d’ici 2020, d’après les dirigeants sondés ;
- les dirigeants se montrent plutôt inquiets concernant des évolutions réglementaires défavorables, tout comme la forte pression concurrentielle des acteurs traditionnels et non traditionnels, qui sont considérés comme les principaux freins au développement des FinTechs à horizon 2020 (voir Graphique 4).
Analyse des résultats de l’enquête
Les enjeux des FinTechs d’ici 2020 tels qu'exprimés par les sondés sont :
- toucher une clientèle de plus en plus large : cela passe par l’amélioration de la notoriété et le développement de la communication, mais également par les partenariats commerciaux avec les acteurs traditionnels, afin de grossir le portefeuille clients ; - les banques et assureurs sont également des partenaires clefs sur l’aide capitalistique et la réputation gage de sécurité ;
- devenir compétitives au niveau international (cela dépendra en partie des Pouvoirs Publics) ;
- résister à la concentration du marché et à son européanisation ;
- se maintenir à jour sur les évolutions technologiques, grâce à la recherche et développement (R&D) en interne, mais également par des logiques de partenariats techniques avec les acteurs traditionnels et non traditionnels ;
- assurer des levées de fonds régulières, afin d’accompagner le développement stratégique (croissances interne et externe) auprès d’investisseurs spécialisés mais aussi par l’intermédiaire des grands groupes bancaires, financiers, technologiques, etc ;
- atteindre un bon niveau de rentabilité, afin d’éviter l’explosion d’une éventuelle bulle spéculative et donc une consolidation brutale du marché.
Les différents scénarios possibles pour les FinTechs françaises d’ici 2020
À horizon 2020, le marché de la FinTech française devrait connaître plusieurs transformations engendrées par l’apparition d’événements plus ou moins probables. Certains semblent inévitables, comme la consolidation du marché et la R&D vers les nouvelles technologies financières. Ces deux événements favoriseront la mutation du marché en passant d’un marché de start-up, vers un marché d’industrie où certaines FinTechs se démarqueront des autres, en devenant leaders de leur secteur avec une offre diversifiée et une confiance forte des consommateurs. Des évolutions réglementaires favorables de la part des Pouvoirs Publics seraient un atout non négligeable, afin de fortifier la notoriété des FinTechs et d’améliorer leur compétitivité.
Toutefois certains événements pourraient perturber le développement des FinTechs, comme par exemple l’explosion d’une bulle spéculative ou des évolutions réglementaires défavorables. Ces événements pourraient provoquer un important retrait des investisseurs du marché des FinTechs. En revanche, concernant l’explosion d’une bulle, les FinTechs les plus développées et d’autres acteurs (traditionnels et non traditionnels) seraient en position de force pour accélérer la consolidation du marché.
Le visage du marché de la FinTech française en 2020 ?
Le visage des FinTechs françaises en 2020 sera sans aucun doute différent de celui de 2017, en effet les évolutions réglementaires probables et l’utilisation croissante des FinTechs institutionnaliseront le statut de ces dernières dans le paysage français. Si l’on ajoute le phénomène de consolidation, nous assisterons progressivement à la transformation de quelques FinTechs en groupes financiers leaders et spécialistes de leur marché. En outre, la notoriété des FinTechs leaders de leur marché sera de plus en plus élevée notamment auprès des générations Y puis Z. Enfin, l’aspect technologique sera au cœur des FinTechs avec d’une part des effectifs composés en grande majorité d’ingénieurs et d’autre part des investissements très importants en R&D sur les nouvelles technologies financières.
Mais en réalité, il y a fort à parier que le changement le plus marquant sera celui de la structure du passif bancaire, pour assurer la pérennité de sa collecte des dépôts et de l’épargne. Afin d’assurer leur montée en charge et en compétences dans ces domaines innovants, l’incubation de jeunes pousses bat son plein, au cœur des établissements systémiques français ; d’ailleurs l’actualité récente est faite d’acquisitions qui démontrent la prise de conscience de cette menace et son intégration dans les stratégies de développement. C’est bien le passif bancaire qui présentera un nouveau visage à l’aube de la prochaine décennie.