Opérateur téléphonique

« Nous souhaitons obtenir un statut d’établissement de crédit »

Créé le

16.02.2018

-

Mis à jour le

06.03.2018

En 10 ans, le porte-monnaie électronique d’Orange a séduit 12 millions de clients d’Afrique francophone, qui utilisent au moins une fois par mois les services transactionnels proposés par l’opérateur. Aujourd’hui, ce dernier veut remonter la chaîne de valeur et devenir une banque à part entière.

Pourquoi avoir créé Orange Money ?

Pour des raisons économiques tout à fait compréhensibles, les banques – comme, du reste, la plupart des distributeurs – n’ont pas développé de réseaux physiques d’agences en Afrique, comme elles l’ont fait en Europe. Elles se sont limitées à la clientèle patrimoniale et entreprises de ces pays, en laissant de côté la grande majorité de la population. Ce n’est pas un reproche, mais un constat. En face, les opérateurs téléphoniques cherchaient à accroître leur revenu moyen par client (ARPU [1] ) pour amortir le coût du déploiement des réseaux mobiles. Ils se sont tout d’abord intéressés aux services financiers. L’innovation est partie d’Afrique de l’Est, avec M-Pesa au Kenya, puis nous avons pris le relais, en lançant Orange Money en 2008 en Côte d’Ivoire, avec des services dits de « cash in-cash out » [2] . Aujourd’hui, nous sommes présents sur 17 pays d’Afrique subsaharienne et nous comptons 37 millions de clients, dont 12 utilisent le service au moins une fois par mois. Ce sont 2 milliards d’euros de transactions qui sont ainsi réalisées chaque mois. Et la dynamique de croissance s’accélère : nous avons connu une progression du chiffre d’affaires de 60 % en 2017 vs 2016.

Avez-vous constaté une augmentation de l’ARPU comme espéré ?

Le revenu moyen par client généré par l’activité d’Orange Money est de 2 euros par mois, contre un ARPU de 3 ou 4 euros sur l’activité téléphonique traditionnelle. C’est donc un complément important. Par ailleurs, si un Africain sur dix est client Orange, cela ne signifie pas qu’il soit un client exclusif puisque ce sont des offres prépayées. Orange Money est un outil pour lutter contre le « churn [3] ». Or 3 Africains sur 100 sont clients d’Orange Money. On voit donc l’enjeu que représente notre service.

Quelle technologie utilisez-vous ?

Orange Money fonctionne historiquement grâce au standard USSD [4] . Les opérateurs mobiles ont en effet eu l’intelligence de développer un protocole spécifique, sorte de SMS enrichi, pour cette offre de services. Ce code basique mais sécurisé est une clé du succès des offres de services financiers digitaux en Afrique, car il ne nécessite pas de disposer de technologies puissantes comme celle des smartphones ou de la 3G. Il fonctionne sur les téléphones de première génération. Nous avons aussi développé une application afin de répondre aux nouvelles attentes de nos clients.

Parmi les 17 pays où Orange Money est présent, quels sont les plus dynamiques ?

La Côte d’Ivoire est notre plus grand marché, suivie du Mali. Le Sénégal, un peu en retrait au début, rattrape son retard. Citons aussi le Cameroun, qui a connu la plus belle progression en 2017, le Burkina Faso, la Guinée et la République démocratique du Congo.

Qu’en est-il de l’Afrique du Nord ?

L’offre de mobile money ne s’y développe pas. Dans ces pays, le taux de bancarisation est globalement plus élevé qu’en Afrique subsaharienne. Mais si les enjeux d’inclusion financière sont moindres, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’enjeu autour du mobile banking, s’agissant en particulier de la gestion du cash. En effet, si les salaires sont versés sur un compte bancaire, ils font très rapidement l’objet de retraits massifs en espèces. Je suis convaincu que, comme l’Europe, l’Afrique du Nord devra tendre à terme vers une économie « cashless » : les services financiers mobiles seront amenés à jouer un rôle majeur.

En quoi la mobile money peut-elle être utile aux États africains ?

Orange Money simplifie et rend plus efficace la relation entre administrations et citoyens. Par exemple, le gouvernement guinéen a décidé que la vignette automobile ne pourrait être payée que par monnaie électronique et cela lui a permis de tripler le recouvrement de cette taxe en 2017. Les étudiants ivoiriens reçoivent désormais leur bourse ainsi. Leurs homologues guinéens paient leur inscription par mobile money. De tels services réduisent le recours au cash et les risques associés en termes de sécurité (versement des retraites, des prestations sociales…), améliorent les recettes fiscales (notamment sur les droits de douane) et, au final, facilitent la sortie de l’économie informelle. Le mobile money accompagne la montée en puissance du « e-gouvernement ». C’est un immense potentiel pour Orange Money.

Orange Money est une offre digitale qui repose sur un réseau dense de petits agents chargés d’assurer la convertibilité de la monnaie électronique en cash. Cette dépendance à un réseau physique n’est-elle pas contradictoire ?

Orange Money, ce sont 150 000 points de vente sur le continent africain : nos boutiques Orange, les stations-service et supermarchés avec lesquels nous sommes en partenariat, mais surtout un très grand nombre de petits kiosques de rue et de commerces à qui nous apportons un complément d’activité. Ce réseau très capillaire est un élément clé du modèle, car il permet d’assurer une proximité physique seule à même de donner confiance à la population visée. C’est le paradoxe d’Orange Money : faire disparaître le cash des transactions individuelles, mais multiplier les points d’interface pour déposer et retirer de l’argent. C’est aussi ce qui rend notre modèle aussi difficile à copier, car gérer un tel réseau de distribution nécessite un vrai savoir-faire. Nous l’avons acquis en développant notre réseau de revendeurs de recharges téléphoniques. Dans les deux cas, cela implique le maniement d’unités de valeurs, la mise en place d’un reporting, le recours à des réseaux intermédiaires structurés…

Peut-on dire que ces agents sont les banquiers de demain ?

Non, c’est aller trop loin. De nouveaux services distribués via le mobile vont se développer à partir de plates-formes et d’équipes spécialisées.

Par exemple le crédit et l’épargne ?

L’enjeu pour Orange Money est effectivement de développer la distribution de produits d’épargne, de crédit et d’assurance simples. Nous allons commencer dès ce début d’année par la distribution de « picocrédits », c’est-à-dire des prêts de moins de 100 euros, à Madagascar et au Mali. Viendra ensuite la distribution de « microcrédits », pour quelques centaines d’euros. L’objectif est, là encore, de fidéliser notre clientèle et d’augmenter l’ARPU. Nous le ferons dans un premier temps via des partenariats, mais, à terme, nous souhaitons devenir nous-mêmes producteurs, et donc obtenir un statut d’établissement de crédit dans la zone UEMOA [5] . En revanche, nous n’avons pas vocation à aller sur le marché de la clientèle entreprises ou sur les activités de marché.

Quelle est votre valeur ajoutée sur ces activités de banque de détail ?

La place du mobile en Afrique nous donne vocation à remonter la chaîne de valeur de manière à offrir des services plus efficaces et meilleur marché à une population qui en est aujourd’hui dépourvue. Notre connaissance client des populations non bancarisées est par définition meilleure que celle des banques et nous permet de déployer des crédits de petits montants. Nous avons un savoir-faire, une base de clientèle, des technologies et même un statut réglementé, puisque nous sommes d’ores et déjà émetteur de monnaie électronique (EME), même si ces activités nouvelles requièrent une licence bancaire.

Comment les régulateurs ont-ils influé sur le développement d’Orange Money ?

À ses débuts, le mobile money n’était pas couvert par la régulation bancaire. Avec son développement, il était logique et indispensable d’en encadrer les conditions d’usage via la régulation bancaire. Il faut souligner que, dans les pays où nous avons développé Orange Money, le dialogue avec les autorités bancaires n’a jamais conduit à contester l’existence du service. Ainsi, la BCEAO [6] a-t-elle mis en place une réglementation qui, sans freiner l’activité, s’avère exigeante : par exemple, tout nouveau service d’importance fait l’objet d’un examen du régulateur. Alors que nous avions initialement recours à des partenaires bancaires, nous avons été incités par la BCEAO à obtenir notre propre statut d’établissement de monnaie électronique. Nous l’avons obtenu en 2016 et nous échangeons donc désormais en direct avec le régulateur.

Avez-vous des contraintes de KYC similaires à celles des banques ?

Nos obligations quant à l’identification de nos clients sont très fortes, tant pour nos activités de mobile money que pour celles de téléphonie, d’ailleurs. Le cadre se renforce, les exigences croissent et nous nous adaptons, en dialogue avec le régulateur. Ceci dit, assurer la couverture des zones reculées comme nous le faisons, c’est s’exposer à des enjeux en termes d’état civil. À titre d’illustration, en l’absence de pièces officielles, il est admis que nous nous en tenions aux attestations des chefs de village avec un plafonnement des montants transférables. Ce sont des problèmes que l’on ne rencontre pas avec la clientèle patrimoniale ! Globalement, le KYC est une priorité absolue d’Orange.

La biométrie est-elle une solution à l’enjeu de l’identité ?

Oui. En Côte d’Ivoire, nous réfléchissons par exemple à des solutions de reconnaissance faciale. Les opérateurs sont d’ailleurs très bien placés pour la mise en place de ces technologies puisqu’elles sont sur le mobile.

Début 2017, la BCEAO a bloqué votre service de transfert d’argent entre les pays de l’UEMOA et la France. Où en sont vos discussions ?

Les transferts internationaux rencontrent un grand succès, en particulier ceux à l’intérieur de la zone couverte par la BCEAO. Ceux-ci ne posent pas de problème. En revanche, il est vrai que le régulateur n’a pas partagé notre analyse juridique sur la faisabilité de transferts en francs CFA entre la France et l’Afrique. Pour lui, la licence d’EME ne suffit pas et il nous a invités à nouer des partenariats bancaires. Nous sommes en train de les finaliser et nous allons prochainement rouvrir le service.

Quels sont les principaux risques qui pèsent sur le développement d’Orange Money aujourd’hui ?

Je m’inquiète davantage de la position des États que de celle des régulateurs bancaires. Ainsi, la Côte d’Ivoire a envisagé de mettre une taxe sur les transactions réalisées par mobile money, avant d’y renoncer dans le cadre du dialogue entre les autorités et le secteur privé. Ce prélèvement – 0,5 % du montant de chaque transfert – aurait été très problématique car discriminatoire, en ne s’appliquant ni aux virements bancaires ni aux transactions en cash. Il faut se féliciter que le dialogue ait conduit à son abandon.

La question de l’interopérabilité des solutions de mobile money – encore rare sur les marchés africains – est de plus en plus discutée. Est-ce la fin de l’âge d’or pour les opérateurs téléphoniques ?

C’est le sens de l’histoire, qui ne se définit pas en fonction des enjeux de court terme. L’interopérabilité s’inscrit dans la logique d’une économie moderne réduisant le cash en circulation. Nous avons ouvert l’interopérabilité en 2016 à Madagascar avec les deux autres opérateurs de mobile money.

L’interopérabilité devra-t-elle selon vous concerner uniquement les opérateurs, ou pourra-t-elle inclure les banques, voire les GAFA ?

La compétition et l’innovation technologique apportée par de nouveaux acteurs sont toujours une source de progrès. Les besoins de bancarisation en Afrique sont immenses et nous ne sommes donc pas inquiets. La seule condition est que cela s’accompagne d’un traitement égalitaire des acteurs. L’interopérabilité doit impliquer que les différents fournisseurs de solutions soient soumis aux mêmes exigences d’identification des clients. Une présence minimale sur place me semble indispensable. Il faut également tenir compte des investissements réalisés par les acteurs historiques et garantir une forme d’égalité des apports avec les nouveaux entrants.

En particulier les GAFA ?

Je n’imagine pas que de grands acteurs, sur la simple base de leur nom, puissent revendiquer l’accès au système sans être au même niveau en matière de KYC, de sécurité… Nous vivons déjà cela dans la téléphonie avec la voix sur IP, mais avec les services financiers, l’enjeu est encore plus problématique.

 

 

1 Average Revenue Per User.
2 Dépôts d’argent liquide sur un compte de mobile money, retraits, transferts entre comptes.
3 Terme anglais qui désigne la perte de clientèle ou d'abonnés.
4 Unstructured Supplementary Service Data.
5 Union économique et monétaire ouest-africaine.
6 Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº818
Notes :
1 Average Revenue Per User.
2 Dépôts d’argent liquide sur un compte de mobile money, retraits, transferts entre comptes.
3 Terme anglais qui désigne la perte de clientèle ou d'abonnés.
4 Unstructured Supplementary Service Data.
5 Union économique et monétaire ouest-africaine.
6 Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest.