Il ne se passe pas un jour sans que les agences de notation ne fassent la une de la presse économique. Des politiques aux économistes, en passant par les journalistes et les chefs d’entreprises, les critiques à l’égard de ceux que l’on désigne comme étant les principaux responsables des soubresauts actuels de la finance mondiale n’en finissent plus de pleuvoir : système de rémunération générateur de conflits d’intérêts, structure oligopolistique du marché, opacité des méthodes d’évaluation, responsabilité dans la crise des subprime et des dettes souveraines…
Si la majorité des intervenants s’accorde à dire que « ces agences du diable » font en toute impunité la pluie et le beau temps sur les marchés financiers – à coups de dégradations de notes, de perspectives négatives ou autres mises sous surveillance –, peu nombreux sont ceux qui ne les reconnaissent pas comme indispensables au bon fonctionnement des marchés financiers.
De plus, si les agences de notations sont influentes, c’est parce qu’on leur a donné les moyens de le faire. Et ce, par la combinaison de deux phénomènes :
- en externalisant progressivement l’analyse du risque crédit, les établissements financiers ont favorisé l’ascension des agences de notation au rang sacré d’expert en analyse financière ;
- en incorporant dans les réglementations des références explicites aux agences de notation en matière de standard d’investissement ou d’allocation de capital, les États et les régulateurs ont contribué à légitimer de manière
considérable le travail des agences de notation.[1]
Cependant, aussi bien la réinternalisation de l’analyse du risque crédit que le retrait des références aux notations dans les réglementations financières ont peu de chances de se réaliser. En effet, réinternaliser l’analyse du risque crédit suppose d’investir massivement en formation, recrutement et logistique. Un projet coûteux, ambitieux et donc peu probable. Désintoxiquer les réglementations financières des références aux notations suppose de remplacer ces références par d’autres indicateurs. Or, à ce jour, les alternatives sérieuses n’existent pas. Les indicateurs de marché comme les CDS, parfois pris en exemple, sont même plus dangereux, en raison de leur volatilité.
Le rapport Barnier du 15 novembre 2011 vient par ailleurs confirmer – s'il en était besoin – qu’en matière de régulation, les marges de manœuvre de la Commission européenne restent limitées. Par conséquent, la pérennité du métier de la notation est assurée, voire même renforcée.
Le marché de la réassurance dépend en grande partie de l’opinion des agences
Le marché de la réassurance, à l’instar des marchés financiers, se révèle depuis plusieurs décennies très dépendant des agences de notation, lesquelles scrutent tous les éléments de leur profitabilité : notation de la dette, de la solidité financière, de la crédibilité des dirigeants, de la cohérence de la stratégie, etc. Les agences de notation sont ainsi les véritables arbitres des relations entre cédantes, courtiers et réassureurs. En effet, la qualité de la notation est devenue fondamentale en réassurance. Elle est un formidable argument marketing et permet de rassurer les cédantes sur la solidité financière des contreparties. La notation est également un passeport indispensable pour se financer sur les marchés. Enfin, elle contribue à l’image de marque et au prestige des réassureurs.
« Chaque fois que notre notation se dégrade, le coût de notre ressource augmente et une partie de notre fonds de commerce s’en va » disait Jean Peyrelevade, ancien P-DG du Crédit Lyonnais, durant les années 1990. Pour les réassureurs, ce propos est plus que jamais d’actualité.
Concrètement, le principal risque consécutif à une dégradation de note pour un réassureur est le non-renouvellement des contrats arrivant à terme. Les assureurs préféreront alors se tourner vers d’autres réassureurs plus solides financièrement. Mais cela peut aller plus loin encore, certaines polices prévoyant des clauses de résiliation
Les réassureurs restent surcapitalisés
Malgré une année 2011 affectée par une série de catastrophes naturelles sans
Selon une étude du courtier AON Benfield pour l’année
Solvabilité 2, un jeu « gagnant-gagnant » pour les réassureurs et les assureurs
La directive Solvabilité 2 constitue une aubaine pour les réassureurs, car l’exigence grandissante de capital amène les assureurs à repenser leur stratégie de capital management. Une récente étude de la banque d’affaires Morgan
En premier lieu, ils peuvent réduire leur exposition aux risques en réduisant leur capacité de souscription. La baisse du chiffre d’affaires – générée par une réduction de la souscription – n’est pas la meilleure solution : elle entraîne un impact négatif quant à la possibilité de réaliser des économies de gestion au niveau des coûts. De même, cette stratégie est souvent contraire aux intérêts des réseaux de distribution de l’assureur (agents et courtiers), car une fois les parts de marché perdues, elles sont difficilement récupérables. Les relations nouées avec la clientèle par les réseaux de distribution se faisant sur le long terme, la réduction brutale de la souscription est donc contre-productive.
Une deuxième option pour les assureurs consiste à recourir à l’endettement ou à procéder à une augmentation de capital. Ce scénario n’est pas non plus souhaitable. En effet, recourir à l’endettement n’est pas opportun car le coût du crédit est relativement élevé et la réglementation limite l’effet de levier de l’endettement à 20 %. Procéder à une augmentation de capital comporte par ailleurs des inconvénients. Cela risque de susciter le mécontentement des actionnaires – soucieux de ne pas être dilués – et c’est un signe de faiblesse envoyé aux marchés.
Enfin, la réassurance constitue une troisième option. En tant qu’alternative à la détention de capital économique, elle offre aux assureurs la possibilité de répondre aux exigences réglementaires en jouant le rôle de « prêteur de marge de solvabilité ». Il s’agit par ailleurs d’un mécanisme discret, flexible (les contrats peuvent être ajustés selon les besoins en capitaux propres supplémentaires) et qui peut se mettre en place rapidement.
Pour une compagnie d’assurance disposant de capitaux propres insuffisants pour couvrir les risques qu’elle encourt, l’achat de réassurance permet donc de diminuer son besoin en capital.
Cependant, la prudence est de mise. Si l’achat de réassurance est un bon moyen d’optimiser le coût du
- la part des réassureurs dans la provision pour primes non acquises ;
- la part des réassureurs dans la provision pour sinistres à régler.
La sécurité financière du réassureur est donc décisive. Si les programmes de réassurance de l’assureur font intervenir des réassureurs disposant d’une signature de qualité, le coût en capital du risque de crédit (SCR risque de contrepartie) sera minime. En revanche, dans le cas contraire, l’économie en capital censée s’opérer par la réduction du SCR du risque de souscription sera nulle, car le coût du risque de contrepartie sera augmenté. D’où l’importance du choix des réassureurs, choix qui demeure largement tributaire de la notation attribuée par les agences.
Quelle stratégie face aux agences de notation ?
Dès lors, il ne serait pas étonnant de voir certains réassureurs militer en faveur de conditions tarifaires et contractuelles différentes selon la note de sécurité financière dont ils bénéficient. En effet, certains traités ne discriminent pas par le prix les réassureurs selon leurs notations. Il n’y a bien souvent aucun lien entre pricing et rating. Comme l’explique Jean-François
En plaçant le risque de contrepartie au cœur du calcul du capital cible, Solvabilité 2 accorde une importance décisive à la notation. La stratégie à adopter pour les réassureurs est donc de s’efforcer d’obtenir la meilleure signature possible dans un contexte concurrentiel fort. En somme, le pouvoir des agences doit être exploité et non contesté par les réassureurs, car la directive Solvabilité 2 leur offre une opportunité réelle de conclure de nouvelles affaires.