Innovation

Quand la technologie sert l’inclusion financière

Des applications contre les achats impulsifs, des solutions de transferts de fonds très économiques, des crédits octroyés sur la base d’informations issues des réseaux sociaux… le progrès des technologies et du Web 2.0 en particulier permettent l’émergence de multiples start-up financières, au profit des publics fragiles.

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Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°328

Clientèles fragiles : quelle place dans le système financier ?

Si nos usages quotidiens tendent à nous le faire oublier, il est parfois bon de se souvenir que les services financiers représentent un facteur important de progrès, à l’échelle d’une nation comme de l’individu. Quelques initiatives exemplaires – la Grameen Bank au Bangladesh [1] ou le porte-monnaie mobile kenyan M-Pesa [2] – l’ont déjà brillamment démontré dans les régions défavorisées du monde.

Naturellement, le paysage est différent dans les pays développés et ne requiert probablement pas les mêmes solutions. Pourtant, il existe là aussi une population fragilisée qui, en dépit de la disponibilité de services bancaires plus ou moins universels, ne peut bénéficier des produits qui lui permettraient d’échapper à une certaine forme de précarité.

Adultes sans emploi ou aux revenus sporadiques, jeunes exerçant des petits boulots pour financer leurs études, étrangers en situation irrégulière… Autant de cas dans lesquels les offres « standard » des banques ne sont pas adaptées et pour lesquels de nouvelles approches, rendues possibles par la technologie, sont dorénavant susceptibles d’apporter des réponses efficaces.

L’éducation financière 2.0 à tout âge

Premier axe développé, l’éducation financière profite de l’ubiquité de l’accès à l’information. Autrefois, l’apprentissage de l’argent reposait principalement sur les parents. Aujourd’hui, Internet met à la disposition de tous une multitude d’outils permettant d’appréhender les principes d’une gestion budgétaire saine et rationnelle.

Dans ce registre, et parce qu’il n’est jamais trop tôt pour prendre de bonnes habitudes, les jeunes sont particulièrement bien servis. La tirelire, devenue numérique et mobile, se transforme en un moyen amusant d’expliquer les ressorts de l’épargne et les risques des dépenses inconsidérées [3]. Ailleurs, un jeu de la vie fait découvrir, à travers une simulation ludique, les bénéfices d’une assurance vie, les enjeux d’un achat immobilier et d'autres grandes étapes de la vie [4]

Plus concrètes, les innombrables solutions de gestion de finances personnelles en ligne prolongent l’effort, redoublant d’inventivité afin d’inciter leurs utilisateurs à surveiller leurs comportements quotidiens et adopter de « bons » réflexes. Les applications qui récompensent l’achat d’impulsion évité [5] ou émettent une alerte en cas de problème, en suggérant une solution immédiate [6], en sont deux exemples.

Progressivement, ces logiciels intégreront des capacités sophistiquées de conseil qui en feront de véritables assistants financiers personnels. Pour n’en citer qu’un, il existe ainsi un service qui, à partir d’une analyse globale de la situation budgétaire d’un individu, lui suggère une stratégie de réduction de ses dettes et l’aide à la mettre en œuvre [7]. Et son succès – elle « gère » aujourd’hui plus de 2 milliards de dollars de dettes – est la meilleure preuve de son efficacité !

Services transactionnels : l’enjeu du prix

Aux côtés des outils destinés à aider le consommateur à mieux utiliser les produits bancaires « classiques », commence également à apparaître une nouvelle catégorie d’offre, répondant à des besoins plus spécifiques. Ce sont d’abord les cartes prépayées (dont le très médiatisé Compte-Nickel), qui, sous diverses formes, permettent d’accéder à un service minimal et dont le principal avantage est d’éviter le cauchemar des comptes de dépôt classiques : les frais de découvert.

Quelques acteurs vont plus loin, en proposant une vision plus riche et tout aussi abordable : quand American Express crée son porte-monnaie mobile Serve [8] puis, avec la chaîne d’hypermarchés Walmart le décline sous la forme d’un compte courant basique [9], l’émetteur de cartes de prestige vise les populations modestes. Et les banques start-up, qui se créent depuis quelques années (Simple aux États-Unis ou Soon en France [10]), bien qu’elles ne se positionnent pas explicitement sur le créneau, s’avèrent idéales pour cette clientèle.

Leurs fondations entièrement technologiques, dont les coûts de fonctionnement sont réduits au minimum, leur permettent en effet de proposer des produits de base peu onéreux. De plus, leur culture de transparence, notamment sur les frais facturés, sert aussi les intérêts des personnes modestes, en participant de la sorte à leur éducation financière.

Le compte courant n’est pas le seul service concerné par l’innovation. Pour les immigrés souhaitant envoyer de l’argent vers leur pays d’origine, il existe désormais des solutions plus efficaces et beaucoup plus économiques que Western Union et MoneyGram. Dans ce cas également, les technologies modernes permettent de créer des alternatives extrêmement concurrentielles [11]. Une poignée de jeunes pousses tente même de réinventer les modèles économiques, avec un concept de virement transfrontalier P2P (de « pair à pair »), supprimant toute opération (coûteuse) de change de devises [12].

De nouvelles approches pour le crédit

Autre secteur en profonde mutation, le crédit. Ce sont notamment les prêts entre particuliers, portés par la vague de la finance participative, qui pour certains répliquent, en les adaptant, les modèles des pays émergents [13]. Plus discrètement, se répandent maintenant d’autres approches inédites, qui rendent possible et, surtout, économiquement viable l’idée de prêter de l’argent à des emprunteurs jugés insolvables (donc indésirables) par les banques.

Comment un tel miracle est-il possible ? Là où un établissement traditionnel établit un profil de risque du demandeur de crédit à partir de quelques données objectives (emploi, salaire, historique financier…), le « prêteur 2.0 » analyse son comportement et ses habitudes à partir d’informations plus diffuses, par exemple sur ses relations et ses contributions sur les réseaux sociaux, pour juger de sa fiabilité [14]. Ainsi, même sans un salaire élevé et régulier, une personne digne de confiance pourra obtenir un prêt.

Une jeune pousse telle que Lenddo, présente aux Philippines, au Mexique et en Colombie, applique ce modèle pour distribuer non seulement des prêts classiques mais également des cartes de crédit, constituant le sésame de l’accès au commerce électronique [15]. Si elle ne vise pas elle-même les pays développés, son approche inspire d’autres acteurs, tentés de décliner sa réussite sur des marchés plus mûrs [16].

La révolution bitcoin

Ces exemples ne constituent probablement que les premiers remous d’une lame de fond plus puissante à venir. L’agitation que suscite la cryptomonnaie bitcoin est un signe annonciateur, parmi d’autres, de ces turbulences futures. Avec ses fondations techniques, mettant à profit l’universalité d’Internet et l’immense puissance de calcul disponible dans le monde, voilà un système capable de gérer des transferts d’argent d’un point à un autre du globe pour un coût quasiment nul !

Bitcoin et ses dérivés ouvrent ainsi la porte à des services financiers presque gratuits, accessibles à tout individu, sans aucune discrimination. Les paiements ne sont pas les seuls visés : la technologie est aujourd’hui mise en œuvre dans de nouvelles offres de crédit [17], de transferts transfrontaliers [18]… à chaque fois en réduisant les barrières qui en limitent jusqu’à maintenant l’accès aux plus modestes.

Quelle place pour les banques ?

Depuis ses débuts, l’informatique a contribué à automatiser des tâches autrefois manuelles, sans véritablement changer la manière dont fonctionne la banque. Les produits et les services proposés, leurs modes de commercialisation, les sources de revenus… sont restés, pour l’essentiel, identiques à ce qu’ils étaient au XVe siècle. Or, depuis quelques années, grâce aux progrès des technologies et à la prise de pouvoir des consommateurs, sous l’influence du Web 2.0, une nouvelle vision devient possible.

Entre solutions hyper-personnalisées, adaptées aux besoins individuels, et capacité à mettre en œuvre des traitements efficaces d’opérations à faibles marges (rendant économiquement viable, par exemple, un modèle de prêts de petit montant à une clientèle « à risque »), la « finance 2.0 » est maintenant prête à répondre aux attentes des consommateurs les plus fragiles.

En principe, les banques devraient être les mieux placées pour aborder cette transformation, qui leur permettrait de trouver des relais de croissance dans un marché proche de la saturation. Hélas, encombrées qu’elles sont de leurs infrastructures vieillissantes et de leurs processus historiques, elles semblent en voie de laisser passer ces opportunités, laissant le champ libre à des start-up plus agiles qu’elles.

[1] Grameen Bank (http://www.grameen-info.org).

[2] M-Pesa par Safaricom (http://www.safaricom.co.ke).

[3] PiggyBot par Kasasa (https://www.kasasa.com).

[4] WhyMoolah (https://whymoolah.com).

[5] Earmark (http://ermrk.it).

[6] Alerting+ par Monitise (http://www.monitise.com).

[7] ReadyForZero (https://www.readyforzero.com).

[8] Serve (https://www.serve.com).

[9] Bluebird (https://www.bluebird.com).

[10] Simple (https://www.simple.com), Soon (https://www.soon.fr).

[11] Azimo (https://azimo.com/fr/).

[12] TransferWise (https://transferwise.com).

[13] Babyloan (http://www.babyloan.org/).

[14] RainyDay (https://www.rainyday.org)

[15] Lenddo (https://www.lenddo.com).

[16] Kreditech (http://www.kreditech.com/), Lendup (https://www.lendup.com), Wonga (https://www.wonga.com).

[17] Bitbond (https://www.bitbond.net).

[18] Fidor Bank (https://www.fidor.de), Ripple (https://ripple.com).

 

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