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Pourquoi si peu de ménages actionnaires ?

Créé le

19.11.2018

-

Mis à jour le

07.12.2018

Depuis dix ans, le nombre de ménages français actionnaires est en baisse. Les premières années, cette tendance a pu s’expliquer par une baisse de la demande, mais ces dernières années, l’offre semble être en cause : dans les agences bancaires, l’offre est de moins en moins tournée vers les produits actions, à l’exception des contrats en unités de compte (UC).

Les dix dernières années n’ont pas épargné l’épargnant : crise financière et économique rendant l’environnement plus incertain, risque macroéconomique lié au devenir du système de protection sociale, réformes fiscales, politiques « d’activation de l’individu » cherchant à le rendre davantage responsable de son avenir, par exemple en épargnant pour sa retraite… Les ménages français n’ont cependant pas modifié fondamentalement le niveau global de leur épargne (à part la hausse de 2009, après la crise) ; ils en ont toutefois profondément modifié sa structure, privilégiant les placements « prudents ». Notamment, le nombre d’actionnaires a baissé de moitié depuis dix ans (moins de 10 % de ménages investissent aujourd’hui directement dans des titres). Certains s’inquiètent de cette « mauvaise » orientation de l’épargne, peu propice au financement des entreprises, et voudraient inciter les épargnants à prendre davantage de risque sur le long terme.

Qui est riche dans la zone euro ?

Selon les données de la Banque Centrale Européenne datant de 2014-2015 [1] , la France, avec 243 000 €, se situe approximativement au niveau moyen de la zone euro en termes de patrimoine net des ménages. Au sein de la zone euro, plusieurs pays se détachent nettement du point de vue de leur richesse globale moyenne (voir Graphique 1), notamment le Luxembourg (768 000 €). Les Belges (330 000 €) et les Espagnols (273 600 €) s’estiment plus riches en moyenne que les Français. Par contre, les ménages allemands apparaissent moins fortunés (214 300 €). Les richesses médianes [2] nettes aboutissent au même classement (voir Graphique 2) : en tête, le Luxembourg (437 500 euros), puis viennent la Belgique (217 900 €), l’Espagne (159 600 €), l’Italie (146 200 euros) et, en queue de peloton, l’Allemagne (60 800 euros) et la Grèce (65 100 euros).

Mais au-delà des montants moyens et médians de patrimoine, l’enquête HFCS permet une analyse fine de la concentration de la richesse des ménages dans la zone euro (voir Graphique 3). Là encore, le constat varie selon les pays : le décile supérieur de richesse (les 10 % les plus riches) détient environ 50 % du total des patrimoines nets en France (s’alignant sur la moyenne de la zone euro). En Italie, en Espagne et en Belgique, les plus riches détiennent entre 40 et 43 % et ce taux dépasse les 55 % en Allemagne. L’examen des indices de Gini [3] permet de confirmer ces tendances : le coefficient est d’environ 0,68 en France et dans la zone euro, autour de 0,60 en Espagne et en Belgique, près de 0,70 en Italie et 0,76 en Allemagne. Si les patrimoines germaniques sont en moyenne plus faibles, ils sont par contre plus inégalement répartis.

Des taux de propriétaires très différenciés

L’enquête HFCS permet aussi d’analyser la structure des patrimoines des ménages dans la zone euro, notamment l’importance de la résidence principale. Le Graphique 4 présente le nombre de propriétaires dans les différents pays et permet déjà de mieux comprendre les différences de patrimoine en Europe. Si on dénombre près de 59 % de propriétaires de leur résidence principale en France (61,2 % dans la zone euro), seulement 44 % des ménages allemands le sont. Inversement, plus de huit ménages espagnols (83,1 %) sur dix détiennent leurs murs et près de 7 familles italiennes (68,2 %) et belges (70,3 %) sur 10.

Pour mieux appréhender l’impact du logement sur la richesse des ménages en Europe en gommant certaines disparités entre pays, il peut alors être utile de comparer les montants de patrimoine chez les seuls propriétaires. Ne s’intéresser qu’au patrimoine (net médian) des seuls propriétaires de leur résidence principale n’affecte pas le classement de tête du Graphique 4 – Luxembourg (753 200 €) et Belgique (346 400 € euros) –, mais modifie quelque peu la hiérarchie européenne des richesses au-delà : le patrimoine net médian en Allemagne se situe cette fois-ci au niveau de celui de la zone euro (environ 263 000 €), avec un montant comparable à celui des Français (271 000 €) mais bien supérieur à la fortune médiane des Grecs (environ 100 000 €). La richesse moindre des Allemands tient donc beaucoup à leur faible taux de propriétaires.

Des actifs risqués peu diffusés dans les principaux pays de la zone euro

La diffusion des valeurs mobilières est très hétérogène géographiquement (voir Graphique 6). Les actions cotées et les fonds communs de placement sont plus répandus en Allemagne (respectivement 9,5 % et 13,1 %) et en France (11,7 % et 8,6 %), les obligations priment en Italie (13,0 %) au détriment des actions (3,7 %) et des fonds communs (5,9 %). Les ménages espagnols détiennent moins de valeurs mobilières, sauf pour les actions (11 %). Globalement, la diffusion des valeurs mobilières en général et des actions en particulier reste très faible dans ces pays de la zone euro.

Cette relative faiblesse des investissements dans les actifs risqués s’observe également sur la structure moyenne des patrimoines financiers des quatre principaux pays de la zone euro (voir Graphique 7). Globalement, les ménages des quatre grands pays de la zone euro investissent sensiblement les mêmes montants dans les actifs risqués (actions et FCP), soit environ 15 %. Cette part est également celle des valeurs mobilières dans l’ensemble du patrimoine financier, sauf pour les ménages italiens, qui présentent la particularité d’investir une part importante de leurs avoirs en obligations. Concernant les autres actifs financiers, les liquidités occupent la plus large part en Italie (48 %), en Allemagne (47,3 %) et en Espagne (41,2 %) et une part importante en France (36,4 %) mais moindre que l’assurance vie (39,4 %). Les ménages français se singularisent par des montants d’investissement importants dans ce produit, supérieurs à ceux de leurs homologues Allemands (24,4 %) où le produit est cependant plus largement diffusé (voir Graphique 6).

La diffusion des actifs financiers risqués concerne donc autour d’un ménage sur cinq dans les grands pays et l’ensemble de la zone euro. Elle est bien sûr plus élevée, mais encore loin des 100 %, au sein des ménages plus fortunés [4] : ainsi, parmi les 5 % les plus riches, près de trois ménages sur 4 détiennent des actifs risqués en Belgique, mais seulement un peu moins de deux sur trois en France, et autour d’un sur deux en Espagne, en Italie et en Allemagne ; les montants investis sont aussi beaucoup plus importants. D’autres effets, partagés par la plupart des pays européens, sont également intéressants à noter : les plus diplômés détiennent plus souvent des actifs risqués que les moins diplômés (avec un écart de probabilité de détention de l’ordre de 10 points en moyenne dans la zone euro) ; être célibataire favorise également la détention d’actions.

La faiblesse des investissements risqués dans les patrimoines des ménages en France et ailleurs ne date pas d’hier. Structurellement, la part de l’épargne risquée a toujours été relativement faible mais la tendance s’est renforcée entre 2010 et 2014 : aux Pays-Bas, -4,1 points sur les Fcp et -2,4 points sur les actions cotées entre 2009 et 2014 ; en Allemagne, respectivement -3,8 points et -1,1 points ; en France, -2,1 points et -3 points.

Les raisons d’une détention d’actions limitée

Comment expliquer la faible détention d’actions par nos compatriotes ? Les raisons communément invoquées par les professionnels peuvent être résumées en six points :

  • les deux premiers concernent la demande des ménages : (1) manque de culture et d’éducation financière, d’appétence au risque, voire de « désir d’épargne » financière, longue et risquée ; (2) manque de confiance des ménages français, qu’elle soit « générale » (pessimisme sur leur situation personnelle ou le contexte économique), ou « spécifique » (méfiance vis-à-vis de leur banque) ;
  • les deux points suivants ont trait aux contraintes fiscales et réglementaires : (3) une fiscalité sur les produits actions lourde en France (hors contrats en unités de compte – UC), qui pâtit encore d’une imposition moins élevée des placements immobiliers et des avantages accordés à l’épargne réglementée ; (4) une réglementation prudentielle de plus en plus contraignante (Solvency II, fin 2009, pour l’assurance vie ; Bâle III, fin 2010, pour les banques) ;
  • les deux derniers portent sur l’offre de placements : (5) inadaptation de l’offre de conseil bancaire ou financier (manque de transparence et d'information sur les produits offerts, connaissance lacunaire ou biaisée du client) ; (6) innovation produits trop timorée, qu’il faudrait développer autour du concept « d’épargne-projet », adaptée aux différentes phases du cycle de vie de l’épargnant (logement, évolution professionnelle, préparation de la retraite ‒ fonds de pension à la française ‒, dépendance, voire transmission).
Ce discours peut être critiqué [5] , tel le point (1) : les comparaisons internationales montrent que l’aversion au risque n’est en moyenne pas plus élevée en France qu’aux États-Unis et que notre pays se situe honorablement en termes d’éducation financière (avec un niveau inférieur à celui de l’Allemagne ou des Pays-Bas, mais supérieur à celui des Etats-Unis, du Japon, de l’Italie ou de la Suède). De fait, la détention directe d’actions reste supérieure en France à celle de plusieurs de ses voisins continentaux (Allemagne, Italie, Espagne, Pays-Bas), et cela même avec une fiscalité plus forte sur les actions.

Du côté de la demande, les comportements de moins en moins risqués des ménages depuis la crise peuvent être attribués, selon la théorie économique, à trois types de facteurs :

  • les préférences (moindre tolérance au risque) ;
  • les ressources disponibles (plus faibles ou moins fiables) ;
  • les anticipations de prix d’actifs, i. e. des anticipations boursières plus pessimistes, ou une perte de confiance (générale ou spécifique).
Les principaux résultats obtenus à partir des données de l’enquête française Pater sur l’importance de ces différents facteurs d’évolution sont les suivants [6] :

  • la psyché des épargnants n’a pas changé pendant la crise : leur aversion (ou plutôt leur attitude générale) face au risque est restée globalement stable sur la période. Les deux chocs de 2008 et 2011 n’ont pas eu d’incidence statistique sur les préférences (les variations individuelles pouvant être assimilées à des effets aléatoires). En revanche, la tolérance au risque diminue (modérément) avec l’âge pour les mêmes ménages au cours du temps ;
  • les anticipations de la prime de risque sur le marché boursier ont été très pessimistes en 2007 et 2009, et plus encore fin 2011 ; elles remontent un peu après (fin 2014) ;
  • la confiance spécifique dans sa banque qui avait diminué entre 2009 et 2011 est revenue fortement fin 2014 ;
  • parallèlement, les intentions d’investissement exprimées par les ménages, de moins en moins en faveur d’actifs risqués entre 2007 et 2011, se redressent un peu fin 2014 ;
  • parmi les facteurs susceptibles d’influer (économétriquement) sur la variation de la détention d’actions au cours de la période, les variations individuelles de préférence sont sans effet et le fait d’avoir été « touché par la crise » a un effet (négatif) limité ; la dégradation des anticipations boursières et la perte de confiance dans sa banque sont les principaux facteurs explicatifs de la baisse de la détention d’actions du côté de la demande des ménages.

Une politique d’offre de produits à revoir…

Si les épargnants sont restés stoïques pendant la crise jusqu’à la fin de 2014, leurs perceptions du monde ont en revanche changé, contribuant à expliquer leur désaffection pour les actions. Reste une « énigme » du côté de la demande : les anticipations boursières, le degré de confiance dans sa banque, mais aussi les intentions d'investissement en placements risqués remontent à la fin 2014 ; autrement dit, les facteurs a priori les plus susceptibles d’expliquer la baisse de la détention d’actions jusqu’à la fin 2012 jouent plutôt dans le sens contraire après cette date… mais la chute du taux d'actionnaires continue jusqu’en 2017.

Au-delà d’un « effet de retard » dans les réponses comportementales, la solution est sans doute à rechercher du côté de l’offre. Selon les visites mystères de l’AMF, l’offre de conseil bancaire s’est « dégradée » entre 2012 et 2015, en particulier sur des notions clés du questionnaire client (projet, horizon de placement, charges…). Quelles qu’en soient les raisons ‒ fiscalité dissuasive, formation économique insuffisante des conseillers financiers, rigidité de certaines directives européennes liées à ces conseils, etc. ‒, cette offre est de moins en moins tournée vers les produits actions (que la détention soit directe ou indirecte), à l’exception notable des contrats en UC dont l’offre est plébiscitée.

 

1 Étude HFCS (Household Finance and Consumption Survey).
2 Patrimoine en dessous duquel se situent 50 % des revenus.
3 Le coefficient de Gini est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l'égalité parfaite et 1 l'inégalité parfaite.
4 Arrondel L. et Masson A. (2016), « Épargne et espérance de vie – Quels produits, quelle fiscalité ? », Opinions & Débats n° 14, Institut Louis Bachelier, 18 avril.
5 Arrondel L. et Masson A., « La chute du taux d'actionnaire français depuis la crise : une énigme ? », Opinions et Débats n° 17, Institut Louis Bachelier, 17 novembre 2017.
6 Arrondel L. et Masson A. (2017a), « Pourquoi la demande d’actions baisse-t-elle pendant la crise : préférences ou anticipations ? », Économie et Statistique n° 494-495-496, 11 octobre 2017, pp. 167-190.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº826
Notes :
1 Étude HFCS (Household Finance and Consumption Survey).
2 Patrimoine en dessous duquel se situent 50 % des revenus.
3 Le coefficient de Gini est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l'égalité parfaite et 1 l'inégalité parfaite.
4 Arrondel L. et Masson A. (2016), « Épargne et espérance de vie – Quels produits, quelle fiscalité ? », Opinions & Débats n° 14, Institut Louis Bachelier, 18 avril.
5 Arrondel L. et Masson A., « La chute du taux d'actionnaire français depuis la crise : une énigme ? », Opinions et Débats n° 17, Institut Louis Bachelier, 17 novembre 2017.
6 Arrondel L. et Masson A. (2017a), « Pourquoi la demande d’actions baisse-t-elle pendant la crise : préférences ou anticipations ? », Économie et Statistique n° 494-495-496, 11 octobre 2017, pp. 167-190.