« Nous n’avons pas de client en Europe qui ne soit client de l’autre côté de la Méditerranée »

Attijariwafa Bank, née de la fusion en 2003 de Wafabank et de la Banque commerciale du Maroc, est le plus grand groupe bancaire marocain par la taille de son bilan. Elle a axé sa stratégie sur un développement international fort, vers l’Afrique – où elle a notamment racheté des filiales de banques françaises – ​et vers l’Europe. L’objectif : suivre ses clients où qu’ils aillent.

Une agence Attijariwafa à Bruxelles

L'auteur

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°737bis

Pays arabes - Europe : quelles stratégies pour les banques ?

Depuis quand Attijariwafa Bank est-elle présente en Europe ?

La banque s’est installée en Europe il y a plus de trente ans. Elle a accompagné les migrants marocains. À partir de 2006, nous avons entamé une réorganisation du groupe et transformé en banque nos implantations européennes qui étaient sous forme de bureau de représentation : l’Allemagne, les Pays-Bas, très récemment l’Italie et sous peu l’Espagne. La France et la Belgique avaient déjà le statut de banque. Attijariwafa Bank Europe opère depuis la France grâce au passeport européen. Seul le bureau britannique, dont le potentiel est moindre, reste pour le moment en dehors de son périmètre.

Quel est le profil type d’un client d’Attijariwafa Bank Europe ?

Nous n’avons pas de client en Europe qui ne soit client de l’autre côté de la Méditerranée. Si nous conquérons un client en France, il deviendra automatiquement client dans son pays d’origine, ce qui est l’objectif ultime. Nous ne cherchons pas à concurrencer les banques européennes. Nous aspirons à être la seconde banque des émigrés d’Afrique du Nord, de l’Ouest et du Centre en Europe, et leur première banque là-bas. Nous facilitons leurs transferts d’argent, nous initions d’ici des opérations sur leur compte africain, des crédits par exemple. Ils parlent à la même banque, qui dispose du même système d’information ici et là-bas. Les banques européennes implantées en Afrique n’ont pour l’instant pas cette fluidité dans la relation.

Cela se traduit dans notre format d’agences en Europe : elles ne sont équipées d’aucun automate. Nos clients y rencontrent en personne des banquiers parlant la langue du pays d’accueil comme celle du pays d’origine, ainsi que certains dialectes. C’est essentiel car notre clientèle est particulièrement attachée au contact humain.

De quand date votre ouverture à la diaspora africaine non marocaine ?

Nous avons commencé par ouvrir un couloir entre la France et la Tunisie, et nous allons faire de même pour tous les pays européens où les Tunisiens sont implantés, en Allemagne et en Italie en particulier. Lorsque nous avons acquis la CBAO en 2007, nous avons hérité de sa filiale en France, la Compagnie de Banques Internationales de Paris (CBIP), qui cible les migrants issus d’Afrique subsaharienne. La CBIP n’est présente qu’en France : les couloirs entre l’Afrique de l’Ouest et du Centre et le reste de l’Europe – Italie-Sénégal, Italie-Mali, Espagne-Sénégal par exemple ​– pourront être développés depuis le réseau d’Attijariwafa Bank Europe. Ce sera l’objet de la troisième étape de notre plan stratégique 2008-2012. La première étape consistait à développer les services de banque de détail en Europe et la deuxième, à accroître notre réseau : le nombre d’agences a ainsi doublé en 5 ans, pour atteindre une soixantaine d'implantations.

Quelle est la place de l’innovation technologique dans votre offre ? Proposez-vous par exemple des transferts d’argent par mobile ?

Nous testons toutes les solutions dans nos laboratoires, bien sûr, mais nous restons à l’écoute des exigences de nos clients. Or les premières mises sur le marché, notamment via des  partenariats, sur le transfert mobile montrent qu’il ne s’agit pas du canal préféré de nos clients. Ils ne voient pas l’intérêt d’utiliser le mobile quand ils peuvent effectuer des transferts de compte à compte, de manière plus simple, plus sécurisée et moins coûteuse.

On parle pourtant du mobile comme de l’avenir pour la banque en Afrique…

C’est un canal important pour les pays qui n’ont pas un système bancaire très développé, ce qui n’est pas le cas du Maroc. Par ailleurs, nous préférons promouvoir la bancarisation des flux financiers des migrants car en aval, cela favorise la bancarisation de la famille. Or c’est le rôle des banques que d’aider cette bancarisation.

Les 3e et 4e générations de migrants seront toutefois certainement plus en demande de ces technologies, le mobile mais aussi la plate-forme Internet que nous avons mise en place mais qui reste encore peu utilisée. La génération qui arrive est moins liée avec le pays d’origine, elle se rend au Maroc avant tout comme touriste. Leur consommation de produits financiers est, elle aussi, différente de celle de leurs parents.

Cherchez-vous à capter cette génération à travers leurs parents ?

C’est une solution qui a plutôt fonctionné avec la 2e génération. Nous devons conquérir les plus jeunes indépendamment de leur famille, en inventant des produits qui les séduiront, qui coupleront la technologie et la banque classique. Dès à présent, nous cherchons en particulier à leur proposer des packages qui incluent des partenariats autour du tourisme, dans hôtellerie, le transport, etc.

Quelle est votre offre à destination des entreprises ?

La banque est active sur ce segment depuis plus de 20 ​ans. Les services aux entreprises représentent aujourd’hui 40 % de l’activité européenne du groupe. Nous accompagnons les acteurs économiques de part et d’autre de la Méditerranée, en particulier sur les activités de commerce extérieur des entreprises d’Afrique du Nord, de l’Ouest et du Centre. Mais nous démarchons aussi les entreprises européennes qui, à travers nous, ont une meilleure connaissance du terrain. À partir de l’Europe, nous finançons également les grands projets d’infrastructure, en consortium avec les banques européennes, les organismes parapublics comme la Coface ou Proparco (filiale de l’Agence française de développement). Enfin, nous offrons des services de cash management, en particulier pour les flux entre les maisons mères clientes de la banque et leurs filiales en Europe.

Souhaitez-vous vous développer dans d’autres pays d’Europe ?

Nous sommes intéressés par les pays scandinaves : le Danemark, la Suède et la Finlande. De plus en plus de Marocains s’installent dans ces pays, quittant leur premier pays d’accueil européen, comme la Belgique, l’Allemagne ou les Pays-Bas. Attijariwafa Bank Europe a par ailleurs déposé une demande pour ouvrir un bureau de représentation en Suisse.

Allez-vous tester une offre de finance islamique sur le marché européen ?

Nous sommes bien évidemment une banque qui doit s’intéresser à cette mouvance car nos clients sont pour la plupart des musulmans et qu’ils peuvent être demandeurs de ces nouveaux produits. Encore faut-il démontrer que le besoin existe. Au Maroc, Attijariwafa Bank a commencé à commercialiser depuis quelques années des produits « alternatifs » [1] conformes à la religion et a récemment créé une filiale dédiée, Dar Assafaa, autorisée à collecter des dépôts. Mais le succès de ces lancements passera par une phase d’éducation de la clientèle. Les musulmans français, à la différence des britanniques, sont peu sensibilisés à la finance islamique dans leur pays d’origine. Mais avec 5 millions de musulmans, le potentiel existe. Nous demanderons peut-être un jour un agrément pour créer une banque islamique en France, mais pas à court terme.

Comment percevez-vous, pour votre activité, les troubles politiques au Maghreb et les flux migratoires potentiellement massifs vers l’Europe ?

Nous ne traitons bien entendu qu’avec des clients qui sont légalement présents sur le territoire. Si l’Europe régularise ces flux massifs, ce sera bien sûr des clients potentiels pour nous. Mais dans l’état actuel des choses, on ne peut rien conclure.

Nous sommes présents en Tunisie à travers un réseau de 160 agences, mais le risque que la banque court dans le pays est quasi nul. En effet, tous les engagements envers la famille de l’ex-président ont été couverts par des garanties et la banque se retrouve avec des engagements sains dans de grandes entreprises toujours actives dans l’économie tunisienne. Le seul risque auquel nous sommes exposés, comme toutes les banques du pays, est celui de la récession. Nous nous attendons toutefois à une reprise l’an prochain et Attijariwafa Bank, de par son réseau, sera alors bien placée pour prendre part au mouvement de bancarisation.

Propos recueillis par Séverine Leboucher

[1] Au Maroc, le terme de finance islamique n’est pas utilisé, car il soulignerait que les banques conventionnelles ne sont pas conformes à la Charia. D’autres pays du Golfe ont fait le même choix : les banques islamiques saoudiennes ou bahreïnies, par exemple, ne s’exposent pas comme telles. Au Qatar et aux Émirats, en revanche, le terme « islamique » n’est pas tabou (NDLR).

 

Sommaire du dossier

Pays arabes/Europe : quelles stratégies pour les banques ?

Sur le même sujet