Bancassurance

« Nous passons d’une relation prime-indemnisation à une relation d’accompagnement »

Créé le

26.03.2018

-

Mis à jour le

29.03.2018

Convaincu que les outils digitaux vont permettre de proposer davantage de prévention et d’accompagnement en diminuant l’occurrence des sinistres, Société Générale Insurance teste et propose l’utilisation d’objets connectés dans ses offres, en assurance auto en particulier. Son directeur général croit à un modèle  fondé sur des services qui incitent les assurés à améliorer leurs comportements, même si le digital va accélérer la tendance à la démutualisation.

Depuis janvier 2018, Boursorama Banque propose Carapass, une offre « Pay As You Drive » élaborée en partenariat avec Société Générale Insurance. Quelles sont ses particularités ?

Nous avons, au sein du groupe Société Générale, un partenaire en avance en termes de digital, Boursorama Banque, le leader de la banque en ligne en France. Nous avons élaboré une offre d’assurance auto nouvelle pour ses clients. La population cliente de Boursorama est principalement citadine et beaucoup de ses clients ont une utilisation occasionnelle de leur véhicule : ils l’utilisent peu ou pas en semaine et un peu le week-end pour des trajets plutôt courts. Être assuré par un contrat classique représente un coût élevé par rapport à l’utilisation réelle du véhicule. Nous avons donc voulu répondre à ces usages particuliers et capitaliser sur l’appétence forte des clients de Boursorama pour les outils digitaux. Nous avons construit une offre avec une souscription entièrement en ligne et extrêmement simplifiée. En général, la souscription à une assurance directe en ligne passe par une vingtaine de questions. Nous proposons un parcours en 6 questions et moins de 5 minutes.

Carapass propose un socle de garantie au tiers à un prix très compétitif. Un capteur est installé sur le véhicule de l’assuré ; il s’agit d’un boîtier connecté relié en bluetooth au smartphone de l’assuré, qui va lui permettre de mesurer chaque jour le nombre de kilomètres parcourus et déclencher une facturation au kilomètre (Pay As You Drive). L’assuré est facturé chaque mois. Ainsi, à titre d’exemple, un client qui fait 4 000 ou 5 000 km par an avec un « petit véhicule » paiera au total moins de 150 euros pour assurer sa voiture au tiers.

Nous proposons également dans l’application un coach de conduite qui permet au client, s’il en a envie, de prendre conscience de sa qualité de conduite et de s’améliorer. Ces informations ne changent pas la tarification, mais nous pourrons un jour faire évoluer l’offre vers une tarification de type Pay How You Drive (PHYD), en récompensant les assurés qui conduisent de manière prudente, en leur offrant par exemple des kilomètres gratuits. Le coach de conduite peut permettre au conducteur de diminuer sa sinistralité, ce qui est bon pour lui et pour l’assureur.

Cette application pour Boursorama va également nous permettre de pousser des services complémentaires, des informations sur les parkings ou stations-service les plus proches, la livraison d’essence à domicile, etc. Ces services permettent d’enrichir la relation avec le client. D’ici quelques mois, nous allons par ailleurs proposer la déclaration de sinistre directement dans l’application.

Avez-vous d’autres offres en matière d’assurance auto connectée ?

Nous avons une collaboration active dans l’assurance de flotte connectée avec ALD, la filiale du groupe Société Générale spécialisée dans la location longue durée et la gestion de parc automobile d’entreprises. En Italie, nous testons le PHYD sur une flotte de 55 000 véhicules. Dans l’assurance de flotte, nous sommes en relation avec des entreprises qui mettent à disposition des véhicules auprès de leurs salariés. Ces conducteurs sont dotés d’une voiture déjà équipée du boîtier connecté et acceptent plus facilement le principe d’évaluation de leur conduite que des particuliers. Nous faisons évoluer la tarification pour l’entreprise cliente : en fonction de la qualité de conduite des conducteurs, nous accordons des avantages tarifaires aux flottes connectées.

Sur les véhicules équipés d’un boîtier, nous constatons une sinistralité en baisse dès les premiers mois. Cette expérience avec ALD nous permet de disposer de volumes importants de données et de développer notre expertise. Sur une flotte de 130 000 véhicules assurés en Italie, 55 000 véhicules sont connectés avec un boîtier, ce qui a déjà permis de collecter et d’analyser plus d’un milliard de kilomètres de conduite.

Avez-vous des projets d’offres PHYD pour les particuliers ?

L’état d’esprit des clients évolue et nous les accompagnons dans cette évolution. Il ne faut pas aller trop vite avec ce type d’offres. Aujourd’hui, en France, les particuliers sont prêts à payer un peu moins cher leur assurance auto s’ils conduisent mieux, mais ils ne sont pas forcément prêts à la payer un peu plus cher s’ils conduisent un peu moins bien. En Italie, avec ALD, nous proposons depuis début 2018 Ricaricar, une offre nous permettant de tester l’appétence des clients pour le PHYD dans le cadre d’une offre de leasing de voiture pour les particuliers. Leasing et assurance sont facturés au kilomètre, avec des kilomètres offerts pour les conducteurs les plus prudents.

On parle beaucoup de la voiture autonome. Menez-vous des réflexions sur l’assurance de la future voiture autonome, qui pourrait transformer totalement le modèle de l’assurance auto ?

La voiture autonome n’est pas encore un sujet significatif, mais c’est un sujet de Place, sur lequel Société Générale Insurance travaille dans le cadre d’instances au sein de la Fédération française de l’assurance (FFA). Nous sommes impliqués dans les groupes de travail qui réunissent des professionnels, les pouvoirs publics et les autorités de contrôle pour travailler sur la mise en place d’un cadre juridique adapté à cette problématique : qui porte la responsabilité ? La société qui a fourni le logiciel d’intelligence artificielle, le passager, le fabricant du véhicule ? La responsabilité civile des acteurs n’est pas encore définie au niveau européen et français. Ce sujet de la responsabilité ne concerne pas uniquement la voiture autonome. Il se pose aussi avec les robots.

Qu’en est-il du déploiement de services connectés en santé et en dépendance ?

Nous avons lancé en 2016 une offre dépendance pour les personnes qui s’assurent pour leur propre dépendance, ainsi qu’une offre pour les aidants. Ces offres sont assorties d’outils technologiques comme Silver Mother, une box implantée au domicile de la personne dépendante et reliée à des capteurs dans la maison, à sa boîte de médicaments, à la porte d’entrée, à la salle de bain par exemple. Cela permet de relier la personne dépendante à la personne aidante qui reçoit des alertes via une application. Nous proposons également des médaillons qui permettent aux personnes de demander de l’aide en cas de nécessité. Les outils télématiques seront de plus en plus associés à ce type d’offre et cela va améliorer les services aux clients. Ces outils seront de plus en plus performants et leurs prix vont baisser.

Et en matière d’assurance habitation ?

Les objets connectés (Internet of Things, IoT) se développent et nous avons également des ambitions en ce qui concerne l’assurance habitation. Nous sommes en test auprès d’une population de salariés et de clients du groupe Société Générale avec des outils télématiques installés au domicile comme des détecteurs de fumée, de mouvement, de fuite d’eau, des caméras. Les capteurs d’humidité peuvent détecter et alerter rapidement sur l’apparition de fuites d’eau et donc réduire ou atténuer les sinistres, ce qui peut permettre de faire baisser la prime d’assurance multirisque habitation. Avec cette expérimentation, nous testons le degré d’acceptation et l’appétence des clients pour ces objets qui peuvent être jugés intrusifs, pour ensuite proposer une offre. Nous avons le projet de lancer une assurance habitation pour Boursorama, dont les clients, plus digitaux, pourraient être plus réceptifs à l’aspect technologique de l’offre et à l’installation de capteurs dans leur maison.

Que devient l’équation pour un assureur dans un modèle avec moins de sinistres ?

Avec ces outils, la relation à l’assuré change. Nous passons d’une relation prime-indemnisation à une relation d’accompagnement et de services de prévention destinés à éviter le sinistre. La relation est plus complète et les contacts plus fréquents. Auparavant, les clients ne parlaient à leur assureur que quand il y avait un problème, un sinistre à gérer. Nous allons entrer dans une relation où nous serons en contact peut-être tous les jours avec les assurés, pour leur pousser des informations, des actions de prévention et des services. Le client va accepter de payer une prime pour être accompagné, plus uniquement pour être indemnisé.

Quelle est aujourd’hui la part de ces offres utilisant le digital dans ce que propose Société Générale Insurance, et quelle pourrait-elle être à l’avenir ?

Cela dépend des marchés. En assurance de flotte automobile, aujourd’hui, plus du tiers de nos véhicules sont connectés et utilisent donc quotidiennement ces technologies. Au global, ce sont plutôt 10 % environ des véhicules assurés par Société Générale Insurance qui sont connectés, mais cela évolue très vite. Carapass, par exemple, est nativement un produit connecté. En assurance habitation, nous sommes plutôt en phase d’expérimentation.

L’assurance auto est la plus avancée, mais les choses vont évoluer très vite, car la technologie va entrer petit à petit dans toutes les offres. Cette diffusion des objets connectés va s’accélérer et toucher tous les domaines, qu’il s’agisse d’assurance auto, habitation, et également santé. Les capteurs vont se diffuser. En assurance santé, les capteurs sont déjà largement utilisés par les sportifs qui mesurent leur activité physique.

Parfois, la diffusion des objets connectés peut venir des Pouvoirs Publics, comme cela a été le cas avec l’obligation de placer un détecteur de fumée dans les logements.

Le digital permet des offres de plus en plus personnalisées qui modifient le mode de calcul des primes, la tarification… N’y a-t-il pas un risque de remise en cause du principe de mutualisation ?

L’évolution vers la  démutualisation n’est pas nouvelle, c’est une tendance historique de l’assurance. Avec, par exemple, des systèmes de tarification spécifiques pour certaines professions ou de bonus-malus en assurance automobile, d’une certaine manière, on adapte déjà le tarif. C’est la même chose en assurance habitation, avec les systèmes de zonier, qui font que l’assurance va être plus chère si l’on habite, par exemple, près d’une zone inondable.

Si cette tendance à la démutualisation existe depuis longtemps, elle s’accélère avec les outils digitaux. L’ambition des assureurs, en tout cas la nôtre, est de faire des services de plus en plus précis et adaptés à la réalité du risque. L’assuré va payer un prix de plus en plus proche de son risque et la marge réalisée va être complétée par une offre de plus en plus large et complète de services. La démutualisation va faire baisser nos marges sur la prime payée, mais le développement de services, d’accompagnement et de prévention nous permettra d’apporter une plus grande la valeur aux clients et de renforcer leur satisfaction.

La démutualisation ne complique-t-elle pas les choses pour l’assuré qui n’est pas un "bon risque" ?

L’individualisation des tarifs va écarter la fourchette de prix entre les assurés prudents et les autres. Les écarts de prix vont augmenter. Il y a un risque que certains assurés aient de la difficulté à trouver un assureur et il faudra alors peut-être réglementer. Il est possible que les pouvoirs publics interviennent pour limiter l’écart. Mais je crois beaucoup à l’éducation des assurés. Ce système est vertueux. Les personnes qui prennent plus de risques vont petit à petit modérer leur comportement.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº819