Les méga-événements sportifs et l’assurance ont commencé leur collaboration autour des années 1960. C’est également au cours de cette décennie que l’Union of European Football Associations (UEFA), l’entité européenne de football, a créé son premier Championnat d’Europe. C’est en effet en 1960 que se déroula le premier Euro de football de l’histoire.
L’Euro, troisième plus grande compétition planétaire sportive, fait partie des méga-événements sportifs, au même titre que la Coupe du monde de football, les Jeux Olympiques, les grands prix automobiles ou encore le Tour de France. Ces manifestations font partie des risques spéciaux, à l’instar des spectacles (concerts, one man show, etc.), des tournages de films ou de l’art (peintures, sculptures, etc.). Elles bénéficient d’une couverture médiatique mondiale, accueillent des athlètes connus et reconnus, des spectateurs du monde entier et génèrent des revenus de plus en plus importants.
L’UEFA bénéficie de l’expertise de sa maison mère, la Fédération internationale de football association (FIFA) dans l’organisation d’événements liés au football et peut se targuer de ne pas être en retard en termes de popularité et de retombées économiques. Pour l’Euro 2016 par exemple, celles-ci ont été estimées à hauteur de deux milliards de dollars. À titre de comparaison, les Jeux Olympiques génèrent eux, plus de dix milliards de dollars de retombées économiques. La Coupe du monde arrive en deuxième position de ce podium avec trois à quatre milliards de dollars de retombées. Il s’agit là d’un marché rentable, où les organisateurs améliorent année après année la profitabilité de leur entreprise.
Une compétition paneuropéenne
L’Euro 2020 constituera un événement totalement unique dans l’histoire des grandes manifestations sportives. Ce sera la première fois qu’une compétition sera organisée par 12 pays : l’Espagne, la République d’Irlande, l’Ecosse, l’Angleterre, les Pays Bas, l’Allemagne, l’Italie, la Hongrie, la Roumanie, le Danemark, la Russie et l’Azerbaïdjan. Depuis sa création, 14 pays ont organisé l’Euro, soit seul, soit en duo. Pour l’UEFA, il s’agira du plus grand Euro de l’histoire avec plus de 3 millions de billets vendus et une audience de 5 milliards de téléspectateurs pour les 51 matchs organisés. Cette singularité engendrera de nombreux impacts logistiques, réglementaires et organisationnels : transports et déplacements des supporters, des délégations sportives, du personnel et des volontaires, veille des différentes réglementations, modifications du règlement de cette compétition, etc. En complément, le secteur de l’assurance connaîtra également quelques perturbations.
L’assurance est devenue aujourd’hui un partenaire incontournable dans l’organisation des événements sportifs. Couvrir les risques inhérents à un méga-événement est l’affaire de spécialistes : courtiers, assureurs, réassureurs et risk managers travaillent ensemble pour amenuiser au maximum le risque de survenance de sinistres et prévoir une couverture adaptée en cas de réalisation. Tous les paramètres liés à la multiplicité de pays doivent être étudiés et mesurés pour créer un programme d’assurance sur mesure. À compétition sportive d’ampleur, programmes d’assurances hors normes. Cet Euro apparaît donc comme un enjeu nouveau et une opportunité pour la profession.
Un modèle assurantiel inspiré des précédents championnats d’Europe de football
Ces compétitions hors normes présentent de nombreux risques, qui peuvent être similaires si l'on compare, par exemple, la Coupe du monde et l’Euro, puisqu’il s’agit du même sport. Néanmoins, le nombre et la nature des risques peuvent varier en fonction de l’endroit où se déroule l’événement, de l’épreuve ou du nombre de spectateurs. Les Jeux Olympiques comportent en effet plus de risques à couvrir (de 500 à 1 000 risques potentiels) par rapport à une compétition de football (environ 500). Le marathon, le cyclisme ou l’aviron, par exemple, se déroulent dans des lieux ouverts et donc plus difficiles à sécuriser, en comparaison avec un match de football qui se déroule dans un stade. Ces risques détiennent une matière assurable recherchée par des spécialistes de l’assurance de plus en plus nombreux.
Pendant de longues décennies, le marché des Lloyd’s
Le rôle essentiel du risk manager
Pour cet Euro 2020, le courtier doit avoir des représentants dans chaque pays. Or, les courtiers représentés dans tous les pays organisant cette compétition ne sont pas légion. Le courtier en charge de ce championnat d’Europe réalisera, dans un premier temps, la cartographie des risques inhérents à la compétition. Ce sera aux risk managers et à leurs équipes d’identifier les différents risques. Cette cartographie permet d’anticiper, de quantifier et de mieux comprendre les risques auxquels ils seront exposés. La préparation de cette première étape débute dès la fin de la précédente compétition, c’est-à-dire quatre ans environ avant le début du nouveau Championnat d’Europe. Ensuite, le courtier placera chaque risque, allant de la responsabilité civile à l’annulation, en passant par la couverture des infrastructures et de l’ensemble des personnes mobilisées pour l’événement, auprès d’assureurs internationaux et locaux. Chaque contrat sera fait sur mesure afin de coller au plus près au risque de sinistre.
Enfin, le risk manager apportera également un rôle de conseil à la gestion de crise en simulant des situations d’urgence. Les équipes du courtier resteront en veille durant toute la compétition et accompagneront les organisateurs en leur faisant bénéficier de leur expertise dans la gestion des risques. Afin de couvrir au mieux les différents risques encourus, les assureurs vont utiliser de nombreuses techniques assurantielles dans le but d’amenuiser au maximum ces risques.
Une compétition de football se gère à travers deux pans : le premier concerne l’identification des risques inhérents au déroulement du tournoi et le second, la couverture d’assurance choisie pour faire face à ces risques. Les techniques assurantielles déployées peuvent revêtir plusieurs facettes : la coassurance, la réassurance, le recours aux assurances locales ou encore l’auto-assurance. Elles vont se compléter et permettre de mettre en place un programme assurantiel efficace.
Une co-organisation et des obligations contractuelles et réglementaires
Pour l’Euro 2016, l’UEFA a d’ailleurs prévu dans son programme définissant les règles de fonctionnement de la compétition, que les différents acteurs (fédérations, sociétés organisatrices, joueurs, etc.) assurent leurs propres risques comme le mentionne, ci-dessous, sa « European pyramid of insurance cover »
Une collaboration entre assureurs et risk managers qui porte ses fruits
L’organisation du modèle assurantiel d’un méga-événement sportif regroupe systématiquement quatre garanties souscrites : la garantie responsabilité civile qui est obligatoire, la police annulation, la police pour la protection des personnes (individuelle, accident, assistance et rapatriement) et la garantie dommages aux biens. D’autres garanties peuvent également être prévues dans le contrat : absence d’une vedette ou d’une personne clef, une responsabilité civile mandataires sociaux, l’assurance contre l’interruption de la retransmission télévisée, une couverture contre le kidnapping, etc. La cartographie de tous ces risques permet de mettre en place des moyens de prévention et de sécurité efficients dans la gestion des risques.
Devant la réussite des précédentes compétitions de football, les organisateurs de cet Euro 2020 ont donc tout intérêt à adopter un programme similaire. En effet, les ratios de sinistralité liés à ces événements sont très bons et permettent de constater que la gestion assurantielle d’un tournoi européen de football est rentable pour la profession. Face aux moyens de préventions et de sécurité mis en place par les organisateurs, couplés à l’expérience dans la gestion et l’organisation des assureurs et de l’UEFA, les sinistres à forte sévérité sont finalement très rares. De plus, les sinistres de fréquence ne sont pas toujours pris en charge par les assureurs à cause des franchises inscrites sur les contrats qui freinent les organisateurs. Selon Patrick Vajda
Le recours à l’assurance s’avère donc primordial pour couvrir les intérêts financiers de l’UEFA et des organisateurs, ainsi que l’image de toutes les parties prenantes. Toutefois, les spécificités de cet Euro organisé dans douze pays engendreront un programme assurantiel sur mesure qui divergera sur différents points par rapport aux précédentes éditions.
Cette situation singulière engendra des conséquences assurantielles importantes. « Ce ne sera pas la fête d'un pays, ce sera la fête d'un continent. On voit plus grand, on voit aussi plus solidaire. » Ce propos de Michel Platini, ex-président de l’UEFA, contraste fortement avec ce que pense le nouveau président de l’UEFA, Aleksander Čeferin : « D’un côté, comme symbole, c’est bien d’avoir cette compétition paneuropéenne, mais c’est compliqué. […] Le pays hôte n’est pas automatiquement qualifié… Ça change tout. […] Le problème, c’est surtout qu’il y a différentes juridictions, des pays de l’Union Européenne, d’autres qui n’en font pas partie. […] C’est un challenge. Je doute qu’on le refasse dans le futur. » En effet, cet Euro ne laisse pas insensible et comporte autant de promoteurs que de détracteurs.
Une situation inédite qui engendre des conséquences assurantielles importantes
La situation singulière de cet Euro 2020 présente de nombreux enjeux nouveaux pour le secteur de l’assurance. Divers paramètres, comme l’absence d’expérience d’organisation pour certains pays, doivent être pris en compte par le courtier et le risk manager en charge de l’opération, afin de mener à bien la stratégie assurantielle de cet Euro dans 12 pays.
Sur 19 candidatures reçues, l’UEFA a choisi de retenir des villes en mesure d’offrir une mémorable fête du football à travers le continent et de donner à quelques pays et villes la possibilité de faire partie d’un tournoi qu’ils n’auraient pas été en mesure d’accueillir autrement
Des acteurs inexpérimentés
Quand on parle d’expérience, on pense surtout aux moyens de sécurité mis en œuvre par les villes et les forces de police. Dans ce domaine, plusieurs éléments sont à prendre en considération par les assureurs
D’autres facteurs vont rentrer en ligne de compte concernant la négociation entre le courtier et les assureurs sur le coût de la prime. Les réseaux de transport de chaque pays seront analysés car ils peuvent impacter l’organisation de l’Euro et conduire à une annulation de matchs si les joueurs ne peuvent arriver au stade à temps par exemple. Pour éviter des difficultés relatives à la présence des participants, un réseau de transport dense, rapide et fluide doit pouvoir permettre l’acheminement des acteurs sur les différents sites des rencontres. L’UEFA a donc choisi en majorité des capitales pour accueillir les rencontres car elle sait qu’elles permettent de trouver le meilleur compromis en termes de réseaux de transports. Cette diversité de transports en commun couplée à leur fluidité permet aux organisateurs de ne pas voir les primes d’assurances augmenter significativement. Les capitales fournissent également des aéroports et des autoroutes permettant de faciliter les déplacements. La grande menace pour les organisateurs réside dans les retards qui peuvent faire annuler une rencontre, ce qui occasionnerait des pertes financières conséquentes.
D’autres singularités naîtront de cette multiplicité de pays. Dans le choix de son programme assurantiel sur mesure, le courtier devra réaliser un choix important dans la gestion de la tarification d’assurances. En effet, avec douze pays, il aura plusieurs primes. Il n’y aura pas forcément douze primes différentes mais le courtier sera tout de même confronté à une multiplicité de primes. Les organisateurs n’achèteront pas douze polices d’assurance, ni douze fois le risque lié à un stade où se dérouleront le ou les matchs, et encore moins une police par match, car cela leur coûterait trop cher. L’idée, pour le courtier, est donc d’acheter de « petites » polices locales, par pays, dans lesquelles seront compris les risques garantie corporelle ou dommages aux biens, à hauteur de 5 millions d’euros de limite de garantie par exemple. Le reste serait mis dans une umbrella en Excess, en d’autres termes une police de deuxième ligne où seraient comprises la responsabilité professionnelle ou l’annulation, et qui irait jusqu’à 100, 200, voire 500 millions d’euros. Il est donc nécessaire d’avoir un courtier qui a des représentants dans les douze pays, au moins au niveau de la première ligne d’assurance, afin de couvrir les risques de fréquence. Pour la seconde ligne, un appel à la coassurance reste indispensable, étant donné les montants colossaux en jeu.
La diversité de réglementations
Avoir douze villes hôtes différentes complexifie donc l’analyse du coût des risques, mais une fois que cette analyse est réalisée par le courtier, les suivantes se feront rapidement car elles seront les mêmes que la première. Seuls les montants de primes seront dissemblables. D’autres facteurs inhérents aux pays et à leurs législations sont à mettre en exergue dans la singularité de cet Euro 2020. Bien que la majeure partie des pays hôtes appartienne à la Communauté Européenne ou à l’Espace Économique Européen, chaque pays est régi par ses lois et sa réglementation. Une obligation locale d’assurance est présente dans tous les pays et c’est le risk manager qui aura la charge d’analyser ces situations pour proposer des couvertures efficaces, en concordance avec les obligations réglementaires et à prix acceptable pour l’organisateur. Pour les matchs en Allemagne, il faudra s’assurer auprès d’assureurs locaux allemands. Même constat pour les onze autres pays. Ainsi, une différence de taille est imposée aux organisateurs et au courtier en charge de l’événement puisqu’auparavant, le problème de la législation ne nécessitait pas d’analyse accrue puisqu’une seule loi, éventuellement deux étaient à prendre en compte. Le principal écueil se situe dans la diversité de réglementations de chaque pays. Cette contrainte est importante et l’organisateur ainsi que le courtier doivent se poser les bonnes questions pour éviter de se mettre en défaut avec la loi.
La disparité des systèmes de gestion des sinistres
En outre, la gestion hétérogène des sinistres en Europe viendra également impacter cet Euro dans douze pays. Celui-ci présente la caractéristique de regrouper des pays où les assureurs travaillent sous forme de claims made et d’autres sous forme d’occurrence. La France a la particularité de bénéficier d’un système de couverture faisant partie des meilleurs au monde en termes de responsabilité civile, car c’est l’un des rares pays travaillant sur les deux méthodes à la fois. Ce n’est pas le cas de nos voisins européens, qui ont tendance à utiliser soit l’un soit l’autre. La loi française prévoit qu’en base réclamation (claims made), tous les sinistres intervenus durant la durée du contrat et après la fin du contrat, pendant cinq ans, soient couverts par l’assureur. Cela permet à l’assuré de prolonger sa garantie dans le temps s’il n’a pas déclaré son sinistre pendant la durée du contrat à la suite d’un oubli ou bien s’il n’a pas pu constater le préjudice immédiatement. A contrario, l’occurrence ou la méthode du fait dommageable, est très utilisée aux États-Unis. Elle permet d’aller rechercher la responsabilité d’une entreprise 40 ans après le fait générateur du sinistre dans la mesure où l'on ne prend pas en compte la date à laquelle le sinistre s’est déclaré, mais la date à laquelle il est constaté.
Il n’existe pas d’uniformisation du système de rattachement des sinistres en Europe. Les lois nationales prévoient pour la plupart de laisser l’assureur décider de la méthode qu’il souhaite utiliser pour l’indemnisation des sinistres. En effet, dans la mesure où ce sont les lois nationales de chaque pays qui vont primer, le courtier et les organisateurs seront dans l’obligation de se couvrir en responsabilité civile dans chaque pays, en appliquant les termes du contrat local et en s’adaptant aux mœurs utilisées en matière de rattachement des sinistres. L’International Bar Association Insurance Committee et l’Expert Group on European Insurance Contract Law Meeting reprennent les obligations légales dans plusieurs pays concernés par cet Euro. Pour l’Allemagne, la Belgique et la Bulgarie par exemple, la méthode usitée est l’occurrence, bien qu’en Allemagne, le législateur prévoie de laisser l’assureur utiliser, s’il le souhaite, la méthode du claims made. Pour le Danemark, l’Italie, l’Angleterre, l’Irlande et l’Ecosse, c’est la méthode du claims made qui est employée. Pour l’Espagne, la réglementation prévoit que les deux méthodes peuvent être choisies mais les assureurs espagnols préfèrent néanmoins le claims made selon les rapports nommés ci-dessus
Un programme assurantiel bâti sur mesure
La situation unique de l'Euro 2020 présente donc de nombreux enjeux nouveaux pour le secteur de l’assurance. Divers paramètres doivent être pris en compte par le courtier et le risk manager en charge de l’opération afin de mener à bien la stratégie assurantielle de cet Euro dans douze pays. Le risk manager aura un rôle essentiel à jouer dans la réussite de cette stratégie puisqu’il devra prendre en compte les risques liés aux situations exclusives des pays. Il devra également veiller à anticiper les nouveaux risques contemporains qui pourront venir impacter le bon déroulement de la compétition. L’actualité a une importance capitale dans l’organisation des tournois de football et les organisateurs restent tributaires des circonstances conjoncturelles qui peuvent se présenter avant le début de la compétition. Le risk manager devra voir cet Euro sous un prisme nouveau, en engageant une réflexion autour de sa contemporanéité et des risques qui pourront se présenter. L’actualité devra être analysée sous la forme de risques indépendants à la compétition mais qui pourront entraver le bon déroulement des matchs : Brexit, aspect géopolitique de pays comme l’Azerbaïdjan ou la Russie, crises et conflits entre pays, manifestations, etc.
Enfin, cet Euro, qui devrait être le plus rentable de l’histoire en termes de revenus et de retombées médiatiques, sera une vitrine pour les amoureux de football mais également la cible potentielle de risques éminents ou émergents. Le risque réputationnel en fait partie. La réputation est un atout précieux pour chaque entreprise. Dans le cas de l'Euro 2020, chaque image, geste ou événement négatif pourrait impacter défavorablement l’UEFA, les organisateurs, les pays mais également les athlètes et les fédérations. Selon une étude publiée en 2016 par le courtier Marsh
Malgré les nombreuses similitudes avec les autres compétitions sportives, la multiplicité de pays en fera un événement hors du commun. Le modèle assurantiel existant perdurera, tout en évoluant, afin de faire face aux nombreuses spécificités de cette édition. Le risk manager en charge de la compétition devra mettre en place une stratégie de gestion et de management des risques préventive et proactive pour assurer la réussite de ce tournoi unique qui ne se reproduira probablement jamais.